Hitler et LE GENOCIDE

Cet article est paru dans Gauche!

Tony Blair, le 27 mai à Paris, parle du " génocide " menée par Milosevic. Comme Saddam Hussein avant lui, Milosevic a eu droit au qualificatif de "nouvel Hitler", ses adversaires cherchant à identifier sa politique à celle du dictateur allemand qui depuis la Seconde guerre mondiale sert de repoussoir absolu. Le but est de rendre illégitime toute remise en cause de la stratégie de l’OTAN.

Il ne s'agit pas de nier, ni de minimiser les souffrances endurées par les centaines de milliers d'habitants du Kosovo qui ont dû fuir leur pays, ni les crimes commis par l'armée et les milices serbes. Mais il faut rappeler la distinction entre ces crimes et le génocide nazi.

Les origines de l’antisémitisme

L'antijudaisme est ancienne en Europe ainsi que l'attestent les nombreux pogroms qui ont ensanglanté les pays européens du Moyen âge à la fin du XIXème siècle. Mais l'antijudaïsme sous sa forme "moderne" et "raciale" apparaît au XIXème siècle. En Allemagne W. Marr fonde une "ligue antisémite" et en France Gobineau écrit un Essai sur l'inégalité des races. Drumont publia en 1886 La France juive.

Cependant rien ne prédisposait l'Allemagne à développer un antisémitisme "plus radical" qui aurait conduit au génocide. Au contraire l'émancipation des Juifs allemands tout au long du XIXèmesiècle avait favorisé leur intégration au sein de la société. En fait si c'est en Allemagne que fut décidée l'extermination des Juifs d'Europe c'est moins à cause de particularités de l'antisémitisme allemand qu'en raison de l'histoire des mouvements d'extrême droite dont est issu le nazisme.

Dès son origine l'antisémitisme fut un thème repris et développé par les mouvements et partis d'extrême droite de tous les pays européens comme le montre l'affaire Dreyfus en France.

Il n'est donc pas surprenant de constater que dans Mein Kampf, Hitler reprend à son compte cette haine des Juifs, qu'il fonde sur une "théorie" raciste pseudo-scientifique. Cependant sa particularité est qu'il va en faire le cœur de l'idéologie et de la propagande du parti nazi. En effet l'antisémitisme et d'une manière plus large le racisme n'ont pas occupé la même place centrale dans d'autres partis d'extrême droite comme le parti fasciste italien de Mussolini. Les premières lois racistes italiennes dates de 1936. Pourquoi alors cette place particulière de l'antisémitisme dans l'idéologie nazie ?

Hitler et les Juifs

Le parti nazi n'est encore que très petit en 1924 lorsque Hitler sort de la prison où il a écrit Mein Kampf. Pour accroître son audience Hitler devra attendre la crise économique qui débute aux Etats-Unis en 1929 et qui frappe l'Allemagne avec une extrême violence dès 1930. L'essentiel des militants du parti nazi est alors constitué par des petits commerçants et des membres des professions libérales écrasés par la crise et soumis à la concurrence croissante des grandes entreprises.

Au-delà de cette base sociale, Hitler, qui s'est lancé dans une stratégie électorale, cherche à attirer les 6 millions de chômeurs que compte alors l'Allemagne et à élargir son électorat parmi les ouvriers. De plus il tente d'obtenir le soutien des grands capitalistes, qui pour faire face à la crise économique, rêvent d'un parti capable par la force de briser toutes organisations ouvrières.

Ces classes sociales ont bien entendu des intérêts contradictoires. L'antisémitisme est alors l'élément fondamental qui permet de souder au sein d'un même parti ces électeurs venus d'horizons différents. Les Juifs, que Hitler assimile volontiers au socialisme et au communisme - ne parle-t-il pas du Juif Karl Marx - sont qualifiés de parasites vivant du travail du peuple allemand et sont rendus responsables par la propagande nazie de tous les malheurs frappant l'Allemagne.

Hitler leur attribut la responsabilité de la défaite de l'Allemagne lors de la première guerre mondiale tandis que les banderoles des nazis proclament "500.000 Juifs, c'est 500.000 chômeurs". L’invisibilité des Juifs permet les fantasmes paranoïaques les plus extrêmes d’être utilisés – les Juifs contrôleraient, selon les nazis, à la fois le capital international et le communisme international !
 
 

Les persécutions contre les Juifs commencent aussitôt l'arrivée au pouvoir de Hitler. Certes la priorité est alors à la lutte contre les opposants politiques et notamment les communistes pour lesquels sont créés les premiers camps de concentration d'Oranienburg et de Dachau dès 1933. Cependant dès avril 1933, n'oubliant pas que leur base sociale était formée de petits commerçants et d'artisans satisfaits de voir éliminés leurs concurrents juifs, les nazis organisent le boycott des magasins juifs.

Après, les persécutions ne font que s'amplifier: Les lois de Nuremberg de 1935 privent les Juifs de leur nationalité allemande, la Nuit de Cristal du 30 novembre 1938 est marquée par des pillages, des dizaines d'assassinats et l'incendie des synagogues.

Le passage au génocide

Cependant toutes ces mesures visent alors essentiellement à exclure les Juifs du reste de la société, notamment en leur interdisant l'accès à de nombreuses professions. L'objectif des nazis pour "éliminer le danger juif" est d'expulser les Juifs du Reich, pas le génocide.

Ainsi le régime nazi encourage l'émigration des Juifs vers la Palestine et le 24 janvier 1939, Goering charge Heydrich de fonder une centrale pour l'émigration juive sur le modèle de celle créée à Vienne après l'Anschluss (annexion de l'Autriche) en mars 1938. Ainsi de 1933 à 1939 250.000 à 300.000 Juifs quittèrent l'Allemagne.

Lorsque la guerre éclate en 1939, il devient de plus en plus difficile d'envisager la déportation massive de Juifs vers des territoires qui ne seraient pas sous contrôle allemand et les nazis envisagent de concentrer les Juifs dans des "réserves" situées sur les territoires conquis à l'Est de l'Europe. Ainsi en 1940 est créé à Lodz le premier grand ghetto qui regroupe 150.000 Juifs. Cependant le 20 mai 1941 Goering affirme encore que pour apporter une "solution finale de la question juive", il désire par tous les moyens pousser les Juifs allemands au départ.

L’écrasement de toute opposition interne, et les conditions de guerre donnent lieu à une situation où la paranoïa nazie est chauffée à blanc.

Jusque là malgré les violences et les persécutions, il ne semble pas que les nazis aient envisagé l'extermination des Juifs. Ils envisagèrent par exemple en juin 1940 de déporter les Juifs vers Madagascar. Cependant l'idéologie nazie par la violence de son antisémitisme laissait déjà entrevoir les massacres à venir. Ainsi le 30 janvier 1939, Hitler dans un discours au Reichstag qu'il qualifie de "prophétie" déclare : "Si la juiverie internationale, en Europe et hors d'Europe, poussait une nouvelle fois les peuples dans la guerre mondiale, le résultat n'en serait pas la bolchevisation de la terre et la victoire des Juifs, mais la destruction de la race juive en Europe".

Jusqu'en 1941 l'Allemagne nazie avait remporté une série de victoires militaires foudroyantes. La guerre éclair avait permis de vaincre et d'occuper en quelques semaines la Pologne puis la France, la Belgique, les Pays-Bas... Mais avec l'invasion de l'U.R.S.S. le 22 juin 1941, la guerre change de nature : désormais la guerre devient totale, l'Allemagne doit engager toutes ses ressources dans cette "guerre d'anéantissement" pour espérer l'emporter contre le "judéo-bolchevisme".

Dès le début de l'invasion, sous l'autorité de Heydrich avaient été créées des unités spéciales de la police et de la S.S., les Einsatzgruppen, chargées d'exécuter les membres de l'intelligentsia puis toutes les familles juives. Même si dès l'été 1941, les nazis ont entrepris l'extermination des Juifs soviétiques, cette décision ne concerne pas encore les autres Juifs. Le 31 juillet 1941, Goering demande à Heydrich "d'apporter à la question juive, sous la forme de l'émigration ou de l'évacuation, la solution la plus favorable".

La décision de procéder au génocide, c'est-à-dire la volonté d'extermination de l'ensemble des populations juives d'Europe n'est donc prise que progressivement au cours de l'automne 1941 alors que les premiers revers de l'armée allemande sur le front russe annonce l'échec de la guerre-éclair. En octobre 1941 alors que commence la construction des premiers camps d'extermination, l'émigration des Juifs est interdite.

La seconde puissance économique mondiale met alors en œuvre tous les moyens dont elle dispose au profit de sa folie criminelle. Les nazis appliquent pour le génocide les mêmes méthodes que les patrons dans leurs entreprises : il faut être plus rapide, plus rentable. Les exécutions par fusillades sont trop lentes et trop "choquantes" pour les exécutants, alors les nazis procèdent par gazage, d'abord dans des camions mobiles, puis dans des camps d'extermination, véritables usines où est mis au point le meurtre industriel.

Le génocide semble avoir un aspect irrationnel puisque au moment où l'Allemagne s'engage dans une guerre longue et où elle a donc besoin de plus en plus de main d'œuvre elle élimine systématiquement des millions d'hommes. Cependant d'un point de vue idéologique, le génocide apparaît aux yeux des nazis comme la poursuite de la guerre contre un ennemi intérieur. Le génocide des Juifs et des Tziganes devient une fin en soi et justifie la poursuite de la guerre jusqu'au désastre final pour l'Allemagne. Hitler peut toujours affirmer que même vaincu militairement le peuple allemand a remporté une victoire sur les Juifs dont il est purifié. Dans un sens le génocide est à la hauteur de l’utopie nazie en perte de vitesse. La température sociale, politique et psychologique qui fait rêver les nazis d’un Reich " qui durera mille ans " les mènera à leur croisade meurtrière contre les Juifs.

Plus jamais ça !

Le génocide perpétré par les nazis est le plus meurtrier du XXème siècle. Un génocide ne se distingue pas de persécutions commises par un Etat uniquement par le nombre de mort mais par sa nature même. Généralement un Etat cherche persécutant une partie de sa population cherche à expulser une fraction de celle-ci. Plus souvent encore il tente de la soumettre par la violence pour pouvoir continuer à l'exploiter.

Mais dans le cas d'un génocide les frontières de la rationalité sont franchies, le but de l'Etat n'est plus de soumettre mais d'exterminer toute une population. Le génocide commis par le régime nazi ne peut se comprendre sans se souvenir que le racisme est au centre de l'idéologie de Hitler, que pour lui l'histoire du monde s'explique par la lutte des races supérieures contre les races inférieures.

Dès lors pour les chefs nazis, lorsque l'Allemagne bascule dans la guerre totale et subit ces premiers revers, l'extermination des Juifs, la lutte contre ces "porteurs de bacilles" devient le but ultime de la guerre. Enfin ce génocide ne peut se comprendre sans rappeler qu'il fut réalisé dans une société qui venait de connaître deux grands traumatismes, une industrialisation extrêmement rapide qui avait rompu ses cadres traditionnels et la 1ère guerre mondiale.

Il a toujours été difficile pour les gens d’imaginer une explication de l’holocauste, tellement il représente l’indicible, l’horreur absolue. Mais ce génocide inimaginable fut le résultat indirect de la crise du capitalisme dans les années 1930. Pour résoudre la crise, les employeurs allemands étaient prêts à donner le contrôle de l’Etat allemand à l’organisation nazie, qui représentait la folie paranoïaque de la petite bourgeoisie. Avec les moyens de l’Etat le plus industrialisé d’Europe, les conséquences ne pouvaient qu’être horribles. C’est un peu comme si le gouvernement américain décida de donner des bombes nucléaires au Ku Klux Klan. On peut imaginer le résultat.

Les évènements montrent qu’il n’y a pas de limite aux horreurs du capitalisme en crise. A nous de nous organiser pour faire ce que la gauche allemande ne réussit pas à faire – écraser le fascisme dans l’œuf.

Bruno Beschon

Encadré

-Chronologie: Des persécutions au génocide:

-30 janvier 1933: Hindenburg nomme Hitler chancelier.

-mars 1933: Ouverture des premiers camps de concentration qui sont d'abord destinés aux opposants politiques.

-avril 1933: Premières mesures discriminatoires en Allemagne contre les Juifs.

-1935: lois de Nuremberg qui exclus notamment les Juifs de nombreuses professions et qui interdisent toutes relations sexuelles entre Juifs et "non-Juifs".

-9-10 novembre 1938: Nuit de Cristal.

-mai 1940: création du 1er grand ghetto, celui de Lodz (150.000 personnes)

-1941: exécutions en masse par les Einsatzgruppen après l'attaque de l'U.R.S.S. par l'Allemagne le 22 juin 1941.

-automne 1941: décision de procéder à la "solution finale" c'est-à-dire à l'extermination des Juifs.

-1941: obligation pour tous les Juifs du Reich de porter l'étoile jaune.

-fin 1941: début du fonctionnement du 1er camp d'extermination à Chelmno.

-juin 1942: obligation de porter l'étoile jaune pour les Juifs en France.

-16 juillet 1942: arrestation par la police française de 13.000 Juifs lors de la rafle du Vel d'hiv.

-16 décembre 1942: ordre de déporter à Auschwitz tous les Tziganes du Reich.

-Avril-mai 1943: révolte du ghetto de Varsovie.

-27 janvier 1945: Libération d'Auschwitz.

Au total, les nazis ont tué au moins 5,1 millions de Juifs. 800.000 sont morts dans les ghettos en raison des privations, 1,3 million ont été tués par les Einsatzgruppen, 2,7 millions furent exécutés dans les camps d'extermination et 300.000 moururent dans les camps de concentration.

240.000 Tziganes furent tués par les nazis soit le tiers des Tziganes vivant en Europe en 1939.

Plus de 100.000 " malades mentaux " furent assassinés par les nazis.

De plus 3,3 millions de prisonniers soviétiques, sont exécutés où meurent d'épuisement.

Entre 1939 et 1945 environ 1,7 million de personnes ont été déportées et au moins 550.000 de ces détenus y sont morts.
 

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