Les livres sont des armes

Front populaire
- révolution manquée
de Daniel Guérin

Cet article est paru dans Gauche!

En 1930, Daniel Guérin, correcteur dans un grand journal parisien, syndicaliste révolutionnaire, adhère à la section du Parti socialiste à Belleville.

Sa critique de l'électoralisme et du nationalisme des militants socialistes vaut la peine d'être relue :

" Petits artisans ou petits fonctionnaires, leurs horizons intellectuels et spirituels ne vont guère au-delà de la cuisine électorale ou de la défense de leurs intérêts corporatifs. Ils ne se passionnent vraiment que les jours où sont débattus une candidature ou un désistement. Leur patriotisme est obtus et borné, leur haine de leurs rivaux bolchéviques sans bornes."

Guérin, pour sa part, sera toujours du côté des travailleurs en lutte, comme il fera un point d'honneur de défendre, au nom des intérêts de la classe ouvrière mondiale, les victimes du colonialisme français en Afrique et en Indo-Chine. Il sera également un des premiers à attirer l'attention du mouvement ouvrier sur le danger mortel que représente la victoire nazie en Allemagne. (Il a écrit à ce sujet, et presque sur le vif, deux livres remarquables, 'La Peste brune' et 'Fascisme et grand capital'.)

Critique de gauche de la ligne suivie par les dirigeants du PS, le 'grand Blum' en tête, Guérin ne peut pas adhérer à un Pärti communiste bureaucratisé dont la ligne oscille entre le sectarisme et l'opportunisme. Il ne sera jamais, non plus, attiré par ce qu'il appelle les "sectes extrêmistes" à l'extrême gauche, malgré son respect pour les analyses de Trotski.

La solution pour Guérin sera de militer à la base du syndicat CGT ou il met surtout en avant la nécessité de l'unité ouvrière. Il anime également de nombreuses actions en faveur des pays colonisés, y compris contre la politique du gouvernement du Front Populaire.

Mais Guérin ne renonce pas pour autant à l'idée d'une stratégie politique globale. Comme le titre de son livre l'indique, Guérin est convaincu que, à la menace d'une contre-révolution (la barbarie fasciste est aux frontières de la France, en Allemagne, en Espagne et en Italie,) il faut riposter par une révolution socialiste dirigée par en-bas.

Cette perspective n'est pas purement théorique.

A la base du mouvement ouvrier, les choses commencent à bouger. Aprés le sursaut anti-fasciste de fèvrier 1934 et les manifestations unitaires qui conduisent (fait assez exceptionnel dans l'histoire des syndicats) à la réunification de la CGT, ce sera la victoire électorale de la gauche en '36 et la grande vague de grèves et d'occupations du mois de juin. Les républicains espagnols résistent farouchement aux avancées des troupes franquistes, et une partie des travailleurs espagnols applique sur le terrain une politique révolutionnaire.

La classe ouvrière se radicalise, les effectifs de la CGT passant d'un million en 1935 à cinq millions en 1937. Cette radicalisation ne se traduit pas, cependant, par l'émergence d'un parti révolutionnaire fort et crédible aux yeux de la masse des travailleurs. La majorité des jeunes se retournent plutôt vers les partis et les organisations traditionnelles de la gauche. En particulier se développe une aile gauche à l'intérieur du Parti socialiste, appelée la Gauche révolutionnaire. Ce mouvement est animé par Marceau Pivert, ami et camarade de Daniel Guérin, qui devient membre de son comité directeur.

Un intérêt particulier du livre est donc le récit de Guérin des difficultés de tracer une ligne socialiste révolutionnaire claire tout en acceptant d'être membre d'un parti de gauche au gouvernement, d'autant plus que Pivert lui-même accepte un poste mineur au sein de ce gouvernement. Guérin lui-même rappelle son embarras d'avoir défendu publiquement, pour des raisons tactiques, des positions politiques auxquelles il était en réalité opposé.

Il ne se fait cependant pas d'illusions sur les causes de l'échec du Front Populaire :

"Leurs chefs (les dirigeants réformistes) entourèrent le pouvoir bourgeois d'un écran qui dissimula sa véritable nature, le rendit méconnaissablble, donc invulnérable et indéstructible. Parce que des leaders prestigieux s'étaient installés dans un certain nombre de bureaux ministériels, l'illusion fut répandue que cet Etat n'était plus un Etat de classe, mais un Etat providentiel. Pourquoi, disait-on aux foules, vous obstiner à vouloir vous sauver vous-mêmes, puisque le gouvernement à direction socialiste s'apprête à faire votre bonheur?"

La dernière partie du livre décrit l'échec de Pivert et ses camarades (dont la politique fut souvent confuse) de créer une alternative de gauche, d'abord à l'intérieur du PS, puis, à partir de 1938, à travers le Parti socialiste ouvrier et paysan (P.S.O.P.). Ce parti compte 5000 militants au début de 1939, malgré des erreurs et des compromissions, et la fin de la grande vague de luttes commencée au milieu de la décennie.

Le livre de Guérin est tellement riche en enseignements pour ceux qui veulent se battre aujourd'hui, et donne un portait tellement vivant des événements et des personnages d'alors, qu'aucun résumé ne peut lui rendre justice. Il faut donc le lire et le faire lire.

Claude Meunier

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