Stephen Jay Gould:
le délice de la science

Stephen Jay Gould est mort en 2002. Cet article est paru plusieurs années avant, dans Socialisme International

Est-ce que vous vous rappelez avoir appris au collège les différents types de dinosaures, de papillons, d'oiseaux, et l'histoire des développements des espèces, fossiles à l'appui ? Personnellement j'ai trouvé tout ça franchement sans intérêt, jusqu'à ce que je découvre Stephen Jay Gould, paléontologue et historien naturel, qui réussit dans ses collections d'essais à démontrer l'intérêt d'étudier l'évolution, tout en écrivant dans un style accessible, humoristique et vivant et, en même temps, expliquant sans simplification excessive les controverses centrales de la science moderne et ancienne. Il explique de menus secrets de la nature (Le pouce du Panda ou le matériau dentaire encore présent chez chaque poule, bienqu'elles n'aient pas eu de dents depuis des millions d'années) et y trouve matière à une réflexion sur les enjeux actuels de la science.

Toutes les disciplines de la science, y compris la paléontologie et la biologie dont Gould est spécialiste, sont colorées par l'idéologie des sociétés qui produisent celles-ci. Darwin a dû affronter une opposition religieuse féroce quand il a découvert les mécanismes de l'évolution de l'homme à partir d'autres espèces. Et même aujourd'hui ces sciences sont utilisées à des fins conservatrices.

Combien de fois as-tu entendu l'argument que les hommes doivent dominer les femmes, car ça a toujours été ainsi dans toutes les espèces depuis l'aube du temps ? Et bien, c'est faux. Dans la très grande majorité des espèces ce sont les femelles les plus grandes et puissantes, car les oeufs sont moins abondants que les spermatozoïdees et nécessitent donc une protection plus puissante (les oiseaux et les mammifères sont l'exception et pas la règle). La violence et l'aggressivité viendraient de la nature animale de l'homme ? Encore faux, comme le montrent les exemples de Gould.

LE SINGE NU

C'est le mysticisme qui prend des coups quand Gould explique la nature. Ses essais nous permettent de combattre à la fois la vision qui voit dans la nature animale de l'homme l'impossibilité de progrès social (vision incarnée, par exemple, par les écrits très populaires de Desmond Morris : Le singe nu ; Le couple nu etc- surtout ce dernier) et la vision idéaliste de la nature d'un grand nombre d'écologistes, qui pensent que l'on devrait apprendre des animaux comment vivre notre vie. Il est évident, lisant les descriptions de Gould, que vivre comme des animaux seraient pour nous une vie à la fois ennuyeuse, dangereuse et cruelle. C'est la vie intelligente qui est le triomphe du processus de l'évolution.

Gould nous montre qu'il n'y a pas besoin d'un Dieu ou d'une autre intervention extérieure pour expliquer le développement des espèces et de l'homme. Il a été le témoin principal dans le procès célèbre où un des Etats des des USA voulait rendre obligatoire l'enseignement de la version biblique de la création, cachant leur mysticisme sous le nom de "science de la création". (Le Sourire du flamand rose)

Ailleurs dans le même livre, il examine la question des "races humaines" et en conlut qu'il n'y a pas de base biologique pour une division en races, la variation à l'intérieur de chaque groupe "raciale" étant de loin plus grande que la variation entre les groupes. ("Si l'humanité entière, sauf le tribu des Xhosa en Afrique du sud, périssait dans un holocauste nucléaire, quatre vingt pour cent de la variété génétique humaine serait conservée dans ce seul peuple".)

Ou il écrit sur le mythe du Q.I., concept en fait pseudoscientifique qui prétend que les capacités intellectuelles des gens peuvent être réduites à un index mathématique unique. L'histoire du QI est l'histoire à la fois d'une fraude (un des plus célèbres 'chercheurs' a inventé ses résultats), ou d'une tentative à justifier la domination de certaines races ou groupes sur d'autres, et une histoire de biais culturel dans les tests supposés tester les gens de façon égalitaire. Encore aujourd'hui, des racistes utilisent le QI pour justifier la 'supériorité' des blancs (voir par exemple l'américain Jensen. La contre-offensive de Gould est très rafraîchissante à lire.
 
 

EUREKA!

La dernière grande réussite de Gould est de rendre transparent le processus de la découverte scientifique. La réalité a peu en commun avec la vision stéreotypée qui voit le scientifique dans sa tour d'ivoire de laboratoire émettant soudain un "Eureka" bruyant. En fait, les préjugés et les idées de la société rentrent à tous les coups : les scientifiques cherchent souvent ce que l'idéologie dominante veut qu'ils trouvent. L'histoire de la science, écrite par Gould à travers une série de vignettes biographiques géniales, montre le conflit entre l'honnêteté intellectuelle d'un grand nombre des scientifiques, et leur fréquente incapacité de sortir du cadre idéologique de la société de classe dans laquelle ils travaillent. (Le Sourire du flamand rose) Après l'avoir lu, on a une nouvelle compréhension du processus de production des idées dans notre société. Gould résume ainsi :

"Nous pensons souvent, de façon naïve, que c'est le manque de données qui empêche le progrès intellectuel. Mais les barrières sont souvent plus profondes et plus abstraites. Les penseurs révolutionnaires ne sont pas avant tout des cueilleurs d'informations mais des tisseurs de structures intellectuelles nouvelles."

A part La Vie est Belle qui traite de l'importance d'une couche de fossiles jusque là mal interprétée et conclut sur l'importance centrale du hasard et de la discontinuité dans l'apparition de la vie consciente sur terre, les livres de Gould sont des collections d'essais d'une douzaine ou d'une vingtaine de pages. Donc très lisibles. A lire absolument pour voir ce qu'un scientifique de gauche peut apporter à la compréhension de notre monde, et l'utilité du marxisme dans la science.

John Mullen

  La Vie est belle Seuil 1991

Aux Racines du temps Grasset 1990

Le Sourire du flamand rose Seuil 1988

Darwin et les grands énigmes de la vie Pygmalion 1984

Quand les poules auront des dents Fayard 1984

Le Pouce du panda Grasset 1982
 

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