L'oppression des gays et des lesbiennes:

Une lutte qui nous concerne tous

La Lesbian et Gay Pride du 26 juin 1999 a rassemblé plus de cent mille personnes sur les deux mots d'ordre suivants : pour le Pacs et contre l'homophobie. Cette année est aussi le trentième anniversaire de la révolte de Stonewall (voir encadré). Le combat pour le Pacs n'est pas terminé puisque au mieux, le vote de la loi n'interviendra qu'à l'automne.

En trente ans, la situation des gays comme des lesbiennes s'est sensiblement améliorée. La reconnaissance du couple homosexuel par le Pacs est le signe le plus évident des changements intervenus. Face au mouvement d'affirmation, et plus précisément à l'occasion du débat parlementaire sur le Pacs, à l'automne 1998, l'homophobie s'est étalée dans la plus franche vulgarité. Ainsi, Michel Meylan, député DL -Haute-Savoie, a éructé : " Les homos je leur pisse à la raie. " Les députés de droite se sont livrés à une surenchère dans les clichés les plus ignobles. A un député de gauche qui disait ne pas vouloir passer sous silence les couples homosexuels, le RPR François Vannson a lancé " Et les animaux de compagnie ?"

Au début de cette année, les " générations anti-pacs " emmenés par Christine Boutin, député UDF (active au sein de la mouvance anti-IVG), ont défilé dans les rues de Paris (dans les beaux quartiers) en criant entre autre " Les pédés au bûcher " ou bien " Pas de neveu pour les tantouzes ".

La ré-émergence de cette homophobie active et organisée, et le fait que malgré les pressions de bien des militants de gauche, le gouvernement n'a absolument pas considéré le PACS comme une priorité soulignent l'importance de l'oppression des homosexuels et des lesbiennes.

La droite comme l'extrême-droite ont condamné le Pacs utilisant l'argument de la défense de la famille. Nous reviendrons sur cette question qui est centrale. Nous nous intéresserons auparavant à l'homophobie, sa signification, ses formes ; la place et la forme de la sexualité dans la société et la place des homosexuel(le)s dans cette dernière.

Homophobie

L'homophobie politique ne doit pas faire oublier l'homophobie plus générale, qui a fait de " pédé " une insulte courante et présente partout, des cours d'école maternelle aux lieux de travail, en passant par tous les lieux publics. L'homophobie se manifeste par les injures comme par les agressions physiques (allant jusqu'au meurtre). Le Monde daté du 29 juin cite le témoignage d'un jeune défilant dans la LGP parce que : " c'est de l'oxygène " comparé à la petite ville où il habite. Il raconte : " Un jour, des types m'ont salement cogné, je suis allé au commissariat, pour porter plainte. Mais ça n'a rien donné. La justice n'est pas faite pour nous. "

Elle s'exprime aussi au travers des caricatures véhiculées par les médias ; le cliché de la " folle " pour les hommes, celui, pour les femmes, de la " lesbienne au physique de camionneur ".

Il y a négation et présentation négative de l'homosexualité. Ce qui force la majorité des homosexuels à vivre " cachés ", en dissimulant leur orientation sexuelle. Selon un sondage effectué en 1995, 5% des personnes intérrogées déclaraient avoir eu des pratiques homosexuelles régulières. Cela traduit aussi le fait qu'un grand nombre d'hommes et de femmes, homosexuels, répriment leur désir. Ils ne vivent aucune expérience et végètent dans une misère sexuelle.

Oppression et sexualité

La société dans laquelle nous vivons n'est pas celle de l'individu qui s'épanouit pleinement et librement, même si les mœurs ont évolué. Pour les homosexuels, la reconnaissance du couple est la dernière victoire légale, et comme le Pacs, elle a été portée par les partis de gauche. C'est sous les premiers gouvernements Mitterand, au début des années 80, que les articles pénalisant l'homosexualité furent abrogés. Le ministre socialiste de l'Intérieur ordonna la destruction des fichiers constitués par la police. Tout récemment, les pouvoirs publics ont reconnu les homosexuels déportés pendant la Seconde guerre mondiale. Mais sans les luttes du mouvement homosexuel, qui plongent leurs racines dans les évènements de mai 1968, tous ces gains n'auraient pas été possibles.

La norme de la société étant le couple hétérosexuel, tout ce qui n'entre pas dans ce cadre étroit, se retrouve confiné dans la marginalité. Et qui dit marginalité, dit précarité.

Deux formes de sexualité seulement sont admises : la sexualité de " consommation " et la séxualité de reproduction. La pénétration est présentée comme la seule forme de rapport sexuel. Ce qui est, pour le moins, une vision étriquée. La société oblige les individus à se déterminer : " case blanche " de l'hétérosexualité ou " case noire " de l'homosexualité.

L'oppression des femmes comme celle qui pèse sur les homosexuel(le)s ne profitent nullement aux hommes. L'image négative de l'homosexualité parasite toutes les relations amicales et affectives entre hommes.

L'homosexualité, cela se constate à chaque Lesbian et Gay Pride, est plurielle. A côtés des homosexuels, hommes et femmes, d'autres minorités se sont affirmées. Il en est ainsi des transsexuels, des bisexuels et de nombreuses autres formes de sexualité. La pluralité est le propre de la sexualité humaine. Cette diversité est partiellement niée par la société, qui ne valorise que deux types de sexualité : la sexualité pour la reproduction (la famille) et la sexualité dite de consommation (pornographie, relations " libérées ").

Aveu et affirmation.

Les gays et les lesbiennes ont en commun un vécu : ils doivent s'affirmer, dans un monde qui nie en partie leur droit à la différence. Pour reprendre la phrase de Guy Hocquenghem, militant et écrivain, " Il n'y a pas d'homosexualité sans aveu. " L'homosexualité passe par le besoin de se dire. L'aveu, en premier on se le fait à soi, avant de se confier à d'autres personnes choisies dans notre entourage.

Paroles d'un ouvrier à la retraite à la LGP : " J'ai commencé à bosser à quatorze ans (...), on pensait que les pédés, ce n'étaient que des anormaux. " Jusqu'au jour où son fils, de vingt-quatre ans, lui a annoncé " qu'il était comme eux ", le père a " trouvé ça dur ". Puis, il s'y est fait. Il conclut : " Quand je pense comme on leur jetait des pierres et tout ce qu'on leur faisait, maintenant, ça me fait mal. "

Cette prise de conscience peut prendre des dizaines d'années et elle est souvent douloureuse. Elle ne se vit pas de la même manière selon que l'on habite Paris ou une petite ou moyenne ville de province, sans parler des zones rurales. De même, selon le milieu social et professionnel, l'homosexualité est mieux acceptée ou tolérée. Le vote d'une loi reconnaissant les couples constitue à ce titre un pas important.

Paroles d'un couple de lesbiennes à la LGP du 26 juin 1999 : " Au début, défiler comme ça, à visage découvert, ce n'était pas facile. C'était un acte militant, une manière de dire " on existe ". Maintenant, on fait la Gay Pride avec plus d'assurance : on est là pour le fun et pour les droits ".

Ghetto

Face à la difficulté à s'affirmer dans une société oppressive, il s'est constitué dans les grandes villes des " ghettos " homosexuels, qui représentent à la fois un endroit de sécurité relative et un enfermement dans la marginalité. Le ghetto se compose d'un réseau d'établissements, bars, boites, boutiques, lieux associatifs. Ce sont aussi les lieux réservés à la drague. Ce ghetto est tout à la fois symbole de l'oppression et lieu d'affirmation, de socialisation. Si la sexualité y est plus permissive, c'est principalement lié à la marginalité. Etre en marge de la société facilite -relativement- l'abandon des références, des normes, des " rites " du comportement sexuel.

Le développement du ghetto, quantitatif et qualitatif, est lui aussi le résultat de luttes et la matérialisation des acquis du mouvement homosexuel. Il a son histoire, il a connu un parcours à l'image du siècle.

Faute de pouvoir extirper totalement l'homosexualité du champ social, la société lui laisse un espace. On intègre à l'économie de marché tout ce qui peut l'être. Un ghetto, qui répond aux critères du profit de la concurrence, peut donc exister. Avant le développement des bars, restaurants, etc..., le ghetto se composait principalement de lieux de rencontre, surtout la nuit, publics. Les deux formes coéxistent. La structuration du ghetto avec des établissement visibles est une dynamique contradictoire, fruit des luttes d'une part; il est en même temps un moyen de contrôle social. L'intégration ne concerne en réalité qu'une minorité. Aux Etats-Unis, le mouvement gay comme le mouvement noir ont permis d'indéniables avancées, mais concrètement seule une minorité est concernée par la jouissance de ces acquis.

S'il faut absolument défendre le ghetto homo contre les homophobes - défendre les bars attaqués ou méprisés - il ne faut pas voir dans le ghetto une alternative au capitalisme. La marginalité des homos dans la société capitaliste ne signifie pas pour autant la subversité. Le système a des ressources, plus précisément il tente avec succès d'intégrer les formes de marginalité.

L'homosexualité est naturelle

Quelle est l'histoire de l'amour entre personnes du même sexe? Avant le XIXème siècle, selon les civilisations et les époques, les relations homosexuelles ont été tolérées, dans l'empire romain, parfois exaltées comme dans la Grèce Antique. En Orient, les relations entre hommes étaient inscrites dans le code des Samouraï japonais, en vigueur du XIVe jusqu'au XIXe siècle.

En Occident, la chrétienté s'est imposée pendant des siècles comme la religion dominante. Les membres du clergé aux premiers temps du christianisme pouvaient se marier ou vivre en concubinage. Les théoriciens de l'époque méprisaient la " chair " et ne lui prêtaient aucune attention. Leur désintérêt se manifestait tant au sujet de la sexualité que de la vie affective, en couple. Pourtant, on a retrouvé des poèmes écrits par un évêque du Vème siècle à son amant. L'obligation du célibat des prêtres s'est imposée progressivement, comme en témoignent des textes du Xe ou XIe siècle. L'Eglise catholique condamnait toute sexualité qui n'avait pas pour but la reproduction. La masturbation comme la sodomie ou l'adultère étaient proscrits. Tout cela ne prouve qu'une chose, l'homosexualité a toujours existé, elle est aussi naturelle que l'hétérosexualité.

Les homosexuels n'étaient pas persécutés en tant que groupe distinct. Le XIXe inventa la " catégorie " homosexuelle. Les origines, les plus récentes, de notre oppression se rencontrent au cours de la révolution industrielle, au siècle dernier. Après l'homme d'Eglise qui dénonçait des " actes contre-nature ", le médecin diagnostiqua la " maladie " homosexuelle, et le policier traqua et contrôla ce groupe hors des normes. L'homophobie faisait ses premiers pas.

" Défense de la famille "

C'est dans la " défense de la famille " que les homophobes trouvent leurs arguments les plus populaires. Jacques Chirac le 6 juin 1999 a déclaré : " Il ne faut pas prendre le risque de dénaturer le droit du mariage, ni de le banaliser, en mettant sur le même plan d'autres réalités humaines de notre temps, qui conduisent bien loin des valeurs fondamentales de la famille. "

Lors du débat sur le Pacs, de nombreux députés se sont exprimés et ont développé des idées qui révèlent le contenu réel de leur idéologie de la " famille éternelle ". Nous n'en citons que deux.

" Je ne lance de malédiction à personne. Je constate simplement que le mot couple est antinomique avec le fait qu'il y ait deux mêmes sexes. Le couple c'est l'accouplement (...) Vous pouvez voir toute l'histoire du monde : le couple, c'est un mâle et une femelle. " Jean Chérioux, sénateur RPR.

" Le mariage (...) permet le renouvellement des générations et favorise la stabilité de la famille (...) Je suis donc opposé à ce projet qui déstructure les familles. " Jean-Luc Préel, UDF.

Les politiciens de droite et d'extrême-droite se font les défenseurs de la famille. C'est effectivement le cœur du problème. L'oppression des femmes comme des homosexuels prend sa source dans la famille telle qu'elle existe. C'est la norme du couple hétérosexuel. Cependant, il faut distinguer les différences entre la position des femmes dans la famille et celle de l'homosexuel(le). Si la première est " enchaînée " à la famille, le second, lui, en est exclu.

Quand il s'agit d'économie et de social, la droite prend le parti des patrons. Sur le sujet du Pacs, son attitude est idéologique, mais c'est tout autant une prise de position en fonction des intérêts de la classe qu'elle représente. Le modèle de la famille nucléaire moderne, présentée comme la norme immuable et naturelle , est en réalité née à la fin du XIXe.

Naissance et rôles de la famille moderne

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, on assiste en parallèlle à une campagne sur les valeurs familiales en même temps le développement des premières campagnes homophobes. Cette oppression trouve ses origines dans la famille, nous l'avons dit, et plus précisément dans les rôles et fonctions de la cellule familiale au sein du système économique. Elle a un rôle économique et des fonctions idéologiques.

Dans la première phase de la révolution industrielle, les femmes et les enfants sont très nombreux à être employés dans les ateliers et même dans des secteurs comme les mines. Ce recours massif à la main d'œuvre féminine et infantile provoqua l'éclatement des structures familiales traditionnelles. Cette main d'œuvre avait un avantage pour les patrons de l'époque, elle était très peu payée. A tel point que beaucoup de femmes en étaient réduites à se prostituer, après leur journée de travail, pour vivre.

D'où les campagnes, moralistes, qui se développent valorisant les images de la femme au foyer, élevant ses enfants et vaquant aux tâches ménagères. Parallèllement, sur le plan législatif, le travail de nuit des femmes fut prohibé, et dans certains secteurs de l'activité économique, le travail féminin fut interdit.

Ce dont les employeurs ont réellement besoin, c'est de la reproduction de la force de travail. C'est-à-dire, le fait que de nouvelles générations de travailleurs viennent remplacer les générations qui ne peuvent plus travailler. Pour que cette reproduction ait lieu, il faut une famille stable. La famille, remodelée pour les besoins, croissants et changeants, du capitalisme, remplit ce rôle économique. Elle assure, par le travail domestique des femmes, des fonctions nécéssaires à la reproduction.

Quant à la fonction idéologique de la famille, elle peut se résumer comme suit. Les enfants apprennent d'abord à se soumettre à l'autorité des parents ; c'est le lieu privilégié où s'effectue le relais des valeurs dominantes de la société. Par la division des tâches au sein de la famille, celle-ci donne à l'homme et à la femme des rôles différents, au père l'autorité, à la mère la tendresse. Cette division, ce modelage, est à la source du sexisme, facteur de division.

La famille est aussi un exutoire des tensions sociales (premier lieu de violence) et refuge vis à vis de ces mêmes tensions, c'est un lieu de solidarité aussi, surtout en ces temps économiques difficiles. Beaucoup de jeunes adultes vivent chez leurs parents faute de travail ou de revenu suffisant.

Les rapports de production capitalistes induisent l'oppression (entres autres celles des homos) par un mécanisme indirect. Il est une institution qui opprime les homos faute de pouvoir les faire fonctionner à son service : la famille. La reproduction de l'institution familiale est nécéssaire au fonctionnement du mode de production, mais elle ne va pas de soi ; elle s'opère à travers une normalisation qui mutile la femme, l'enfant et l'homme, et l'oppression homosexuelle est l'un des prix à payer pour que la famille perdure.

Socialisme et libération sexuelle

La résistance contre l'homophobie existe depuis les premières campagnes homophobes. En France, sous le Second Empire (1852-1870) se déroulèrent des procès contre des homosexuels ; mais aucune loi ne fut votée. C'est en Angleterre et en Allemagne, pays où la révolution industrielle était plus dynamique qu'en France, que les attaques furent les plus marquantes.

En Grande-Bretagne en 1895, le procès de l'écrivain Oscar Wilde pour homosexualité (il fut condamné à l'emprisonnement), est l'exemple le plus connu de la campagne homophobe hystérique qui se déchaîna alors. En Allemagne, en 1871, l'article 175 du code pénal impérial criminalise les relations homosexuelles entre hommes.

C'est dans ce pays que fut créé par Magnus Hirschfeld en 1897 l'une des premières organisations de libération homosexuelle : le Comité humanitaire scientifique (C.H.S.). Entre autres activités, le Comité faisait circuler une pétition réclamant l'abrogation de l'article 175. Dès janvier 1898, August Bebel, leader du parti social-démocrate allemand (le S.P.D.) prit publiquement la défense de la pétition. Le SPD avait soutenu Oscar Wilde lors de son procès. Il luttait aussi pour l'émancipation des femmes. Pour les socialistes de cette époque, ces luttes spécifiques étaient liées à la lutte pour l'émancipation des travailleurs, le renversement révolutionnaire du capitalisme.

Le C.H.S. multiplia les initiatives, meetings, publications de livres et de brochures, un Institut de sexologie fut créé à Berlin. En 1910, alors qu'il était question d'étendre l'article 175 aux relations sexuelles entre femmes, une jonction s'opéra avec le mouvement féministe.

Révolution et libération sexuelle.

C'est de Russie en 1917, après la révolution d'Octobre, que souffla un vent nouveau. Le gouvernement révolutionnaire abolit en décembre 1917 les lois criminalisant l'homosexualité. De même, il abolit les lois antisémites, légalise le droit à l'avortement, et facilite les procédures de divorce. Dans un livre intitulé La révolution sexuelle en Russie, publié en 1923, on trouve cet exposé de l'attitude de l'Etat révolutionnaire :

" La législation soviétique est basée sur le principe suivant : absolue non-ingérence de l'Etat dans les questions sexuelles tant que la liberté d'autrui est respectée (...) Concernant l'homosexualité, la sodomie et d'autres formes de relations sexuelles, qui sont considérées par les législations européennes comme des offenses à la moralité publique, elles sont traitées par la législation sovietique exactement comme les relations dites " naturelles ". Toutes les formes de sexualité sont des questions privées. (Ce n'est qu'en cas de force, ou quand les droits d'une autre personne sont lésées, que cela devient un problème de procédure pénale.) "

La révolution russe provoqua une onde de choc dans une Europe en guerre. L'empire allemand fut balayé par une vague de grèves révolutionnaires, en 1918 alors qu'il négociait un armistice. La période révolutionnaire en Allemagne se poursuivit jusqu'en 1923. Le mouvement homosexuel dans sa dynamique, épousa celle du mouvement révolutionnaire. Hirschfeld évolue ainsi que son Comité vers la gauche, ainsi en 1921, cette déclaration : " En dernière analyse, vous devez mener vos luttes vous-mêmes. Vous n'obtiendrez justice que comme fruit de vos efforts. La libération des homosexuels sera l'œuvre des homosexuels eux-mêmes. " C'est en 1922 que la pétition lancée vingt-cinq ans auparavant fut remise à l'assemblée nationale. Celle-ci renvoya le texte au gouvernement qui l'enterra en 1923. Au flux révolutionnaire succédait le reflux. Comme les luttes des travailleurs, le mouvement homosexuel connut un déclin.

La longue nuit : persécutions et négation.

Ce déclin s'accéléra avec la montée du nazisme en Allemagne. Parallèllement, en Russie, la contre-révolution stalinienne achevait de détruire les derniers vestiges de la révolution. Pour les homosexuels, comme pour beaucoup d'autres, les années trente furent une longue nuit. En URSS, le stalinisme commença par rétablir les valeurs familiales les plus traditionnelles (médailles pour les mères de familles nombreuses ...). L'avortement est interdit par Staline, et en mai 1934, une loi criminalise les rapports homosexuels.

La même année en juin, en Allemagne, Hitler donnait le coup d'envoi à une répression brutale des homosexuels. Déjà, le 6 mai 1933, l'Institut de sexologie avait été saccagé par des étudiants nazis. En 1935, la législation homophobe est renforcée. Grâce aux fichiers constitués par la police, des rafles furent organisées. Plusieurs centaines de milliers de personnes prirent la direction des camps de concentration, sur leur uniforme de détenu était cousu un triangle rose. Soumis à un régime de brimades particulièrement sévère, rares furent ceux qui échappèrent à la " solution finale ".

Les porteurs du " triangle rose " sont morts deux fois. Les fascistes furent leurs premiers bourreaux. Mais après la guerre, c'est le silence et la négation qui s'imposèrent sur les rares rescapés. Il existe un monument à Berlin en mémoire des homosexuels persécutés. En France, les associations ont obtenu la reconnaissance du statut de déporté pour les homosexuels. Cependant lors des cérémonies officielles, ces mêmes associations sont tenues à distance par les autres organisations d'anciens déportés (voir encadré sur la déportation homosexuelle). Les médias quand ils parlent de la " solution finale " citent généralement et dans cet ordre : les Juifs, les résistants et politiques, les Tziganes et les handicapés mentaux. Pour les nazis le " triangle rose " était infâmant, par un retour de situation, le mouvement homosexuel a repris ce symbole dans son combat pour sa reconnaissance.

En France, la première loi antihomosexuelle fut promulguée par le Maréchal Pétain en 1942. Le régime de Vichy participa activement à la déportation de deux cent mille personnes, résistants, Juifs , homosexuels, réfugiés politiques.

Du silence à la renaissance

A la Libération, De Gaulle et les résistants ne trouveront rien à redire à la législation homophobe. A droite l'affaire est entendue. La gauche socialiste et communiste resta longtemps sur des positions franchement homophobe. L'année 1968 constitue une autre rupture du XXe siècle. On assiste alors dans les années soixante-dix à une floraison de mouvements de libération, sur fond d'opposition à la guerre du Vietnam. L'attitude des partis de gauche évolua lentement, sous la double poussée de leurs bases militantes et des actions des différents mouvements d'émancipation. La fin des années soixante-dix et le début des années quatre-vingt voient le souffle de mai 68 retomber. A nouveau reflux des luttes dans le monde du travail correspond un relatif déclin des autres courants revendicatifs.

La séparation du mouvement homosexuel de la lutte des travailleurs devait être durable. L'organisation Act Up a renoué avec la tradition, à l'occasion notamment des grèves de novembre-décembre 1995, ou de sa participation au combat des Sans-papiers.

Le développement du SIDA, au début des années quatre-vingt, a été l'occasion pour l'hydre homophobe de réapparaître. Ainsi nombre de personnalités publiques ont associé SIDA et homosexualité. Certains, des religieux, parlèrent de " punition divine ", argument qui date au moins de la période médievale. Gays et lesbiennes, anciens et nouveaux militants, s'engagèrent à fond dans la lutte contre le SIDA, qui en bien des occasions épousaient la lutte contre l'homophobie.

La réforme du Pacs a été conçue, en partie, pour faire face aux conséquences du SIDA, notamment en ce qui concerne le droit au logement. Mais avant tout c'est la première reconnaissance du couple homosexuel. Ce ne peut être qu'une étape. Nous devons viser l'égalité des droits: droit au mariage, à la procréation assistée, à l'adoption. C'est une lutte qui nous concerne tous.

Stéphane Lanchon

Cet article est paru dans gauche! en 1999

Liste de lectures :

-Le droit d'être homosexuel et lesbienne, brochure de la L.C.R., disponible à la librairie La Brèche, 8 rue de Romainville, Paris 18e.

-Les Anti-Pacs ou la dernière croisade homophobe, ouvrage de Caroline Fourest et de Fiammetta Venner, éditions Prochois, 1999, disponible à la librairie Les mots à la bouche, 6, rue Sainte Croix de la Bretonnerie, Paris 4e.

-Le Pacs en question, de la croisade des réacs à l'embarras de la gauche, les Dossiers de Golias, 1999, éditions Golias, BP 3045 - 69605 Villeurbanne Cedex.

-Moi Pierre Seel, déporté homosexuel, récit écrit en collaboration avec Jean Le Bitoux, éditions Calmann-Lévy, 1994.

-Sur le négationnisme, voir entre autre, Pierre Vidal-Naquet, Les assassins de la mémoire, Essais Points, 1985.
 

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