Front Populaire -
Quand tout était possible ?

Cet article est paru dans Socialisme International N° 102
 

Chaque année on annonce les vacances dans les petites commerces avec un panneau " En vertu de la loi relative aux congés payés... ". Et pour la majorité des gens l'époque du Front populaire c'est effectivement le moment quand, un gouvernement de gauche a accordé les congés payés aux travailleurs pour la première fois. Le Front populaire est passé dans la légende comme une époque de fête.

Quand on creuse un peu plus on nous explique que le Front populaire aurait sauvé la France du fascisme, L'Humanité du 3 mai 1936 se rejouissait du coup porté " aux fascistes et leurs alliés ".

Mais c'est avant tout en tant que perspective politique pour changer la société que le Front populaire a laissé le plus durablement son empreint. Depuis, chaque fois que la gauche a remporté les élections elle l'a fait sur la base d'une alliance d'une sorte ou d'une autre, comme par exemple l'" Union de la gauche ", ou bien des désistements au deuxième tour. Malgré tout c'est cette idée là qui est derrière la stratégie de la gauche pour les prochaines élections. Soixante ans après, le formidable espoir du changement qui se soulevait pendant l'époque du Front populaire n'est pas simplement une question d'histoire, mais c'est aussi porteur de plein de leçons pour tous ceux qui détestent la droite et Le Pen aujourd'hui.

L'unité

L'idée du Front populaire est née dans les luttes. Le 6 février 1934 les milices fascistes ont marché sur l'Assemblée Nationale. En protestation, 6 jours plus tard, une grève générale paralyse la France, avec des manifestations unitaires dans des dizaines de villes. A Paris notamment la pression pour l'unité entre travailleurs communistes et socialistes est particulièrement significative. C'est sous cette pression de la base que les dirigeants politiques sont obligés à prendre position.

Le parti Communiste en particulier change de façon dramatique sa politique. Sous les directives de la Comintern dirigée depuis Moscou, il avait eu une position ultra-sectaire à l'égard de la SFIO (parti Socialiste), traitant les socialistes de social-fascistes. Staline décide d'un changement de stratégie pour contrer la menace d'Hitler. Le PCF doit dorénavant défendre la démocratie bourgeoise en France contre le fascisme parce que la France peut s'allier avec l'URSS contre l'Allemagne. Dans les paroles de Maurice Thorez, premier secrétaire du PCF, la France " sert objectivement la cause du prolétariat ". C'est le 9 octobre 1934 quand Thorez lance le slogan d' "un large front populaire antifasciste ". Mais l'accord conclu en janvier 1936 est en fait une alliance électorale entre la SFIO, le PCF et le parti radical. Ce dernier est un parti bourgeois, qui attirait les voix de la grande masse de la petite-bougeoisie urbaine et paysanne. Il a été central à presque tous les gouvernements depuis la première guerre mondiale, que ce soit des gouvernemebnts de droite ou de gauche. Et c'est surtout son programme qui influence le contenu politique du Front populaire.

Crise politique

La France des années 30 connaît une crise économique profonde. Sur ce terrain des mouvements facistes tels que les Croix de Feu du colonel La Rocque se développent. Côté travailleurs, à partir de 1934, il y a une recrudescence des grèves dures. Début 1936 il y a des grèves quasiment unsurrectionnelles à Brest et à Toulon. De plus en plus de travailleurs cherchent à lutter, mais en même temps il y a des couches de la petite bourgeoisie, en particulier ceux que votaient radical, qui, deçus par les partis traditionnels, se tournent vers les ligues fascistes, cherchant une solution à la misère dans laquelle ils se trouvent plongés.

Cette radicalisation explique pourquoi la victoire électorale du Front populaire en mai 1936, saluée par exemple par l'Humanité " Victoire, le Front Populaire triomphe " n'a pas été la fin de la crise politique, mais au contraire, a servi pour l'approfondir.

La grève

Sans attendre la formation du gouvernement de Léon Blum, le dirigeant socialiste, les travailleurs rentrent dans l'action. Des milliers d'usines sont occupées, et dans tous secteurs confondus, de la métallurgie aux grands magasins aux serveurs de bars on dénombre des millions de grévistes. Ces grèves sont impulsées par la base, Marcel Cachin, le rédacteur en chef de l'Humanité, dit " Nous sommes, les uns et les autres, devant le fait de la grève. "

Les accords de Matignon, signés le 7 juin, entre patrons, syndicats et le gouvernement donne les congés payés, les 40 heures et la représentation syndicale avec le système des délégués du personnel. Les jouranux de la SFIO et du PCF acclament à nouveau " la victoire ". En sortant des négociations, Benoît Frachon, dirigeant de la CGT récemment réunifié, dit " Ils ont cédé sur tout. " Mais contrairement à ce qu'espèrent les dirigeants syndicaux et les partis de gauche les grèves s'intensifient.

C'est à ce moment que Thorez prend position contre la poursuite de la grève : " Nous risquerions même, en certains cas, de nous aliéner quelques sympathies des couches de la bourgeoisie et despaysans de France. Alors ? Alors il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue. Il faut même savoir consentir au compromis si toutes les revendications n'ont pas encore été acceptées, mais si l'oon a obtenu la victoire sur la plus essentielles des revendications. Tout n'est pas possible. "

Le retour du bâton

Tous les partis du Front populaire sont pour arrêter la grève après les accords de Matignon, cette " Victoire sur la misère " selon le quotidien de la SFIO. La reprise du travail devient inévitable, même si, un mois après, plus de mille entreprises étaient toujours occupées.

Très vite, les patrons et le gouvernement essaient de rattraper ce qu'ils ont perdu. En septembre il y a la première dévaluation du franc, dans les grèves les patrons se servent de plus en plus des milices fascistes, et en 1937 Léon Blum annonce qu'il faut faire " une pause " dans les réformes. Il s'en suit une série de crises gouvernementales, chaque nouveau gouvernement est plus instable que le précedent. En 1938 c'est un gouvernement d'Union nationale qui se réalise sous Daladier, du parti radical, avec le soutien quasi unanime des députés du Front populaire. En novembre 1938 les decrets Reynaud remettent en cause les principaux acquis des grèves de 1936, y compris les 40 heures et les deux jours de repos.

C'est la même Assemblée qui, deux ans plus tard votera les pleins pouvoirs à Pétain, et ainsi portera le fascisme au pouvoir. Il s'en suit le démantèlement des syndicats, l'interdiction des partis politiques et la défaite du mouvement ouvrier.

Léon Trotsky, un des chefs historiques de la révolution russe, identifiait bien le problème :

" Le " Front Populaire " est une alliance du prolétariat avec la bourgeoisie impérialiste représentée par le parti radical et d'autres débris, plus petits, de la même espèce. Cette alliance s'étend au domaine parlementaire. Dans tous les domaines, le parti radical qui conserve, lui, sa liberté d'action, limite brutalement celle du prolétariat.

Le parti radical est lui-même en train de se décomposer : chaque élection nouvelle montre que les électeurs l'abandonnent à droite et à gauche. Au contraire, les partis socialiste et communiste - en l'absence d'un véritable parti révolutionnaire - se renforcent. La tendance générale des masses travailleuses, y compris des masses petites-bourgeoises, est évident : elles vont à gauche. L'orientation des chefs des partis ouvriers n'est pas moins évidente : ils vont à droite.

Tandis que les masses montrent aussi bien par leurs votes que par leur lutte qu'elles veulent renverser le parti radical, les chefs du Front unique asprient au contraire à le sauver. Après avoir gagné la confiance des masses ouvrières sur la base d'un programme " socialiste ", les chefs des partis ouvriers cèdent volontairement la meilleure part de cette confiance aux radicaux, en qui les masses ouvrières n'ont précisément aucune confiance. "

Après la victoire électorale, Trotsky analyse la situation ainsi :

" Quand un million et demi d'électeurs donnent leurs voix aux communistes, la majorité dit à ces derniers : " Nous voulons quer vous fassiez en France ce que les bolcheviks ont fait chez eux en octobre 1917 ". Telle est la volonté réelle de la partie la plus active de la population, de celle qui est capable de lutter et d'assurer l'avenir dela France. Telle est la première leçon des élections. "

En 1936, il n'y avait pas de parti révolutionnaire capable de donner une orientation de combat basée non pas sur les alliances électorales des partis " progressistes ", mais sur l'organisation des travailleurs dans les usines, sur leur démocratie et sur la base de leurs revendications. Plus que jamais il faut construire cette organisation.

Nicolas Barrett

à lire

J. Danos, M. Gibelin, Juin 36

J. Kergoat, La France du Front Populaire

D. Guérin, Front populaire, révolution manquée

L. Trotsky, Le mouvement communiste en France
 

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