Paru dans Socialisme International N° 82

1936-1938

L'échec du Front populaire
 

Le programme du Front populaire n’a rien de radical. C’est sous la pression des grèves, avant même que le gouvernement ne soit formé, que le patronat lâche des concessions qui passeront dans l’histoire comme les acquis du Front populaire.


Ce programme est un compromis entre les trois principaux partis qui se sont alliés dans le Front populaire : la SFIO (ancêtre du PS) de Blum, le Parti radical (auparavant allié à la droite), et le Parti communiste français.

La SFIO est un parti ouvertement réformiste qui souhaite agir dans le sens des institutions. " Je pense que si, par l’effet du jeu parlementaire, nous étions appelés à exercer le pouvoir, nous devrions l’exercer légalement, loyalement " (Léon Blum).

La direction du PCF est pilotée en fonction des intérêts de la politique extérieure de l’URSS qui réclame contre la menace de l’Allemagne hitlérienne une alliance avec les bourgeoisies occidentales. Son dirigeant, Maurice Thorez, justifie le refus de participer au gouvernement en déclarant : " Nous sommes convaincus que les communistes serviront mieux la cause du peuple en soutenant loyalement, sans réserves et sans éclipses, le gouvernement à direction socialiste, plutôt qu’en offrant, par leur présence dans le cabinet, le prétexte aux campagnes de panique et d’affolement des ennemis du peuple ".

Le parti radical est un parti représentant une fraction de la classe dirigeante qui tirera constamment le gouvernement vers la droite. La présence d’un tel parti dans l’alliance gouvernementale implique une collaboration de classes. Celle-ci ne peut se faire en définitive qu’au bénéfice de la classe dirigeante qui détient l’essentiel du pouvoir effectif.

Le gouvernement du Front populaire n’a jamais été un " gouvernement au service des travailleurs ".

Austérité

Il va rapidement s’adapter aux exigences économiques de la logique capitaliste.

Dès juin 1936, le gouvernement appelle au calme et demande aux travailleurs d’évacuer les usines. Il est soutenu par la direction de la CGT dont le secrétaire général Léon Jouhaux déclare " nous ne pouvons à la fois réclamer du gouvernement qu’il intervienne pour l’institution de telle ou telle réforme, et par notre action, diminuer l’autorité de ce gouvernement ". Il est soutenu aussi par le PCF qui appelle à la fin des grèves le 11 juin.

Dès septembre 1936, le gouvernement pressé par les milieux patronaux et financiers décide une dévaluation qui annule les effets des augmentations de salaires. Le PCF vote cette dévaluation pour préserver l’alliance avec les radicaux et les socialistes. La police intervient pour la première fois en octobre 1936 pour faire évacuer une usine occupée. En février 1937 le gouvernement décide le blocage des salaires pour les fonctionnaires.

Les désordres économiques, orchestrés par les milieux financiers poussent Léon Blum à la démission en juin 1937, remplacé par un gouvernement radical. Les pleins pouvoirs sont attribués à un ministre des finances hostile au Front populaire afin de rassurer les milieux financiers.

La répression s’abat sur les vagues de grèves qui renaissent en 1938. Mais l’espoir a changé de camp et l’appel à la grève générale lancé par la CGT en novembre 1938 est un échec complet. A la suite de cette journée, 500 militants sont emprisonnés.
 

Le rôle du PCF

L’occupation des usines et l’instauration de comités de grèves donnent un gigantesque élan au mouvement de luttes, qui semble irrésistible au début du mois de juin. Devant cette démonstration de force, le patronat préfère lâcher du lest plutôt que d’affronter les travailleurs. Il compte sur la faiblesse et l’indécision du gouvernement.
En effet, dès la mi-juin, le mouvement de lutte reflue largement.

Les appels au calme lancés par la SFIO ne suffisent pas à l’expliquer car celle-ci est peu implantée dans les usines.

L’offensive patronale qui s’amplifie dès la deuxième moitié de juin n’explique pas non plus ce reflux quasi instantané.

C’est plutôt sur la base du reflux des luttes que le gouvernement peut amorcer sa politique d’austérité et que le patronat reprend confiance dans la possibilité d’attaquer de front les travailleurs.

Appel du PCF

L’élément déterminant pour expliquer le reflux puis la démoralisation et les défaites de la classe ouvrière est l’orientation du PCF, qui appelle à soutenir le gouvernement du Front populaire. Ce qui le conduit au tournant du 11 juin 1936, où il appelle à la fin des grèves.

Le rôle moteur joué par les militants communistes dans les luttes explique comment cet appel a pu être suivi par la majorité des travailleurs.

Dans les usines les militants communistes qui étaient aussi militants syndicaux avaient dans la plupart des cas été à l’origine des grèves. Ils étaient à la tête de la majorité des comités de grève. Leur dynamisme et leur combativité, plus l’expérience acquise par des années de militantisme leur valait un respect général de la part des autres travailleurs au moment où les luttes prenaient de l’ampleur. Cela se traduisit par un afflux, jamais rencontré auparavant, de nouveaux membres au PCF dont l’énorme majorité était des ouvriers.

croissance

De 131 000 militants en avril, le parti passe à 246 000 en août. La diffusion de l’Humanité passe de 200 000 exemplaires avant juin à 400 000 fin juin. Au plus fort de la grève, elle atteint des pointes quotidiennes de 2 millions d’exemplaires. En comparaison, la croissance de la SFIO, beaucoup plus faible, se fait majoritairement dans les classes moyennes attirées par sa position gouvernementale.

Aussi lorsque les communistes appellent à la reprise du travail, leur position de dirigeants " naturels" du mouvement les fait devenir aussi dirigeants du reflux, suivis par la majorité des travailleurs.

Cette consigne est d’autant plus facilement suivie que le gouvernement et le patronat ont déjà cédé sur de nombreuses revendications... et que le PCF entretient l’illusion que le Front populaire, " le gouvernement des travailleurs " est capable de continuer à transformer la société par en haut. La démoralisation n’en sera que plus rude.
 
 

Le manque d'une alternative
 

La consigne de soutien au gouvernement du Front populaire et d’arrêt des luttes a été largement suivie par les militants du PCF.
Ces militants se revendiquaient pourtant de la Révolution et leur expérience et leur influence dans les grèves de juin leur démontraient le potentiel qui existait. Comment ont-ils pu accepter cette consigne qui donnait un coup de frein aux luttes au bénéfice d’un gouvernement où une fraction de la classe dirigeante était représentée ?

Le PCF est issu d’une scission de la SFIO en 1920. La Révolution d’octobre 1917 en Russie avait eu un rayonnement énorme sur les travailleurs. La radicalisation des militants avait conduit une partie des anciens dirigeants à se rallier à la Troisième Internationale qui venait de naître et à rompre avec la SFIO. Pour la majorité d’entre eux ce ralliement était opportuniste.

Le PCF avait donc dès sa naissance une structure contradictoire avec, à sa base, des militants convaincus et déterminés, et au sommet des dirigeants prêts à tous les tournants. Cette double nature du PCF a amené la direction à s’appuyer sur des militants peu formés théoriquement et dont la faculté de s’opposer à elle était limitée.

L’ensemble du parti a donc suivi les zigzags de la direction, zigzags déterminés par les intérêts de la bureaucratie stalinienne en URSS. A la période où la SFIO était présentée comme le pire ennemi des travailleurs et cataloguée comme " sociale-fasciste ", succéda brusquement la période du Front populaire avec les partis tels que la SFIO. Cela inaugurait pour Staline une période d’alliance avec les bourgeoisies occidentales contre les volontés expansionnistes de Hitler.

La théorie du " socialisme dans un seul pays " de Staline qui, à l’encontre de l’internationalisme révolutionnaire, tentait de consolider le pouvoir de la bureaucratie soviétique, entraîna une dérive nationaliste à la direction suiviste du PCF. Le 6 août 1936, Thorez déclare " Le Front populaire sera vraiment un Front français, un Front du peuple de France, héritier et continuateur de la grande Révolution contre le front des agents de l’étranger ". Ce nationalisme a permis de justifier la collaboration de classes au nom de l’" intérêt national ".

L’attachement des militants communistes au parti malgré les trahisons de sa direction aurait pu être rompu s’il avait existé une alternative suffisamment implantée dans les luttes pour être entendue largement.

Des groupes révolutionnaires existaient, dont certains se revendiquant de Trotsky, qui s’étaient prononcés contre l’alliance du Front populaire, et pour l’accentuation des luttes dans les entreprises. Mais ils étaient trop petits pour représenter une alternative. Certains communistes pouvaient être conscients des dérives du parti mais voir en lui la seule possibilité de garder un contact avec la classe ouvrière.

La grève générale de juin 1936 posait la question de la gestion des entreprises par les travailleurs et donc, au-delà, de la Révolution. L’influence qu’a pu se créer le parti communiste par la mobilisation et le dynamisme de ses militants montre l’importance que prend, dans une telle situation, la direction politique des luttes. Un parti révolutionnaire suffisamment implanté, rassemblant une minorité conséquente de travailleurs, aurait pu attirer les meilleurs des militants communistes et des autres travailleurs combatifs. Son absence a fermé la porte à l’espoir né en juin 1936.

Cette période montre l’importance de la construction d’un tel parti avant les vagues massives de luttes.

Ross Harrold, Denis Godard

 


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