La révolution russe de février 1917

Cet article est paru dans Socialisme International

Le 23 février 1917 (8 mars), journée mondiale des femmes, les ouvrières de plusieurs usines de textiles décident d'arrêter le travail et de manifester, allant ainsi à l'encontre des consignes du parti bolchevique. Elles invitent les métallos à se joindre à elles. C'est devant la douma que ce rendent les manifestants aux cris de "du pain".La journée se termine sans heurt avec plus de 90 000 grévistes. Les journées suivantes les gréves et les manifestations se renforcent. Le mot d'ordre est bientôt remplacé par "A bas l'autocratie" et "A bas la guerre".

Ce sont plus de 240 000 grévistes qui déferlent des faubourgs jusqu'au centre de Pétrograd. Le gouvernement du Tsar envoie les cosaques pour réprimer les manifestations, mais ceux-ci n'interviennent que mollement et jusqu'au 25 février, il n'y a aucune effusion de sang alors que le mouvement ne cesse de s'étendre à tous les ouvriers industriels et à tous les quartiers de la ville. Les ouvriers prennent de plus en plus confiance et s'ils craignent la police, ils évitent de provoquer les cosaques et les soldats avec qui ils pensent qu'une entente est possible. Dès le 27 février se produit la fraternisation entre ouvriers et soldats. Un à un les régiments abandonnent la défense du régime pour se ranger du coté de la révolution. Les insurgés se rendent dans les prisons pour libérer les prisonniers politiques. Dans la matinée c'est la forteresse Pierre et Paul qui se rend. La foule se dirige vers le palais Tauride, siège de la Douma, qui deviendra le quartier général de la révolution.

Si Pétrograd fit la révolution seule, celle-ci ne mit que quelques jours à s'étendre au reste du pays, et dès le 2 mars la révolution était victorieuse.

LA FOUDRE D'UN CIEL SANS NUAGES

Zenzinov, représentant des socialistes révolutionnaires déclara "La révolution tomba comme la foudre d'un ciel sans nuage". La plupart des dirigeants révolutionnaires ne s'y attendait pas, bien que dès 1915, Lénine prédisait que la guerre impérialiste donnerait naissance à la guerre civile. Les effets de la guerre furent considérables. La Russie est entrée en guerre dès 1914 et ses pertes au front sont de l'ordre de 2,5 millions d'hommes. Les soldats étaient des paysans et des ouvriers qui petit à petit ne supportaient plus l'absurdité de la guerre. La discipline se fit plus sévère et les officiers avaient de plus en plus souvent recours aux verges pour donner l'exemple. Malgré cela, le seul souhait des soldats était la paix. Le soldat Pireiko écrivait "Tous sans exception ne s'interessaient qu'à une chose : la paix... Qui serait le vainqueur ? Que donnerait cette paix ? C'était le moindre des soucis de l'armée : elle voulait la paix à tout prix, car elle était lasse de la guerre". En ville, les ouvriers souffraient des restrictions. Dès la fin de 1916, l'inflation, la pénurie de marchandises, la désorganisation des transports, provoquèrent à Pétrograd un accroissement des mouvement de grèves. Dans l'"Histoire de la révolution russe" Trotsky raconta: "Dans les usines déferlent les meetings. Sujets traités : les approvisionnements, la vie chère, la guerre, le gouvernement. Les tracts des bolcheviks sont diffusés. Des grèves politiques se déclarent. A la sortie des usines ont lieu des manifestations improvisées. Il arrive que les ouvriers de certaines entreprises fraternisent avec les soldats."

D'octobre à février les esprits sont de plus en plus échauffés. Chliapnikov, membre du comité central des bolcheviks raconta comment les ouvriers pensaient à chaque coup de sifflet entendre un signal pour débrayer. En deux mois il y eut plus de 575 000 grévistes politiques. Le 9 janvier 1917, pour l'anniversaire du dimanche sanglant de 1905 où les troupes du Tsar avaient tiré sur la foule venue faire le supplier d'améliorer ses conditions de vie, ce sont 150 000 personnes qui manifestaient. Le 14 février l'ouverture de la Douma fut accueillie par une grève de 90 000 personnes. La tension fut à son comble lorsque le 16 les autorités décidèrent d'introduire des cartes de rationnement pour le pain. Loin d'être imprévisible la révolution se préparait depuis déjà plusieurs mois. Ce qui lui manquait pourtant c'était une direction déterminée.

UNE REVOLUTION SANS TETE ?

Lors de la journée des femmes, ce fut à contre coeur que les différents partis révolutionnaires suivirent le grève et la manifestation. Les bolcheviks oeuvraient depuis longtemps pour le renversement du régime. Mais dès le début de la guerre, la police du Tsar avait décimé le parti en exilant ou en enfermant ses dirigeants. Lenine était en Suisse avec Zinoviev. Kamenev, Sverdlof, Rykov, Staline étaient déportés. Les bolcheviks de Petrograd pensaient qu'une action était prématurée, que les ouvriers n'avaient pas encore la force nécessaire pour sortir victorieux d'une insurrection et qu'eux-mêmes n'étaient pas encore suffisamment proches des ouvriers pour la conduire à bien. C'est ainsi que la révolution de février ne reçut aucune aide des directions révolutionnaires. Du coté des Mencheviks, Skobelev, futur ministre du gouvernement provisoire, déclarait le 24 février qu'il fallait réprimer les désordres qui avaient lieu dans la capitale. Les bolcheviks furent, pendant les journées de l'insurrection, à la traine des ouvriers. Ce n'est que le 27 que Chliapnikov rédigea un appel aux soldats qui ne fut probablement pas même distribué, tellement il arrivait en retard par rapport à l'état d'esprit des masses. Lorsque les ouvriers vinrent lui demander des armes, il leur répondit qu'ils devaient les prendre dans les casernes. Alors même que depuis 4 jours les ouvriers de Pétrograd menaient l'insurrection, les dirigeants bolcheviques pensaient encore qu'il fallait éviter toute provocation, que l'heure n'était pas venue. Kaiourov, un ouvrier bolchevik dirigeant du principal centre de l'insurrection écrivit " On ne sentait venir aucun principe directeur des centres du parti...Le comité de Petrograd était emprisonné, et le représentant du Comité central, le camarade Chliapnikov, se trouvait dans l'impuissance de donner des directives pour la journée suivante."

Cependant si la révolution de février fut spontannée, elle était profondément ancrée dans les conditions historique de la Russie de 1917. Dans la première "Lettre de loin" qu'écrivit Lénine de Suisse lorsqu'il eut connaissance de l'insurrection, il insista sur les apports pour le prolétariat russe de la révolution de 1905. "Si le prolétariat russe n'avait pas pendant trois ans de 1905 à 1907, livré de grandes bataille de classe et déployé son énergie révolutionnaire, la deuxième révolution n'aurait pu être aussi rapide(...). La première révolution a (...) éveillé à la vie politique des millions d'ouvriers et des dizaines de millions de paysans, révélé les unes aux autres et au monde entier toutes les classes (et les principaux partis) de la société russe quant à leur nature réelle, quant au rapport réel de leurs intérêts, de leurs forces, de leurs moyens d'action, de leurs buts immédiats et lontains." D'après Lénine la contre révolution qui eut lieu entre 1907 et 1914, permit de situer la place de chaque parti et pour le prolétariat de connaître ses ennemis. La direction bolchevique ne fut pas déterminante en février, mais au moment où la guerrre devenaient insupportable à tous, les graines qu'elle avait semé dès 1914 avaient germé chez une partie considérable du prolétariat et des soldats. En Russie seuls les bolcheviks avaient Toujours dénoncé la guerre impérialiste et la défense de la patrie. Leur mot d'ordre était dès ce moment de fraterniser avec la classe ouvrière allemande. Fin 1916, le patriotisme des soldats n'étaient plus qu'un souvenir et la propagande bolchevique était largement diffusée, en ville comme au front où l'on ne cessait d'envoyer de nouveaux contingents d'ouvriers. Pendant l'insurrection de février, l'Okhrana (police politique tsariste) écrivait "Le prolétariat tout entier a été travaillé par la propagande". Trotsky répondit à la question : qui a guidé la Révolution de février ? : "des ouvriers conscients et bien trempés qui surtout, avaient été formés à l'école du parti de Lénine. Mais nous devons ajouter que cette direction, si elle était suffisante pour assurer la victoire de l'insurrection, n'était pas en mesure de mettre, dès le début, la conduite de la révolution entre les mains de l'avant-garde prolétarienne".

Ainsi, il a suffit de quelques jours aux ouvriers et aux soldats de Petrograd pour faire tomber le Tsar. Cependant, il faudra attendre encore neuf mois pour que les soviets prennent réellement le pouvoir.

Dominique Angelini

A lire : Trotsky : "Histoire de la révolution russe. Février."
 

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