D’OU VIENT L'OPPRESSION DES FEMMES ?





Pourquoi le sexisme existe-t-il ? Est-ce une fatalité ? Pourquoi y a-t-il encore aujourd'hui, dans nos sociétés soi-disant si modernes, si évoluées technologiquement et intellectuellement, des inégalités entre les hommes et les femmes ? Questions qui pourraient nous entraîner dans de longs et épineux débats sur la nature humaine, la définition de l'homme et de la femme, de leurs différences ou particularités respectives : femme rime avec famille et homme avec travail, à la première les qualités de douceur, au second celles de force. Et d'ailleurs on n'y peut rien que l'homme soit supérieur : ça date d'Adam et Eve...

Sans aller jusqu'à ces caricatures, on peut quand même noter par rapport à cette question un sentiment un peu désabusé : l'idée qu'il faut laisser les choses suivre leur cours, qu'évidemment les hommes et les femmes ne sont pas " inégaux ", mais qu'il faut bien reconnaître qu'ils sont différents. Il serait par conséquent normal que les tâches soient reparties. Entendez : l'homme bricole et lit les cartes routières, la femme promène les enfants au parc entre deux repas et deux lessives...

Pourtant cette situation n’est pas immuable et ne tient pas à une quelconque " nature humaine ". La situation des femmes est différente selon les époques et les différents stades de la société. Que ce soit dans les mythes ou dans l'histoire, les exemples abondent pour en témoigner.

Une autre approche de la question

L’oppression des femmes n’est donc pas une fatalité imposée par la nature mais une nécessité économique... Car les grands mouvements de lutte pour la conquête de l'égalité entre les hommes et les femmes ont, dans une immense majorité des cas, pour ne pas dire la quasi-totalité, appréhendé la question sous l'angle du rapport de " l'Homme " et de la " Femme ". C'est là le problème de l'analyse féministe de l'oppression de la femme qui envisage cette question sous l'angle de la différence sexuelle. C'est-à-dire que les féministes ont cherché à lutter contre les arguments sexistes et leurs manifestations au lieu de s'attaquer au pourquoi. Or aussi paradoxal que cela puisse paraître, l'oppression de la femme ne vient pas de ce qu'il y ait des femmes et des hommes.

Contrairement à ce qu'on pourrait croire, la situation de la femme n'a pas suivi un développement linéaire. De plus, l'histoire de la femme n'est pas celle d'une aliénation totale - dans des temps reculés - à la libération progressive avec le développement de la société. Ainsi il a fallu des siècles pour que l'asservissement de la femme se généralise et que son égalité avec l'homme appartienne à la légende.

Car la situation de la femme a toujours été étroitement liée à son rôle dans la société et au développement des différentes formes économiques des sociétés, ceci déterminant sa position dans la famille et face à l'homme. En somme, il n'y a pas du tout quelque chose d'immuable dans les inégalités que connaissent les femmes : il y a un lien très étroit entre l'évolution de sa fonction économique et son statut social.

En fait à chaque stade du développement de la société a correspondu un statut bien spécifique et variable de la femme. Tout dépend toujours de son rôle économique dans la société à laquelle elle appartient.

Et c'est donc en cela que l'analyse marxiste diffère des autres : l'oppression de la femme ne trouve pas son explication hors de la société, dans la " nature humaine ", mais dans les structures même de la société. Elle répond ainsi à une logique globale. Dans cette perspective, ce n'est pas sur l'homme, la femme, leurs différences et leurs rapports qu'il faut se pencher mais sur la place qu'à chaque stade du développement économique, la femme a occupé.

Les sources de l'oppression

Il apparaît dans toutes les formes de société où la femme avait un rôle productif, comme dans les sociétés primitives agricoles, qu’elle jouissait des mêmes droits que les hommes. Si bien que dans ces sociétés où le travail de la femme était devenu le plus important pour la (sur)vie de la communauté, l'homme est alors devenu victime des préjugés qui apparaissent dans nos sociétés comme typiquement dévolus aux femmes (paresse....). Les femmes, par leur poids économique dominant, étaient alors dotées d'une supériorité politique et des fonctions les plus prestigieuses socialement : décision des lois, services religieux... Ce n'est donc pas seulement que l'égalité entre hommes et femmes a existé mais aussi que l'oppression des hommes a elle aussi existé quand les racines matérielles y ont été " propices ".

Ce qui est intéressant c'est qu'à la même époque, des sociétés qui avaient choisi un développement économique différent ont attribué une place pour la femme tout à fait différente, et même opposée : il s'agit des tribus de chasseurs. Car dans ce cas c'est l'homme qui subvenait aux besoins de la communauté par la chasse. Ainsi le rôle économique de la femme était secondaire et elle a alors été traitée en inférieure.

Ce bref aperçu sur les premières sociétés est donc lourd d'enseignement puisqu'il confirme non seulement que la femme n'a pas toujours été " inférieure " mais il nous permet aussi de voir pourquoi : tout dépend de leur structure économique et plus précisément de l’importance du rôle des femmes.

Les racines de l'oppression actuelle des femmes : la naissance du capitalisme

La suite de l'histoire nous confirme cette analyse. On pourrait le montrer pour l'Antiquité comme pour le Moyen Age. Mais venons en directement à la formation de la situation que nous connaissons depuis la première moitié du XIXe siècle. L'oppression actuelle de la femme est née avec le capitalisme. L'apparition des usines et des manufactures va attirer une main d'œuvre indifféremment féminine et masculine dans un premier temps. Mais la dureté des conditions de vie conduisait à une surmortalité infantile ce qui représentait un risque, à moyen terme, de non-reproduction de la main d'œuvre. Toute une politique et une idéologie ont alors été développées pour écarter ce danger. C’est ainsi qu'est née un modèle familial divisé entre le travail rémunéré de l'homme et le rôle domestique de la femme. Une série de mesures protectrices pour la famille apparaissent alors : interdiction du travail de nuit pour les femmes, lutte contre le manque d'hygiène, source de la surmortalité infantile, protection et éducation obligatoire des enfants... Ces progrès sociaux ont vite eu leur revers. Car en développant en parallèle des mesures pour les enfants et pour les femmes, les dirigeants ont conduit bientôt à un amalgame : les femmes comme les enfants sont dépendants des hommes, ont un statut inférieur, ils ne travaillent pas...

Parallèlement les restrictions aux droits des femmes sont particulièrement nettes dans le domaine économique. Ainsi, après la période révolutionnaire qui accordait notamment le droit de divorce, le code Napoléon est très réactionnaire concernant la situation des femmes. Ainsi, il établit l’autorité paternelle. Les femmes ne peuvent plus disposer librement de leurs salaires, ni prendre un emploi sans l’accord de leurs maris. Il faudra attendre 1967 pour qu’une femme mariée puisse ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de son mari et la notion de chef de famille ne disparaîtra que dans les années 70.

La situation de la femme aujourd'hui

En voyant que le statut de la femme dans la société s'établit en fonction de son rôle économique, on comprend bien la situation actuelle. À savoir que l'inégalité a reculé en même temps que les femmes ont envahi le marché du travail (en 1974, 44,6 % étaient salariées ; 66 % en 1985). Mais on saisit aussi pourquoi les inégalités perdurent. Il n'y a pas de hasard à voir aujourd'hui perdurer des mesures qui vont contre une égalité totale. Car ainsi, elles servent de soupape de sécurité à l'économie. À elles les boulots précaires, les temps partiels. Et tout cela trouve aisément une justification idéologique. Ainsi l’idée d'un salaire parental est portée par le fait que les femmes veulent du temps pour leur famille, pour élever les enfants... alors que ce n’est qu’une forme dissimulée de retour permanent au foyer.

Ne pas se tromper de cible dans la lutte à mener...

On voit les limites des grandes luttes de femmes, car elles ne luttaient pas contre la racine du mal et restaient, malgré leurs efforts, dépendantes économiquement. Sans changement de leur place économique dans la société, la victoire ne pouvait être que partielle. Toute grande vague d'émancipation a toujours été liée à un bouleversement des habitudes de production - comme la lutte des Suffragettes au lendemain de la guerre qui a été justement rendue possible par le rôle économique décisif qu'elles ont pu jouer pendant le départ des hommes au front - ou à des luttes économiques.

Ainsi toute cette analyse ne nous permet pas simplement de comprendre l'histoire passée ou la situation présente, elle permet aussi de voir sur quel terrain une lutte contre l'oppression des femmes peut ou ne peut pas réussir.

Ce n'est pas contre les hommes que les femmes doivent lutter. C'est avec eux au contraire et contre le système de profit qui a intérêt à leur division. Quand une femme est mal payée ou doit s’occuper de ses enfants toute seule parce qu’il n’y a pas assez de crèches, ou passer son " temps libre " à s’occuper des parents âgés, son mari ne s’en réjouit pas. Le manque de facilités bon marché pour la garde des enfants signifie concrètement que les hommes qui ont des enfants font beaucoup plus d’heures supplémentaires pour que la famille puisse s’en sortir.

N’oublions surtout pas que si les femmes de la classe des travailleurs ont moins de miettes dans cette société, tous les travailleurs, hommes ou femmes, n’ont que des miettes. Car le problème n'est pas celui du sexe. Il est celui d'un système économique qui a besoin qu'une partie de sa population active soit plus flexible et qui sait diviser pour régner. Finalement, on retrouve dans cette logique, à l'œuvre dans la question des femmes, de nombreuses similarités avec d'autres oppressions : celles des immigrés en particulier. Pour le combat des uns et des autres, la cible contre laquelle nos efforts doivent porter est la même.

Melissa Guenard
À lire : Conférences sur la libération des femmes, Alexandra Kollontai. Ed La Brèche

Socialisme International
 anticapitalisme &révolution
 
 
N° 1  novembre 2001  N°  2 février 2002 Nouveau N° 5 octobre 2002
N° 3 mai 2002 N° 4  juillet 2002 Recevez  notre bulletin électronique
Bibliothèque anticapitaliste Liens