D'où vient la famille?

    La réaction à droite contre le PACs parle d'une "dynamique de destruction de la famille" (Pascal Clément, secrétaire général de Démocratie Libérale). Dans la revue conservatrice "Valeurs actuelles" l'éditorialiste se demande "le mariage pourra-t-il survivre?" Lionel Jospin  et d'autres s'empressent de les rassurer : "le PACS n'est pas un mariage". (voir article ci-contre)

    Ces attitudes ne sont pas nouvelles. Toute avancée en ce qui concerne les droits des femmes ou des homosexuels se fait attaquer par ceux qui disent craindre pour la famille. Ils prétendent que tout ira bien tant que les êtres humains suivent la voie "naturelle" que représenterait la famille monogame, dirigée par un homme.

    Leurs discours sont contradictoires. Si la famille "traditionnelle" correspondait à la nature même des êtres humains, il n' y aurait aucun besoin de légiférer pour la protéger ni de lui conférer un statut particulier - car tout le monde serait naturellement attiré(e) par cette forme d'organisation de leur vie personnnelle et sociale! En fait, si on veut nous obliger à vivre selon ces règles, c'est pour bien d'autres raisons. Et nous qui voulons que les êtres humains puissent contrôler eux-mêmes leur vie sociale (et c'est fondamental aux idées de gauche) avons intérêt à comprendre d'où vient la famille et où elle va.

La famille n'a rien de naturel

    La famille est une invention de la société, donc sa forme dépend des besoins de la société à une époque donnée. Depuis que les classes sociales existent (depuis à peu près 10 000 ans) la forme de la famille à chaque époque a suivi avant tout les intérêts de la classe dirigeante, car c'est la famille qui prend en charge la préparation au travail des présentes et futures générations d'exploités.

    Marx et Engels se sont toujours intéressés à l'évolution de la famille. Engels écrit: "En dernière instance, le facteur déterminant dans l'histoire est la production et la reproduction de la vie immédiate. Ceci a deux côtés. D'une part, la production des moyens de survie, de la nourriture, des vêtements, des abris et des outils nécessaires à cette production. D'autre part la production des êtres humains eux-mêmes - la propagation de l'espèce.Les institutions sociales sous lesquelles on vit dans une époque donnée et dans un pays donné sont conditionnées par les deux types de production - par le stade de développement du travail, et de la famille."

La variété de la famille
 Loin d'être naturelle, la famille varie énormément d'une société à l'autre dans l'histoire. La famille peut comprendre mère père et enfants ou plusieurs générations; le mariage peut être monogame ou polygame. Les gens peuvent se marier  à 12 ans ou à 30 ans. La famille de la mariée doit payer un dot dans certaines sociétés, dans d'autres elle reçoit une compensation financière pour la perte de la fille.

L'homosexualité peut être condamnée durement (comme dans quelques sociétés modernes) ou louée par les poètes (comme en Grèce antique). Certaines sociétés esquimaudes considèrent que c'est contre la nature de ressentir du désir sexuel pendant la saison de la chasse.

 Si au XXème siècle on a vu une généralisation d'une forme de la famille dans le monde, et une attitude de plus en plus uniforme envers la sexualité, c'est parce qu'on a vu également la généralisation d'un seul type de société : urbaine, de marché.

Avant l'invention de l'agriculture

 Les sociétés les moins avancées en technologie ont une organisation égalitaire - qu'il s'agisse de sociétés il y a des dizaines de milliers d'années, ou des sociétés dans des parties de la planète isolées jusqu'à récemment des sociétés de haute technologie -. Quand on a un niveau de technologie tellement bas qu'on ne peut produire que suffisamment pour vivre , il est impossible d'exploiter le travail d'autres et les classes sociales n'existent pas.

 Au sein de ces sociétés souvent nomades, les êtres humains ne vivent aucunement dans des familles comme on les voit aujourd'hui. L'individu ne possède quasiment rien, alors les questions d'héritage ne concerne pas ces sociétés.  Le lien conjugal est peu structuré, et le clan est une unité bien plus importante pour la vie sociale que le couple. Chez les Iroquois, par exemple, un enfant appelle "père" son propre père biologique, mais aussi tous les frères de celui-ci.

 Il n'y a pas, non plus, une domination systématique des hommes sur les femmes. Dans beaucoup de ces sociétés, les hommes dès qu'ils se marient doivent partir vivre dans la maison de leur épouse et de ses parents. Parallèlement, l'autorité dans la maisonnée appartient autant aux femmes qu'aux hommes.

 Dans ces sociétés il y avait une division de tâches entre les hommes et les femmes, puisque celles-ci étaient contraintes de faire beaucoup d'enfants (la mortalité enfantine étant élevée) et de les allaiter, ce qui rendait difficile souvent leur participation à la chasse, surtout dans les tribus qui partait loin pour chasser . Le plus souvent le foyer, autour des enfants, la cueillette, la production des céramiques, et plus tard l'horticulture, est le travail des femmes.

 En même temps, la variété des tâches attribuées aux femmes dans les différentes sociétés primitives montre que l'idée que les tâches des femmes (ou des hommes) sont déterminées par leur nature biologique est ridicule. Il existe des sociétés où la cuisine est réservée aux hommes, et d'autres où seules les femmes peuvent s'en occuper.

 Et  division sociale de travail n'implique pas forcément oppression. Tant que leur travail (la cueillette puis l'horticulture) produisait une grande partie de la nourriture de la bande, les femmes gardaient un prestige social élevé et une participation au pouvoir politique. Chez les !Kung d'Afrique du Sud, le travail des femmes ( la cueillette) fournit les deux tiers de la nourriture de la bande.     Et les chercheurs ont trouvé que dans les discussions stratégiques sur les déménagements de la bande, les femmes prenaient la parole un tiers du temps (comparer, en France aujourd'hui, l'infime minorité de parlementaires, et moins encore de PDG qui sont des femmes). Lors de la naissance d'un enfant, ce sont les femmes qui se regroupent pour décider, sans l'avis des hommes, si l'enfant doit vivre ou s'il est trop faible et doit être tué.

 Dans les sociétés primitives, les archéologues ont trouvé plus de statues divines de déesses que de Dieux. Ces déesses, (qui seront remplacées par des dieux et puis par un seul dieu au fur et à mesure que la société de classes se développe), reflètent l'importance des femmes dans ces sociétés.
 

Agriculture et domination masculine

 Quand, avec le progrès de la technologie, la charrue et donc l'agriculture furent inventés, le travail des hommes commence à être bien plus productif pour le groupe que celui des femmes.  Cette position dominante des hommes (sur des siècles) a renversé l'ancien système de "droit des mères" qui a été remplacé par le "droit des pères". Lorsque les producteurs principaux de la nourriture sont les hommes, la maisonée dépend de la production des fils pour nourrir les vieux. Laisser partir les fils chez leurs épouses devenait moins attractif.

 L'acroissement de la productivité a mené à l'invention de l'exploitation. Il était désormais profitable pour une minorité de la société de faire travailler la majorité et recueillir les fruits. En même temps, le loisir accordé ainsi à une classe dominante pouvait profiter à la société entière, car c'est les couches dominantes qui ont inventé l'écriture, l'astronomie, la science.

    La domination de classe et la domination des femmes dans la famille ont ainsi été inventées à la même époque - très récemment si on compare au temps depuis lequel existe l'humanité. Toute forme de société suivante a été construite en incorporant la domination des hommes, même si d'autres éléments de la famille ont été régulièrement ébranlés.

 Dans les sociétés esclavagistes, la famille n'existe que pour la classe dirigeante, pas pour les esclaves. L'origine du mot "famille" (du latin "familia") signifie d'ailleurs tout ce que possède le chef de la maison, y compris ses esclaves. Dans beaucoup de ces sociétés, l'homme a le droit légal de tuer son épouse s'il le souhaite, un droit inconcevable auparavant.

    Même dans les sociétés basées sur l'esclavage, la famille n'a rien à voir avec sa forme aujourd'hui.  En Grèce antique, selon l'universitaire Moses Findlay "On ne vivait pas en famille... le modèle normal était une bisexualité, si bien que deux institutions complémentaires  coexistaient, la famille prenant en charge ce qu enous pouvons appeler les aspects matériels, la pédérastie (et les courtisanes), les aspects affectifs et, à un certain degré, intellectuels de la vie privée de chaque homme. "

 Sous le féodalisme, la famille pour les classes populaires correspond à l'unité de production.  Dans la maison du serf, tout le monde travaille, femme et enfants compris, et c'est l'homme qui contrôle leur travail, dont les fruits profitent pourtant surtout au seigneur et à l'église.  Il est très rare que les jeunes choisissent leur époux pour des raisons d'amour. Des motivations économiques sont bien plus courantes.
 

Sous le capitalisme

 Lorsque le capitalisme a entassé les êtres humains dans les villes, les mines et les usines, il semblait pour une période que la famille allait disparaître, puisque les enfants travaillaient dès l'âge de 4 ou 5 ans et mouraient jeunes, et les parents ne pouvaient guère s'en occuper, les horaires de travail étant si longs.

 Ceux des patrons qui voyaient leur intérêt à long terme, et comprenaient le besoin de la production d'une nouvelle génération de travailleurs, décidèrent à rendre possible la famille moderne, en interdisant peu à peu le travail des enfants, en décourageant le travail des femmes, en payant assez aux hommes pour faire survivre toute la famille. Des campagnes morales et religieuses sur l'importance de la famille accompagnèrent ces changements.

 En général les travailleurs, hommes et femmes, soutinrent ces changements. Les syndicats de l'époque mettaient en avant le slogan du "salaire familial", affirmant qu'un travailleur homme devrait gagner un salaire suffisamment élévé pour nourrir une famille. Ainsi le nombre de femmes au travail baissait, et les femmes furent de plus en plus cantonnés dans des emplois précaires. Cela semblait à la majorité un pas en avant comparé à la situation précédente où toute la famille devait travailler de très longues heures. Mais ce changement eut pour inconvénient majeur de renforcer la discrimination et l'oppression des femmes, exclue du domaine public de production. L'image de la femme s'occupant uniquement du foyer a renforcé les préjugés sexistes de plusieurs générations.

Depuis 1945, le retour des femmes en masse sur le marché de travail a conduit à d'autres changements dans la famille. Les femmes ont conquis une certaine indépendance financière qui rend le divorce concevable pour sortir des situations invivables. Allié aux changements économiques il y a eu les luttes des femmes, et  l'obtention des droits à l'IVG et à la contraception. le rôle des femmes a commencé à évoluer ( même si un regard rapide aux cours, aux comités d'administration et au parlement montrent qu'il s'agit d'un progrès tout relatif).

Dans les pays développés comme la France, les modes de vie en couple se diversifient de plus en plus. Le taux de divorce est passé de 10% en 1965 à 38,3% en 1996; il y a aujourd'hui plus de 2 millions de couples non-mariés qui habtent ensemble; en 1995 37% des enfants sont nés hors mariage. Il est accepté dans notre société de former des couples ou de se marier plusieurs fois dans une vie. Désormais 67% des français considèrent l'homosexualité comme "une manière comme une autre de vivre sa sexualité". Cette évolution est une excellente chose - elle démontre que nous avons gagné un peu plus de liberté dans nos vies.

Nous, socialistes, nous voulons que les gens puissent choisir leur vie. C'est pour cela que nous défendons tout ce qui va dans ce sens. Le PACS est indubitablement un pas en avant, même si nous voulons que ça aille bien plus loin, vers une réelle égalité des droits.

Mais la vie personnelle ne se joue jamais en dehors de la vie sociale et économique. Il est bien plus facile de faire marcher une relation de couple ou de parent-enfant quand chacun a un travail stable, pas trop de soucis d'argent et ne craint ni un licenciement ni un échec dans les études. Des recherches ont démontré que la raison la plus courante pour les disputes dans un couple ce sont l'argent, et l'éducation des enfants, deux éléments fortement influencés par la position sociale, et le développement de la crise économique, le chômage et la précarité.

Choix
    Donc s'il faut défendre le choix individuel de sa vie sociale et sexuelle, il y a surtout un grand besoin de choisir collectivement une autre société. Car au fond, marié, pas marié ou en couple homo, il est bien plus difficile de s'épanouir quand l'un est en chômage, l'autre doit se lever très tôt pour transporter les enfants puisqu'il n'ya plus de place à la crèche, et s'occuper des personnes agées malades car les coupes dans les budgets sociaux ne permettent pas une autre option.

    Si les formes de la famille n'ont rien de naturel, les formes de la vie économique qui contrôlent nos vies n'ont rien de naturel non plus, et ont bien besoin d'être ébranlées.

John Mullen

Cet article est paru dans Gauche! en 1998
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