Employés et ouvriers -
Une seule grande classe
 

Cet article est paru dans Socialisme International

Les Employés

Alain Chenu

La Découverte 1994

Lorsque nous parlons de la centralité de la classe ouvrière dans tout changement révolutionnaire, on nous répond souvent qu'il y a de moins en moins d'ouvriers. Le friseur faisant les trois huit chez Renault aurait été remplacé par l'employé de bureau devant son ordinateur, dans des conditions de travail peu pesantes et avec des ambitions d'avancement dans sa carrière qui empêcherait toute velléité de révolte. Le livre de Chenu permet un éclairage utile : qui sont les sept millions d'employés en France ?

Car il s'agit d'un groupe en expansion massive : leur nombre a doublé de 1962 à 1982 et augmenté de 10% de 1982 à 1990. C'est une catégorie très hétérogène, comprenant le fonctionnaire au ministère des finances et le gardien d'immeuble en passant par la caissière chez Monoprix.

Chenu montre comme il y a eu pendant tout le siècle un déclin dans le statut relatif des employés, quel que soit la mesure utilisée (salaire relatif, possibilité de promotion significative...) Ainsi, l'employé de bureau de la fin du XIXème siècle, (qui avait l'oreille du petit patron et de bonnes chances d'avancement), a quasiment disparu pour être remplacé par une masse d'employés ayant pour la plupart extrêmement peu de chances de "mobilité ascendante" significative. Aujourd'hui, on n'a qu'à voir les statistiques du chômage (14,7% des employés sont touchés, contre 14,1% des ouvriers) ou des salaires (5 800F salaire mensuel médian des employés en 1991, 6 000F pour les ouvriers) pour voir que les conditions de vie des employés ne constituent absolument une position de privilégiés. D'autant plus qu'il s'agit dans l'ensemble des filles, des fils, des femmes d'ouvriers, voire des mêmes personnes - des employées de vingt ans se retrouvant souvent ouvrière vingt ans plus tard après la naissance de leurs enfants. Selon un sondage récent, seuls 8% des employés considèrent qu'ils font partie d'une "catégorie à part". 46% se sentent le plus proche des ouvriers, parmi les autres catégories sociales (23% des techniciens, 17% des cadres).

Le mérite de Chenu est d'examiner de près les facteurs qu'ont utilisés des sociologues de droite pour "prouver" que les employés n'avaient rien à voir avec les ouvriers - l'origine social, les salaires, l'éducation - et de montrer, statistiques à l'appui que désormais "employés et ouvriers sont à peu près logés à la même enseigne."

En fait, les employés constituent une nouvelle classe ouvrière, qui a, comme les ouvriers, tout à fait intérêt à détruire le système de profit. Sur les critères essentiels de contrôle sur leur propre travail, contrôle sur les décisions de production et de distribution, aliénation du travail (facteurs que Chenu ne traitent quasiment pas), les employés sont dans une position identique aux ouvriers. Ils sont sominés sur le lieu de travail, et exploités.

Le chapitre sur l'action collective montre que, si la tradition de lutte est apparue plus tard que chez les ouvriers, elle peut néanmoins être très forte. Déjà dans la commune de Paris. Dix pour cent des communards "morts ou disparus" officiellement recensés lors de la commune furent des employés de commerce ou de bureau. En 1919, la vague de grèves ouvrières a entraîné des sections des employés, et en 1936, les employés font des grèves de masse pour la première fois.

Pour nous, l'important est que le fait de travailler dans un bureau ou un magasin plutôt que dans une usine n'empêche aucunement de développer une conscience de classe et de lutter. Ainsi la croissance du nombre d'employés ne remet pas en cause la possibilité d'une révolution socialiste.

Mais, puisque le centre de l'analyse de Chenu est la position de classe - objective (style de vie) ou subjective (attitudes) - mais en tout cas relativement statique, et non la lutte des classes, dynamique et souvent explosive, il ne réussit pas à expliquer beaucoup des phénomènes qu'il décrit. Il voit la classe sociale comme une série de mesures (de salaires, prestige, attitudes) et non pas comme un rapport avec l'employeur et avec la classe capitaliste dans son ensemble.

Ainsi, par exemple, il ne voit pas que les grilles de salaire et de promotion dans l'administration publique ne sont qu'une tactique plus ou moins consciente de la part de l'Etat-employeur, pour essayer de diviser les employés et empêcher le développement d'un mécontentement organisé et revendicatif. Il a beaucoup tendance à constater et ne pas expliquer.

Les sociologues servent à quelque chose, tout comme le caméraman sert au capitaine d'une équipe de football qui utilise les vidéos des matchs pour développer une meilleur stratégie pour vaincre l'équipe adverse. Chenu est un bon caméraman ; à nous de jouer.

John Mullen
 

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