La Dette des Pauvres enrichit les Riches

Cet article est paru dans Gauche ! en 1999

Le rassemblement de quelques 50 à 70.000 personnes dans les rues de Londres il y a quelques mois à l’appel du collectif Jubilé 2000, pour l’annulation de la dette des pays les plus pauvres de la planète, a été un des points culminants des campagnes de sensibilisation vis-à-vis d’un problème qui est longtemps passé inaperçu aux yeux des populations des pays riches.

Les chiffres parlent pour elles-mêmes :
* 1,3 milliards d’êtres humains vivent avec moins de $1 par jour,
* 850 millions ne mangent pas à leur faim,
* 160 millions d’enfants souffrent de malnutrition,
* un tiers de la population du Tiers monde ne vivent plus de 40 ans et
* un tiers des enfants meurent avant l’âge de 5 ans.
Ces chiffres sont accablants, mais le pire c’est que la situation des ces pays « en voie de développement », loin de se développer, s’empire de jour en jour. Depuis les années 80 en Amérique Latine, le revenu par tête a baissé de 10% tandis que dans certains pays de l’Afrique sub-Saharienne la chute est plutôt de 50%. La dette du Tiers Monde a triplé depuis 1982 et totalise actuellement $2,3 mille milliards !
Pourquoi ? Tout simplement parce que tous les ans l’Afrique emprunte plus qu’il ne rembourse car il doit aussi rembourser les forts taux d’intérêts qui accompagnent ces prêts.
Dans les années 70, le monde était en pleine croissance, les bénéfices augmentaient et les banques ne savaient plus à qui prêter. L’argent provenant des profits des entreprises ne trouvait d’autre issu que la spéculation. Les taux d’intérêts étaient très bas et les banques cherchaient par tous les moyens à prêter leur argent, même quand les emprunteurs n’en avaient pas vraiment besoin. Les pays riches (les Etats-Unis et l’Europe occidentale principalement) ont toujours utilisé la puissance de leurs économies à des fins d’abord stratégiques.
Il fallait trouver des alliés pour servir de rempart contre l’hégémonie soviétique d’une part, mais également contre les réels mouvements de protestation qui surgissaient partout à l’époque. Donc, tout aide donnée était soumis à d’importantes conditions mettant les pays dans des situations de dépendance économique vis-à-vis de la Banque mondiale (BM) et le Fonds monétaire international (FMI), mais aussi militairement et stratégiquement. Cela expliquerait les milliards engloutis dans des projets gigantesques qui se sont souvent avérés être au mieux des « éléphants blancs », au pire des désastres économiques et écologiques.

Capitalistes de tous les pays, unissez-vous !
Mais cette expansion galopante de l’économie basée sur la spéculation mène inévitablement au krach, comme en 1929. Mais tandis qu’en 29 c’est les travailleurs (et certains patrons) du Nord qui ont payé la note et les pays pauvres comme l’Amérique latine qui ont profité de la situation, en 1979, les puissances riches ont décidé que ce seraient les travailleurs du Nord et du Sud qui payeront. Comment ont-ils procédé ?

Pour les travailleurs du Nord, l’introduction de thèses néo-libérales et les attaques contre les syndicats ont permis de précariser le travail, baisser les salaires et engranger davantage d’argent sous forme de profits. Le résultat est parlant pour nos pays « riches » - fracture sociale, chômage, précarité de l’emploi. L’endettement des ménages aux Etats-Unis est de 5500 milliards de dollars. Les dettes publiques ont fortement augmenté aussi car il fallait transférer les dettes des riches sur le dos des pauvres. Actuellement la dette publique des pays de Union européenne dépasse les 5500 milliards de dollars.
Pour le Sud, le programme consistait à fortement augmenter les taux d’intérêts et faire baisser les prix des importations en provenance du Tiers Monde.
De 1977 à 1981, les taux d’intérêt ont augmenté de 10%. Résultat des courses : les pays pauvres qui ne pouvaient plus rembourser leurs dettes étaient obligés de contracter encore d’autres prêts pour rembourser les anciens prêts ! En dix ans entre 80 et 89, la dette a doublé. Et depuis cette année-là, elle a encore doublé.
Les conséquences de cette politique sont désastreuses pour les populations du Tiers Monde. Dans les années 80, la stratégie de la FMI et de la BM est de prêter des sommes d’argent seulement si les gouvernements acceptaient de réduire les dépenses publiques et d’enlever toute entrave à la libre circulation du commerce par des plans d’ajustement structurels.
Un des premiers « success stories » a été la Jamaïque, qui en 1984 voyait ses exportations dépasser les importations, mais à quel prix ? Le chômage a augmenté de 30% tandis que les dépenses de l’état ont chuté pareillement et les salaires réels ont chuté de moitié. Dans certains pays d’Afrique, notamment la Tanzanie où 40% de la population meurt avant l’age de 38 ans, les remboursements de la dette sont trois à six fois plus élevés que les dépenses de santé.
De plus, le FMI a imposé aux pays pauvres de se livrer à la rude concurrence du marché libéral mondial. Les dévaluations de monnaie permettaient de baisser le prix des exportations du Tiers Monde, souvent que, de toute façon les matières premières comme le cuivre (utilisé dans les câblages) ne valaient plus rien face aux fibres optiques et autres matières synthétiques fabriquées dans les pays riches.
Par contre, quand les entreprises et banques faisaient faillite, la FMI a pris un tout autre point de vue : en effet, l’état et donc les citoyens de ces pays, se devait d’éponger leurs dettes. Les populations de ces pays n’ont jamais demandé cette dette et ça leur a surtout pas profité à eux ! $500 milliards, soit presque un quart de toutes les dettes contractées par le Tiers-Monde est allé dans les poches des dictateurs du Sud comme Duvalier à Haïti, Mobutu en Zaïre, ou Suharto en Indonésie.
Ramenons le débat à des chiffres plus parlant. Chaque année, un habitant des pays riches reçoit à peu près 13FF de l’Afrique et donne 70FF en aide économique. C’est l’argument souvent mis en avant par les pays riches pour pousser les pays pauvres à encore plus de sacrifices, sans parler du racisme latent qui sous-entend que les populations des pays pauvres ne travaillent pas assez ! Mais ce même habitant des pays riches reçoit plus de 500FF dû aux baisses du prix des exportations en provenance des pays pauvres, en forme de subsides ou tout simplement l’effondrement des cours comme ça s’est produit à plusieurs reprises. Bien sûr, vous ne verrez jamais cette somme, car cet argent est de toute façon très inégalement redistribué et pour le plupart, va dans les poches des dirigeants et actionnaires des grosses entreprises privées, des institutions multinationales (comme le FMI et la BM) ainsi que les Etats des pays riches qui profitent directement des matières premières à bon marché.
Tout ceci s’accompagne d’un discours politique très médiatisé qui met en avant les bienfaits des actions menées par ces institutions internationales et les états riches.
Dernièrement, les G7 ont annoncé en grands princes annuler 90% des dettes des pays les plus pauvres. Le geste peut paraître généreux, mais en grattant un peu la signification plus comptable du geste on s’aperçoit une duperie. Déjà, les conditions éligibilité sont draconiennes : un niveau de pauvreté qui exclu même des pays comme l’Inde, le Mexique ou le Bangladesh, des plans structurels d’ajustements depuis minimum 6 ans, et finalement une base de calcul qui correspond qu’à un quart de la somme réelle. Ces 90% correspondent à généralement 8 ou 9% de la dette réelle ! Mais cette supercherie n’est pas passé si inaperçu…

La résistance s’organise
La campagne lancée par Jubilé 2000 a pu réunir 17 millions de signatures et ont été remises au G7 à Cologne, le 17 juin dernier. Au début, les revendications étaient plutôt timides : l’annulation immédiate des dettes des pays les plus pauvres, ce qui représente 15% de toute la dette, soit deux fois plus que ce que proposait les G7 eux-mêmes. En plus, ils ne demandaient pas l’arrêt des fameux plans d’ajustement structurels.
Mais maintenant que Jubilé 2000 s’est étendu partout dans le monde, les objectifs se sont radicalisés. Les campagnes d’Afrique australe et de l’ Amérique latine exige l’annulation de la totalité de la dette de toutes ces régions ainsi que l’abandon des plans d’ajustement structurels. Même en France, le ton s’est durci où la campagne française de Jubilé 2000 demande de « récupérer l’argent détourné à des fins personnelles et placé à l’étranger par certains dirigeants des pays endettés ».
Née en France il y a deux ans, Attac préconise « l’annulation générale de la dette publique des pays dépendants » pour pouvoir utiliser cet argent « en faveur des populations et du développement durable ». De nombreuses organisations syndicales ainsi que les comités de sans- (sans-papiers, DAL, comités de défense des chômeurs etc) lancent des campagnes de sensibilisation dans ce sens car les tactiques ultra-libérales du FMI et de la BM se sont concentrées aussi sur les populations des pays riches.

L’Ordre Mondial de la Connerie !
La nouvelle Organisation Mondiale du Commerce (OMC) qui s’est créée en 1995 après les discussions multilatérales d’Uruguay de la Gatt, (l’Accord général sur le commerce et les tarifs) s’est dotée d’un large éventail de rôles économiques et sociaux sur le plan mondial, mais sans aucun contrôle démocratique. Depuis quelques années, cette organisation composée de 134 pays mais où le pouvoir reste aux mains de seulement quelques pays riches (principalement les EU, l’Europe, le Japon et le Canada), se pose en arbitre des litiges commerciaux entre les différents pays.
Les discussions de l’OMC prévues en novembre 99 à Seattle vont permettre aux gouvernements des différents pays membres d’entériner un grand nombre de leurs projets si la pression des citoyens, partout dans le monde, n’est pas suffisamment forte. Catherine Trautmann, Ministre de la Culture, résume bien la position gouvernementale sur la question : « l’OMC représente un bon outil de régulation dans de nombreux secteurs économiques. (..) La France (..) a besoin d’un cadre juridique fiable pour pouvoir tirer pleinement profit de son savoir faire et de sa technologie. »
Traduisez : l’OMC sert les intérêts de la France et des entreprises transnationales d’origine française, (Elf, Alcatel, Thomson, Renault etc) mais pas touche à l’exception culturelle française. Il n’y a pas de remise en cause fondamentale des conséquences désastreuses des politiques de l’OMC dans le Tiers-Monde.
Nous devons rien accepter de cette organisation bidon avant que ne soit réévalué tous les rouages de son fonctionnement. Personnellement, le mouvement vers un gouvernement mondial ne peut que me réjouir dans le sens que nous commenceront peut-être à nous débarrasser des haines raciales et stupidement nationalistes qui ont souvent ralenti le mouvement social et les amitiés entre les peuples. Mais une représentation vraiment démocratique est nécessaire pour qu’une organisation mondiale soit le reflet d’un véritable choix des gens et non l’outil d’une domination impérialiste d’une minorité composée de financiers, de milliardaires esclavagistes ou de dictateurs de tout genre.
Des toiles de résistances se tissent partout dans le monde. Des débats ont été organisés, des manifestations sont prévues. C’est à nous, lycéens, étudiants, salariés, militants politiques et syndicalistes de prendre le relais, d’expliquer, de mobiliser, de participer au débat pour que notre gouvernement n’accepte pas les conditions qui lui seront imposées à Seattle.
 Greg Williams
 

Socialisme International
 anticapitalisme &révolution
 
 
N° 1  novembre 2001  N°  2 février 2002 Nouveau N° 5 octobre 2002
N° 3 mai 2002 N° 4  juillet 2002 Recevez  notre bulletin électronique
Bibliothèque anticapitaliste Liens