Le rêve brisé
L'Internationale Communiste (1919-1943)


 

   Une organisation internationale, dédiée à rassembler les travailleurs pour renverser le système de profit, pour prendre le contrôle des richesses du monde pour les intérêts de l'humanité. Voilà ce qui motive les révolutionnaires socialistes de tout temps. Aujourd'hui ceux-ci sont très peu nombreux. L'expérience de la dernière grande internationale ouvrière a jeté un discrédit immense sur le marxisme et la tradition révolutionnaire. C'est en comprenant cette histoire que nous pourrons, à l'aube du troisième millénaire, défendre et faire avancer l'idéal d'un monde socialiste qui pourra abolir la famine, l'oppression et la guerre.
 

    Au début du XXe siècle, les termes " révolution " et " socialisme " sont jumeaux. Aux intérêts antagonistes des classes dirigeantes, les socialistes d’alors opposent l’intérêt commun des travailleurs du monde entier. Le capitalisme est le premier système économique qui a vocation à dominer le monde. Son renversement ne peut être que mondial.
    L’internationalisme n’est pas qu’une théorie, elle a une existence organisationnelle, l’Internationale Socialiste, dont le mot d’ordre est : " Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! .
    Fondée en 1890, la IIe Internationale succède à l’Association Internationale des Travailleurs, (1864-1876). Une troisième organisation voit le jour en 1919.
    L’histoire de la IIIe Internationale est la seule qui se déroule dans un contexte révolutionnaire. Son destin est étroitement lié à deux événements majeurs du XXe siècle : 1914, la Première Guerre mondiale, et 1917, la révolution russe.

    Les médias ont tendance à ne retenir que la partie stalinienne de l’histoire de l’Internationale Communiste. Pourtant, pour tous ceux qui, aujourd’hui, croient à l'auto-émancipation des travailleurs, son héritage est tout entier concentré dans les premières années lorsque le souffle de la révolution d’octobre l’anime.

Age de l’impérialisme
    A la toute fin du XIXe siècle, le capitalisme sort d’une période de crises, connue sous le nom de Grande Dépression (1873-1895) et entre dans une nouvelle phase de développement. On peut discerner quatre caractéristiques de ce nouveau stade. Tout d’abord le développement d’une deuxième génération de techniques et d’industries, telle que l’électricité, l’automobile ou encore la chimie.

    Cet essor industriel se traduit par une croissance numérique des travailleurs, qui entraîne une croissance de leurs organisations, partis et syndicats. L’affirmation du mouvement ouvrier débouche sur de substantielles concessions, qui prennent la forme de lois sociales.

    Le capital ne cesse de se concentrer, des firmes géantes apparaissent et dominent des pans entiers de certaines économies nationales. On assiste par ailleurs à l’émergence du capital financier, qui tend à dominer l’ensemble de la production.

    Enfin, une nouvelle vague de colonisations et d’expansion se produit et conduit au " partage du monde "1. Cependant, tous les pays ne sont pas égaux dans ce nouvel essor économique et dans le partage de la planète.
 
 

La marche à la guerre

D’un côté il y a les grandes puissances coloniales, que sont la Grande-Bretagne et la France. L’empire britannique est présent sur tous les continents, le pays est menacé dans son leadership par de nouveaux venus. L’Allemagne et les États-Unis sont alors les puissances montantes. Si les seconds se sont constitué une zone d’influence dans le continent américain, l’Allemagne, elle, est arrivée trop tard pour occuper une place satisfaisante pour ses capitalistes dans le partage du monde. Le capitalisme allemand est très dynamique, il a une boulimie de marchés, mais se voit bloquer par les immenses possessions coloniales de ses rivaux.

    Pour les dirigeants allemands, seule la remise en cause du statu quo et un nouveau partage du monde peuvent mettre un terme aux contradictions dans lesquelles ils se débattent. Cela implique la guerre.
 
 

L’Internationale Socialiste face à ses défis

    A la veille du premier conflit mondial, la IIe Internationale donne une impression de grande. Son influence s’exerce sur plus de dix millions d’électeurs, et dans les quatre grandes puissances industrielles, que sont les États-Unis, la France, l’Angleterre et l’Allemagne, un ouvrier sur trois est syndiqué2.
    Au cœur de l’Internationale se dresse le modèle du parti pour les socialistes du monde entier. Le S.P.D., le parti social-démocrate allemand, est le plus puissant et le plus respecté. Il compte un million d’adhérents, publie quatre-vingt-dix-huit journaux quotidiens, cent dix députés (élus par quatre millions d’électeurs en 1912) siègent au Reichstag3.Le prestige du S.P.D. est immense.

    Mais le processus de croissance numérique des organisations ouvrières et socialistes se double d’une croissance des appareils et des permanents. Si pour les fondateurs de l’Internationale la révolution est une perspective à court terme, au début du XXe siècle, les choses changent. La seule révolution en Europe s’achève par une défaite (en 1905 en Russie). Les partis socialistes sont plus préoccupés par les échéances électorales que par la lutte directe. L’évolution est plus nette encore parmi les dirigeants syndicaux, qui deviennent des interlocuteurs incontournables des patrons. L’idée selon laquelle la marche vers le socialisme peut se réaliser pacifiquement et graduellement, gagne du terrain. Cependant, comme devait le remarquer en 1907 Max Weber, " ce n’était pas la social-démocratie qui investissait les municipalités ou l’État, mais à l’inverse l’État qui investirait le parti4 ."
 

    Dès 1900, dans les congrès internationaux de la deuxième internationale, les délégués se répartissent entre l’aile droite, qui rejette la révolution, le centre, représenté par Kautsky, qui professe une orthodoxie marxiste ; et une aile gauche, révolutionnaire. Rosa Luxemburg en Allemagne et Lénine en Russie sont deux figures emblématiques de ce courant.

L’Internationale se révèle incapable de répondre aux défis lancés par l’impérialisme. Sur la question du colonialisme, les congrès se bornent à dénoncer l’oppression et le racisme et dans le même temps " on se donne pour tâche d’éduquer les colonisés pour les rendre aptes à l’indépendance "5 !
 
 

L’Internationale et la guerre
    Sur la question de la guerre, les délégués socialistes parviennent à un compromis. Le centre et l’aile gauche adoptent un amendement qui préconise de se servir d'une situation de guerre pour abattre la domination capitaliste. Néanmoins, il y a des signes très inquiétants d'abandon de l'idéal internationaliste. Les socialistes français considèrent que la défense de la patrie de la Révolution est un devoir en cas d’agression ; les représentants allemands parlent de "guerre défensive" face à l’autocratie russe, sous prétexte de vouloir défendre les acquis sociaux des travailleurs allemands.

    Pour beaucoup, et en premier pour les militants, ces nuances restent abstraites. Peu nombreux sont ceux qui perçoivent le fossé qui se creuse entre un discours révolutionnaire et une pratique réformiste et nationaliste. La marche à la guerre va déchirer le voile des illusions, une scission s’opère de fait entre les réformistes et les révolutionnaires, même si tous n’en ont pas conscience. Plusieurs années vont être nécessaires pour que la scission se cristallise dans les faits.
 
 

La faillite de l’Internationale

    Au début de l’été 1914, alors que les bruits de guerre se précisent, le congrès du parti socialiste français parle de recourir à la grève générale pour empêcher le conflit. Comme en écho, la direction du S.P.D. proclame son opposition au militarisme. Ce ne sont que des mots sonores. A la fin de juillet, sur fond de manifestations contre la guerre, à Paris, Berlin et Bruxelles, la direction de l’Internationale se réunit dans la capitale belge (pays neutre). Sans résultat.

    Les évènements s’enchaînent : le 1er août c’est la guerre entre l’Allemagne et la Russie, le 3 août la guerre est déclarée entre la France et l’Allemagne. Le 4 août, les députés socialistes au Reichstag votent les crédits de guerre. C'est le débâcle total pour l'internationale. Lénine, entendant les nouvelles, refuse d'y croire au début. Pierre Broué, historien du communisme, écrit :

    L’Internationale Socialiste " (…) construite pour transformer le monde, empêcher la guerre, préparer un avenir fraternel et pacifique, a disparu en tant que force de changement social et de paix. Elle n’est plus qu’une coquille vide, une simple étiquette. Tous les partis socialistes des pays belligérants sauf deux – le serbe et le russe – se sont ralliés au drapeau de l’union nationale brandi par la classe dirigeante : les socialistes y sont devenus va-t-en-guerre. (…) Tous les jours au front tombent des socialistes, irremplaçables dans la tâche qu’ils s’étaient fixée. Dans plus d’un pays, leurs camarades emplissent les prisons ou partent pour un lointain exil. Pour toutes ces femmes et pour tous ces hommes, l’ouvrage de leur vie vient d’être détruit. Une petite partie d’entre eux, sans un mot de plainte, entreprennent de le rebâtir.6 "

    Le ralliement des dirigeants réformistes à la guerre apparaît alors à beaucoup comme un choc. C’est le résultat d’un processus d’intégration et d’adaptation au système. Ebert, président du S.P.D. depuis 1913, ne pense-t-il pas que la révolution est un pêché. Enfin, ces dirigeants craignent pour leurs positions. L’acceptation de la guerre va d’ailleurs permettre de les améliorer. Ces socialistes, débarrassés de leurs idéaux, se rapprochent du pouvoir de l'État.

    La IIe Internationale fait faillite politiquement, et on peut volontiers parler de catastrophe au cœur du cataclysme que constitue le déclenchement de la Première Guerre mondiale.
 
 

La guerre

    Une image reste présente du début du conflit : celle de la guerre " fraîche et joyeuse". Elle traduit deux éléments distincts : d’une part il y a une vague de patriotisme qui traverse tous les pays, de l’autre la conviction des états-majors que la guerre sera courte et ils n’ont de cesse de le répéter. Mais comment un conflit qui voit s’opposer les grandes puissances européennes, qui jette sur les champs de bataille des millions d’hommes, pourrait être de courte durée ?

     A ces éléments il convient d’ajouter les progrès techniques dans l’armement, que stimulent encore plus les hostilités. L’artillerie a une puissance de feu bien supérieure à tout ce qui a pu exister, des armes nouvelles apparaissent, tels les gaz de combat, l’aviation, etc.

Ce qui débute en cet été 1914 c’est la première guerre totale. Elle va mobiliser non seulement des millions de soldats, mais aussi l’ensemble de la population et l’économie tout entière. Elle va introduire la violence décuplée dans toute la société, le monde n’est plus le même avant 1914 et après.

    Déjà avec l’automne, l’illusion de la guerre " courte " et " fraîche " s’évanouit dans la boue des tranchées et dans les torrents de sang des premières hécatombes (60 000 morts le premier jour de la bataille de Verdun !). Le conflit s’étend avec la Belgique, l’Italie, l’empire ottoman (actuelle Turquie, Syrie, Liban, Palestine, Irak), puis la Roumanie, la Bulgarie et la Grèce.
 
 

Les révolutionnaires et la guerre

    C’est le 4 août que le plus grand parti socialiste vote les crédits de guerre proposés par le gouvernement allemand. Les députés du S.P.D. votent comme un seul homme, néanmoins il n’y a pas unanimité. Comme au sein du parti, on retrouve les mêmes clivages dans le groupe parlementaire : les représentants de l’aile droite annoncent qu’ils voteront pour les crédits, et finalement la minorité de gauche se rallie au nom de la discipline. Karl Liebknecht est de ceux-là. En décembre il a l’occasion de réparer son erreur, il est le seul député à voter contre les crédits militaires. La sanction ne se fait pas attendre : il est mobilisé. Dans le même temps, Rosa Luxemburg est envoyée en prison. En Russie, les députés bolcheviks à la Douma (pseudo-parlement russe) qui ont voté contre l’union sacrée, sont arrêtés et envoyés en Sibérie. La répression gouvernementale se double des mesures prises par les directions des partis, qui musellent les opposants.

    Pour les révolutionnaires c’est l’une des pires périodes qui s’ouvre. A l’échelle européenne, le courant internationaliste se présente sous un jour très inégal. Sur le plan des idées les divergences sont nombreuses, sur la question de la guerre comme sur celle de l’Internationale.

    En Russie, Lénine et les bolcheviks sont les seuls qui s’appuient sur un parti, si petit soit-il. En Allemagne, le courant radical n’est pas structuré et est cependant divisé. Au côté de Karl Liebknecht, militant antimilitariste avant-guerre, plus orateur que théoricien, il convient de citer Rosa Luxemburg. Elle a déjà un long passé à quarante ans passés, journaliste, écrivain, oratrice et théoricienne. Malgré son emprisonnement à partir du début de 1915, elle est le centre autour duquel s’organise une opposition. Celle-ci va prendre le nom de groupe Spartakus.

    Lénine est le premier à s’exprimer dès la fin août, depuis son exil en Suisse, dans un projet de texte pour son parti. Il impute la faillite à l’opportunisme que secrète selon lui une couche des travailleurs les mieux payés ("l’aristocratie ouvrière") et la bureaucratie. Face à la guerre qu’il caractérise comme impérialiste (comment pourrait-il en être autrement), il préconise le défaitisme révolutionnaire, la tâche des révolutionnaires est de transformer la guerre en révolution, et cela passe par l’opposition résolue à son propre gouvernement, en menant une propagande défaitiste.
 
 

    Rosa Luxemburg, elle, pense que les raisons de cette faillite sont bien plus à rechercher dans les formes d’organisation de la social-démocratie. Par ailleurs, elle rejette catégoriquement toute idée de scission. Les travailleurs suivent le S.P.D., les révolutionnaires doivent rester et lutter contre la direction. Elle repousse en outre le défaitisme.
    Il convient de citer Trotski qui publie une brochure intitulée L’Internationale et la guerre. Il affirme : " Ce n’est pas le socialisme qui s’est effondré, mais sa forme historique extérieure temporaire. L’idée révolutionnaire commence sa nouvelle vie en brisant sa rigide carapace (…) La vieille taupe de l’histoire est en train de bien creuses ses galeries et nul n’a le pouvoir de l’arrêter. " Il essaie, à Paris, de diffuser un journal internationaliste, en liaison avec des militants syndicalistes. La police française l’expulse finalement en 1916.
 
 

Des conférences internationales…
    Un premier pas pour les internationalistes qui restent est franchi avec la conférence de Zimmerwald en Suisse en septembre 1915. Il n’y a guère que trente-six délégués venant de dix-neuf pays et aucun membre du groupe de Luxemburg. La majorité des participants est plutôt sur des bases pacifistes et refuse la scission avec l’Internationale Socialiste. Autour de Lénine se constitue une minorité de huit délégués qui forme la " gauche " de Zimmerwald. Elle se prononce pour la fondation d'une IIIe Internationale.
 
 
… aux premiers signes de résistance à la guerre
    En mai 1916, un groupe clandestin berlinois, connu sous le nom de Délégués révolutionnaires, organise une grève des métallurgistes par solidarité avec l'internationaliste Liebknecht qui passe en jugement. Plus de 50 000 ouvriers débraient. En Russie, vers la fin de 1916, des grèves éclatent aussi, et à Moscou des soldats manifestent pour protester contre la répression par la police d’une grève.

    Tous les révolutionnaires ont les yeux tournés vers l’Allemagne, la clé de la situation internationale s’y trouve. Cette question comme les divergences entre révolutionnaires vont être tranchées, non par des débats, mais par l’irruption de la révolution.
 
 

Le tournant de 1917 : l’année terrible
    En janvier 1917, la direction du S.P.D. décide d’exclure son opposition interne. On chasse du parti des militants et des organisations. La question de la scission est tranchée. Rosa Luxemburg est exclue au même titre que Kautsky et d’autres qui ne sont pas des révolutionnaires. Ce sont eux qui décident finalement de fonder le parti social-démocrate indépendant, l’U.S.P.D. Parallèlement à cette scission, on assiste à une radicalisation : des troubles éclatent dans la flotte de guerre et en avril des grèves rassemblent plus de 500 000 travailleurs contre les restrictions apportées au rationnement.

    En France des grèves se développent dans le secteur textile, elles sont relayés par celles des employés de banque puis par la lutte des ouvriers des usines d’armement de la région parisienne. Les troubles touchent aussi l’armée et la secousse est profonde. Après l’offensive du général Nivelle en avril (le matin du 16 avril, en quelques heures, on relève 35 000 morts et 90 000 blessés), les mutineries agitent une grande partie des divisions. Le général Pétain remplace Nivelle et ramène l’ordre en usant de la répression et en stoppant toutes les offensives.

     Mais l’événement central de cette année 1917 a pour cadre la Russie et sa capitale, Petrograd. En février, en l’espace de cinq jours les hommes et les femmes des quartiers ouvriers, main dans la main avec la garnison de la ville, affrontent la police du tsar, créent le Soviet des ouvriers et soldats. Nicolas II abdique le 2 mars. Le 14 mars le Soviet lance un appel pour " une paix sans annexions ni contributions. " Un gouvernement provisoire est formé, il est constitué surtout de libéraux. Dès avril, sur la question de la guerre, on assiste à une radicalisation, qui ne va plus cesser de s’amplifier.

    C’est une situation de double pouvoir qui s’installe dans le pays. D’un côté le gouvernement, qui s’appuient sur le patronat, la hiérarchie militaire et la majeure partie des partis politiques. De l’autre, force montante, les soviets, les conseils d’ouvriers et de soldats, qui s’appuient sur les travailleurs des villes. On assiste à une floraison d’organisations : comités d’usines, de quartiers, soviets paysans.

    Pendant les mois qui suivent, le gouvernement provisoire, déterminé de continuer la guerre et de ne pas mettre en place une vraie réforme agraire, perd tout soutien dans le pays. Le parti bolchevique, lui, recrute à une vitesse vertigineuse. Entre septembre et la fin d’octobre, les bolcheviks deviennent majoritaires dans les principaux soviets urbains, leur influence grandit aussi dans l’armée. Leur engagement en faveur de la paix, pour le pouvoir des soviets et pour le partage de la terre dans les campagnes les placent à la direction des masses.

    Fin octobre, l’insurrection triomphe à Petrograd, les ministres du gouvernement provisoire n’ont personne pour les défendre.

    Le retentissement de cette année de révolution est immense. Elle va inspirer des hommes et des femmes non seulement en Europe mais aussi dans le monde entier. En août, deux émissaires du gouvernement russe, en visite en Italie, sont acclamés par 40 000 turinois qui crient " Vive Lénine ! " En Allemagne au sein du conseil, un des ministres parle de " l’effet enivrant de la révolution russe. "

    Les états-majors de l’Entente et les gouvernements contrôlent strictement tout ce qui est publié. Ils ne laissent rien paraître sur les mutineries sur le front et escamotent la réalité sur la révolution russe. En privé leur jugement est net, c’est une catastrophe. Ils espèrent que l’entrée en guerre des États-Unis en avril compense le désordre qui gagne la Russie7.

    La presse de la gauche réformiste accueille favorablement la nouvelle de la révolution, du moins dans un premier temps. C’est évidemment à gauche que les réactions sont les plus enthousiastes. Clara Zetkin parle d’ "événement exaltant ", et Rosa Luxemburg, comme en écho, écrit qu’il s’agit d’un "élixir de vie. "
 
 

De la guerre à la révolution

Avant comme après la révolution d’octobre, Lénine et les principaux dirigeants bolcheviks ont les yeux rivés sur l’Occident. En décembre 1917, Lénine replace la révolution en Russie à sa juste place, elle est " le début de la révolution socialiste mondiale " ; en janvier 1918, il affirme : " Il est hors de doute que la révolution socialiste en Europe doit venir et qu’elle viendra " et il ajoute : " La victoire définitive du socialisme est impossible dans un seul pays. " En 1921, durant le troisième congrès de l’Internationale Communiste, dans un contexte nettement moins favorable, il persiste " (…) ou bien la révolution éclatera dans les pays capitalistes plus évolués, immédiatement, sinon à brève échéance, ou bien nous devons périr.8 " Cependant, le rythme de la révolution est très inégal.

    Les bolcheviks tentent de gagner du temps, obligés de concéder, lors du traité de Brest Litovsk, un quart de l'Union soviétique à l'empire allemande.

    Surtout que le mois de janvier a été marqué par une vague de grèves, partie de Budapest elle touche Vienne ; en Allemagne aussi, des grèves éclatent, toutes ont deux revendications : le rationnement et la paix avec la Russie. Les empires tiennent bon. L’impérialisme allemand est plus agressif que jamais.

    Partout dans les territoires qu’elle occupe, l’armée allemande dresse les potences et pourchasse les révolutionnaires. En avril des troupes allemandes débarquent en Finlande où la guerre civile a commencé depuis janvier entre les gardes rouges et les contre-révolutionnaires. Cette intervention est décisive. La révolution est vaincue en Finlande. C’est la première défaite de la révolution qui monte.

    L’Allemagne, en réalité, est au bord du gouffre. En mai des mutineries éclatent dans l’armée de terre autrichienne. Au début de novembre, les marins allemands de Kiel se mutinent. En quelques jours le souffle de la révolution balaie le pays. Des conseils d’ouvriers et de soldats surgissent dans tout l’empire. Le 9 novembre la république est proclamée à Berlin. Ebert, président du S.P.D., devient chancelier et président du conseil des commissaires du peuple.

    Ces évènements traduisent toute l’ambiguïté de la révolution de novembre. Elle a vaincu facilement et rapidement mais est peu profonde. Il faut ajouter que l’état-major, dirigé par Hindenburg et Ludendorff, passe un accord avec les chefs du S.P.D. Ebert, lors du défilé des troupes revenant du front ouest, salue " ces soldats invaincus sur le champ de bataille. " Il apporte sa caution à la version du haut commandement qui accuse la révolution d’avoir poignardé l’armée dans le dos, affirmant que l’armée n’aurait pas été vaincue sans cela. Ce mensonge, car dès l’été 1918 les généraux pressent l’empereur de conclure la paix, aura de lourde conséquence pour l’avenir de ce pays.9

    La Russie, quant à elle, à partir de l’été 1918 connaît la guerre civile. D’un côté, les Allemands, de l’autre les Anglais, les Français, puis les Américains, les Japonais interviennent en Russie, financent et arment les forces contre-révolutionnaires, les armées blanches dirigées par les généraux du défunt tsar. Le pays est progressivement isolé du reste du monde, il va devenir une véritable forteresse assiégée.
 
 

1919 : Vive la Comintern* ! 10

* Transcription de l’abréviation russe pour l’Internationale Communiste.
La révolution cède la place à la guerre civile en Russie au cours de l’été 1918.

    L’année 1919 est pour la Russie l’année de tous les dangers. Les puissances alliées, vainqueurs de l’Allemagne, organisent le blocus du pays et envahissent de tous côtés.

    Un élément nouveau intervient, c’est la fondation du K.P.D., le parti communiste allemand, depuis mars les bolcheviks ont adopté le nom de parti communiste. C’est le groupe Spartakus qui en est à l’origine. Rosa Luxemburg, libérée par la révolution de novembre, a rédigé le programme. Cependant, il existe un fossé entre les dirigeants et les délégués. Ces derniers refusent la participation aux élections pour l’Assemblée constituante et leur hostilité à l’égard du S.P.D. et surtout des syndicats confinent au sectarisme et au gauchisme.

    La révolution allemande a porté au pouvoir le S.P.D. et l’U.S.P.D., le premier domine largement, et ses liens avec l’état-major sont déterminants. Les généraux et les dirigeants réformistes veulent désarmer les ouvriers de Berlin. Pour cela il n’est pas possible de faire appel à l’armée qui se désagrège. Des officiers réactionnaires mettent sur pied des unités composées de cadres militaires et de soldats incapables de retourner à la vie civile, ce sont les " corps francs." Des forces de ce type combattent d’ailleurs contre la révolution à l’Est.

    Pour Lénine et Trotski, la fondation du K.P.D. met un terme à leur isolement et pose la question concrète de la création d’une nouvelle internationale. Durant le mois de janvier 1919 les préparatifs s’accélèrent en vue de la convocation de la conférence internationale.
Elle s’ouvre le 2 mars et s’achève le 6. Elle rassemble cinquante et un délégués. C’est peu de dire qu’ils sont peu représentatifs, hormis les Russes. La plupart des congressistes se trouvent déjà en Russie, militants étrangers du parti bolchevik. La IIIe Internationale est proclamée après de nombreux débats.

    C’est Trotski qui rédige et lit le Manifeste qui clôt le congrès fondateur. Il affirme : " Nous nous considérons, nous, communistes, rassemblés dans la IIIe Internationale, comme les continuateurs directs des efforts héroïques et du martyre d’une longue série de générations révolutionnaires depuis Babeuf jusqu’à Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. Si la 1ère Internationale a prévu le développement de l’histoire et préparé ses voies, si la IIe a rassemblé et organisé des millions de prolétaires, la IIIe Internationale, elle, est l’Internationale de l’action de masse ouverte (…) La critique socialiste a suffisamment stigmatisé l’univers bourgeois. La tâche du parti communiste international consiste à renverser cet ordre social et à édifier à sa place le régime socialiste. "

*

La situation à la fin de l’année 1919 est contrastée. La révolution a subi deux défaites en Allemagne et en Hongrie. En Russie, sur tous les fronts, les contre-révolutionnaires sont sur la défensive ; l’armée rouge remporte de francs succès, battant Koltchak et Denikine. Au sein des troupes occidentales présentes sur le sol russe, des mutineries éclatent. Les dirigeants français et anglais remettent en question l’intervention directe. Des partis communistes se sont créés dans plusieurs pays. Le parti socialiste italien, qui a le vent en poupe, surfe sur une montée des luttes, vote son adhésion à l’Internationale Communiste. En Allemagne, malgré la répression des corps francs, on assiste à une poussée à gauche qui se traduit par la croissance de l’influence de l’U.S.P.D.
 
 

De la révolution à la guerre

    Le jeune parti communiste allemand fait ses premiers pas dans les pires conditions. En 1919 il est hors la loi, il a été décapité (Luxemburg et Liebknecht assassinés) et n’a plus de direction pendant plusieurs mois. Beaucoup de ses membres refusent de militer dans les syndicats et pensent que la révolution est au bout des fusils, par une interprétation succincte de la révolution russe. Nombre d’entre eux sont morts ou en prison durant cette année, suite à leur participation à des aventures insurrectionnelles.

Le mois de mars 1920 vient prouver, s’il en était besoin, que les masses allemandes n’ont pas sombré dans la passivité.
 

    -Face à une tentative de Putsch, Liegen, dirigeant ultra réformiste des syndicats, lance un mot d’ordre de grève générale. L’U.S.P.D. appelle aussi à la grève. Le K.P.D., commence par refuser de défendre le gouvernement Ebert-Noske. Heureusement sur le terrain, les militants ne suivront pas les consignes.

    Le pays se couvre de comités de grève, des milices ouvrières se forment ou se recréent, arrêtent des officiers et affrontent les forces putschistes. La grève est générale et totale, tant et si bien que le 16 mars les militaires rebelles n’ont toujours pas annoncé leur prise du pouvoir dans la presse. Les imprimeries sont en grève comme tous les autres secteurs de l’économie. Des mutineries éclatent dans les régiments putschistes. Le 17 mars, le dictateur Kapp s’enfuit. Cependant, du fait des divisions entre les organisateurs de la grève, celle-ci s’achève par le retour du gouvernement du S.P.D.

    C’est dans ces circonstances que s’ouvre le 19 juillet le IIe congrès de la Comintern. Le contraste avec le congrès fondateur saute aux yeux. Ce sont 217 délégués de 37 pays qui se rassemblent à Moscou. Parmi eux des représentants de l’U.S.P.D., et des partis socialistes italien et français.

    Ce congrès inspirera la gauche du monde entier. Les résolutions votées, ainsi que celles votées dans les deux congrès suivants restent aujourd'hui une lecture essentielle pour tout révolutionnaire. Sur la question nationale et coloniale, les congressistes rompent avec les positions antérieures des socialistes. L’Internationale doit subordonner " les intérêts dits nationaux aux intérêts de la révolution mondiale ", réaliser " l’entraide des prolétaires des différents pays " et soutenir " les peuples exploités des colonies dans leur lutte contre l’impérialisme. "

   Le débat central porte sur les conditions d’admission. Si l’Internationale Socialiste est une lâche fédération de partis, indépendants les uns des autres, la Comintern a vocation à être un parti mondial qui compte des sections nationales. Le programme des partis communistes doit être approuvé par la direction internationale. Lénine et les autres dirigeants révolutionnaires se battent d’une part contre les tendances gauchistes, et d’autre part contre le centrisme. Avec la guerre et plus encore avec la révolution russe, une partie des dirigeants des partis socialistes ont suivi le mouvement de radicalisation dans les masses.
Cependant, ils se tiennent à égale distance du communisme et des partis réformistes. C’est ce qui leur vaut la qualification de centriste, formulée par Lénine. Le parti qui incarne le mieux cette politique c’est l’U.S.P.D., mais on retrouve dans tous les autres partis socialistes une telle tendance. Lénine ne veut pas voir au sein de l'internationale des dirigeants qui ont soutenu le massacre de la guerre, et n'ont pas vraiment changé de position.

    A la fin du congrès, obligation est faite, aux partis désirant adhérer, d’organiser des discussions sur la base des résolutions votées à Moscou. L’exclusion des adversaires des conditions d’admission est prévue. Le congrès s’achève en août.

    En Allemagne, le congrès de l’U.S.P.D. en octobre, donne la majorité des mandats à l’aile gauche. La droite du parti va quitter les débats. Quelques semaines plus tard, l’U.S.P.D. (dominée par la gauche) entreprend de fusionner avec le K.P.D. En France, le congrès de Tours du parti socialiste donne naissance au parti communiste, section de l’Internationale Communiste. Emmenés par Léon Blum, les réformistes se maintiennent dans la S.F.I.O. D’autres partis communistes voient le jour à travers le monde : en Amérique Latine, en Europe et jusqu’en Asie.

A la fin de 1920 s’achève la guerre civile.
 
 

1921-23 : de la stabilisation au reflux

En janvier 1921, l’aile gauche du parti socialiste italien provoque une scission et fonde le parti communiste.

    En Russie, la guerre civile est terminée mais les problèmes sont loin d’être résolus. Le pays est ruiné et ravagé, l’économie a fait un grand bond en arrière. La famine et les épidémies ont tué des millions de personnes. La classe ouvrière, forte de trois millions de membres en 1917, base sociale du régime des soviets, est réduite de moitié. L’unique objectif des travailleurs est de survivre, de se nourrir.

    Les travailleurs les plus actifs, politiquement, se sont engagés dans l’armée ou ont été appelés au service de l’État. Les soviets ne sont plus que des coquilles vides où la nomination a remplacé l’élection. Dans les campagnes, les paysans, délivrés de la menace des Blancs, se soulèvent contre les réquisitions de grains, pour approvisionner les villes. Dans les villes des grèves éclatent, notamment à Petrograd. Le parti communiste russe est contraint à des concessions sur le plan économique, dans le même temps le Xe congrès du parti, en mars 1921, interdit les fractions et restreint la démocratie interne. L’idée est de préserver l’unité du parti, sa cohésion, au moment où il entreprend une retraite en politique intérieure.

    L’État révolutionnaire de 1917 devient maintenant un État à parti unique, parti qui est révolutionnaire, cette transformation est la conséquence directe de la guerre civile.

    Parallèlement à ces difficultés, force est de constater, pour les dirigeants révolutionnaires, que le capitalisme n’a pas été renversé en Europe. Le système et les Tass qui le représentent ont su résister à la vague révolutionnaire. La crise économique de l’après-guerre est en passe d’être surmontée.

    En Allemagne, une partie de la direction du nouveau parti communiste avec les envoyés de la Comintern se préparent à se lancer dans une action qui ressemble fort à une aventure. Ils pensent que le parti doit prendre l’offensive. Cependant, ils sont devancés par le gouvernement qui entend désarmer les ouvriers, organisés depuis le putsch de Kapp. C’est dans l’un des bastions du P.C. que les forces de l’ordre interviennent. A la provocation, le parti répond par la résistance y compris armée et par un appel à la grève générale. Celle-ci est un échec. Les dirigeants communistes font preuve de sectarisme envers les militants et ouvriers qui suivent les autres partis de gauche. Fin mars l’action est un échec, des milliers de militants communistes ont été arrêtés. Le parti perd plus de la moitié de ses membres. Il passe de 350 000 membres environ (au moment de l’unification) à un peu plus de 100 000 à la fin de 1921.

    Lénine va s’en prendre rudement aux émissaires de la Comintern en Allemagne. Lors du IIIe congrès, en juin-juillet 1921, Lénine et Trotski, jusqu’alors accaparés par la politique intérieure, tirent à boulets rouges sur les " théoriciens de l’offensive ", pour eux deux il est clair que la vague révolutionnaire en Europe est en plein reflux.
    Dans cette perspective, la tâche des partis communistes est de rechercher l’unité d’action avec les organisations réformistes et leurs militants. C’est à partir de 1921 qu’apparaît la formule du " front unique ouvrier. " Cette stratégie vise, dans l’action, à démontrer l’inconséquence du programme réformiste. L’objectif est de gagner les travailleurs, dans des actions communes et sur des revendications spécifiques contre l’ennemi commun : la droite et le patronat.

    Le IVe congrès débat de la politique du front unique. Il se déroule à la fin de 1922. C’est le premier congrès où Lénine est absent pour raison de santé. C’est aussi le dernier congrès de la période révolutionnaire de l’Internationale Communiste.

    A partir de 1922, la maladie écarte Lénine des responsabilités. Une attaque le paralyse. Depuis 1920, il a multiplié les critiques contre la bureaucratisation du régime. Les communistes russes ne représentent qu’une infime fraction du corps des fonctionnaires de l’État. Au sein même du parti, les militants qui ont adhéré avant la révolution de février 1917, ne représentaient qu’un quarantième de l’effectif.

    Au début de 1923, Lénine qui reprend partiellement ses activités, ne peut que constater les progrès de la bureaucratie. Ce phénomène est renforcé par l’activité de Staline, secrétaire général depuis 1922, c’est-à-dire chef de l’appareil du parti. Lénine, à la lumière de révélations sur les agissements de Staline en Géorgie, réalise que celui-ci mène une politique nationaliste, typiquement russe. Il propose à Trotski de former un bloc pour écraser dans l’œuf ce qu’il juge comme extrêmement dangereux. Il n’en a pas le temps. Une quatrième attaque en mars met un terme définitif à sa vie militante. Il décède en janvier 1924.11
 
 

1923 : année cruciale

Plus encore qu’au début de la révolution, la régénération de la république des soviets dépend de la situation extérieure. En Russie, la classe ouvrière n'existe quasiment plus. La révolution n'est portée que par la volonté du noyau des militants bolcheviques. Dans l'absence des travailleurs, les bureaucrates prennent de plus en plus de pouvoir.

    En Allemagne, l’année 1923 est restée comme l’ "année inhumaine. " L’hyper-inflation, de la fin de 1922 à la fin 1923, plonge les milieux ouvriers dans une misère profonde. Un œuf coûte le 3 février 300 marks, 30 000 le 8 août. L’inflation provoque aussi la ruine des rentiers et des retraités, c’est une grande partie des classes moyennes qui se trouvent prolétarisées. L’État est en situation de banqueroute. Le gouvernement de Cuno (grand patron) demande l’arrêt du paiement des indemnités de guerre. Si la Grande-Bretagne penche pour la modération, la France exige la poursuite des paiements et pour s’en assurer envoient 60 000 soldats occuper la région industrielle et minière de la Ruhr en janvier.

Le gouvernement allemand réplique en appelant à la résistance passive. Grèves et meetings se multiplient, il y a des heurts avec les troupes françaises, en avril treize ouvriers des usines Krupp sont tués par soldats français en voulant s’opposer à des réquisitions.

    Si l’extrême droite se mobilise contre l’occupation étrangère, la Comintern entend bien s’y opposer à sa manière. La république des soviets envoie argent et nourriture, la solidarité internationale s’organise avec la conférence de tous les partis communistes dont les pays sont impliqués dans la crise. Les communistes français mènent une agitation parmi les soldats de leur pays. A Pâques, 15 000 jeunes manifestent à Essen, la troupe refuse de tirer.
    La crise économique a nivelé par le bas l’ensemble des travailleurs, leurs syndicats sont eux aussi ruinés. La politique réformiste n’a plus rien à offrir dans ces circonstances. De fait, le K.P.D. voit son influence croître dans les syndicats, tandis qu’à l’autre bout de l’échiquier une partie de la petite-bourgeoisie commence à se ranger derrière les fascistes.

    A Moscou, au sein de la direction du parti comme de l’Internationale, les responsables sont persuadés que la révolution allemande avance à grands pas. La Comintern pense que la marche vers le pouvoir est une question de semaines. L’atmosphère dans la capitale soviétique est électrique, le cours des évènements provoque un immense espoir. Des spécialistes sont envoyés pour appuyer le K.P.D.

    Cependant le nouveau gouvernement, soutenu au parlement national par le S.P.D., a proclamé fin septembre l’état d’exception. Le pouvoir est confié à la Reichswehr, l’armée, qui ordonne la dissolution des milices ouvrières. Le K.P.D. veut en appeler à la grève générale pour mettre en échec la menace de déposition qui pèse sur les deux gouvernements où ils participent. C’est durant cette grève générale qu’est prévu le déclenchement de l’insurrection. Leurs alliés de gauche au sein du pari social-démocrate leur font défaut, refusant de se couper de leur parti. La direction communiste annule alors tous les préparatifs, nous sommes fin octobre.

    Seuls les communistes de Hambourg, qui reçoivent le contre-ordre trop tard, se lancent dans l’action. Ils résistent pendant trois jours, mais la révolte est matée.
    Les milices ouvrières sont dissoutes, les gouvernements régionaux sont déposés. C’est le fiasco.

Au sein de l’Internationale, plusieurs sections importantes sont très critiques de la tactique suivie par la direction de l'internationale, tels les partis allemands, français ou polonais. Mais le triumvirat, qui dirige le parti depuis la maladie de Lénine, composé de Zinoviev, Kamenev et Staline, par des manœuvres et des manipulations, condamnent cette opposition qualifiée de " déviation petite-bourgeoise ", cela se produit au tout début de janvier 1924. La direction du K.P.D. est mise en cause aussi, les responsabilités de la direction de la Comintern ne sont pas évoquées.
 
 

1924-28 : " le socialisme dans un seul pays "

La première formulation du slogan sur la " construction du socialisme dans un seul pays " intervient peu après le fiasco allemand de 1923, c’est Staline qui l’avance. C'est un slogan qui est de toute évidence en contradiction totale avec toute la tradition marxiste. Les autres dirigeants s’y opposent en y voyant l’abandon de la révolution mondiale.

    La mort et les funérailles de Lénine en janvier 1924 marquent le début du culte (contre la volonté de la veuve de Lénine, son corps est momifié, Petrograd devient Leningrad), dont Staline est l’organisateur. Le " léninisme " devient la doctrine officielle. Le triumvirat l’oppose au " trotskisme", puisque c'est autour de Léon Trotsky que se sont regroupés ceux qui rejettent le nouveau tournant. Le Ve congrès de l’Internationale, en juin 1924, est marqué par une campagne contre Trotski et le début de la mise au pas des sections de l’Internationale Communiste. Les exclusions se multiplient dans les différents partis communistes. Autant les quatre premiers congrès ont donné lieu à de nombreux débats, autant les trois derniers ne sont plus que des mascarades. Leur espacement dans le temps témoigne de leur insignifiance, le VIe a lieu en 1928 et le VIIe en 1935.

    En Russie, la bureaucratie réalise peu à peu, pas à pas, une contre-révolution. Comme elle détient déjà les principaux leviers du pouvoir, elle contrôle l’armée et la police, elle n’a nullement besoin d’organiser un coup de force. Dans cet affrontement le groupe social des bureaucrates se transforme en classe dominante et dirigeante consciente. Elle veut édifier une économie nationale capable de faire concurrence militaire et économique à l'occident, telle est la signification du soi-disant " socialisme dans un seul pays".

    Cette théorie signifie l’abandon de toute perspective révolutionnaire dans le monde, c’est-à-dire le triomphe du nationalisme sur l’internationalisme. C’est l’essence même de la contre-révolution qu’incarne Staline.
    De même que le parti est un instrument de domination pour la nouvelle classe dirigeante, la Comintern devient un instrument de la politique extérieure au service de la bureaucratie russe. Les drapeaux sont toujours rouges, les dirigeants soviétiques utilisent toujours un vocable " marxiste-léniniste ", mais désormais ils défendent les intérêts du capitalisme russe en lutte ouverte contre ses concurrents occidentaux. Staline et son régime, peint en rouge, ne représentent ni une dégénérescence, ni une caricature du socialisme. En tout point ils sont l’exacte antithèse du socialisme révolutionnaire.12

L’internationalisme est mort. Pourtant, l’organisation va se maintenir encore plus de quinze années, endossant les pires décisions menant aux plus grandes défaites des travailleurs dans le XXe siècle.
 
 

1928-43 : la lente agonie
    La direction russe rompt avec la politique du front unique – de la lutte commune avec d'autres sections de la gauche. La social-démocratie est présentée comme un jumeau du fascisme. Désormais, la cible prioritaire des communistes c'est la gauche réformiste, désignée " social-fasciste. " Cette politique culmine en Allemagne. Le K.P.D. concentre toutes ses attaques contre le S.P.D., négligeant la montée du nazisme. Cette politique sectaire ne pouvait que mener à une catastrophe. Elle a lieu en janvier 1933, c’est une défaite sans combat, la plus grande défaite du mouvement ouvrier durant ce dernier siècle. En moins de six mois Hitler et le parti nazi balaient tous les acquis des travailleurs allemands ainsi que leurs organisations. C’est la seconde mort de l’Internationale Communiste qui perd sa section la plus importante hors de l’U.R.S.S.

    Néanmoins, on assiste en ce début des années trente, aussi bien en France qu’en Espagne, à une remontée de la combativité ouvrière, qui se manifeste par la lutte contre la menace fasciste. Sous la houlette du "chef génial ", Staline, la Comintern entreprend un nouveau virage, la politique dite de " front populaire " est inaugurée. Les partis communistes cessent de considérer les partis socialistes comme des adversaires et même s’allient avec eux pour les élections. Sur le plan des idées, les partis communistes se convertissent à la défense nationale, ils abandonnent dans les faits leur rôle révolutionnaire. Ainsi le P.C.F. soutient le gouvernement Blum en juin 1936. Celui-ci est obligé de céder face à la grève générale, mais désormais les réformistes ne sont plus les seuls à vouloir freiner les mouvements de masse.

    En Espagne, l’U.R.S.S. mène une politique carrément criminelle. Lorsque la révolution éclate en Espagne en juillet 1936 en réponse au coup d’État de Franco, Staline ne lève pas le petit doigt pour l’aider. Lorsqu’il intervient, il donne des armes, en septembre, mais exige l’or de la banque nationale. Surtout l’aide russe se traduit par l’ascension du parti communiste, jusqu’ici force négligeable. Toute la politique menée par les communistes espagnols consiste en l’élimination des mouvements révolutionnaires. La police politique russe est active et procède à des enlèvements et à des assassinats. Staline craint plus que tout la victoire d’une révolution.

    C’est une réplique de l’épuration massive qui se déroule en U.R.S.S. à partir de 1934. Les purges touchent le parti, l’armée, la police, l’administration et bien sûr l’Internationale. C’est un véritable massacre qui décime tous ceux qui, de près ou de loin, se rattachent à la tradition révolutionnaire. Les pelotons d’exécutions parachèvent la contre-révolution russe. Les communistes étrangers réfugiés en Russie disparaissent par milliers. Après la mort politique, l’Internationale est liquidée physiquement.

    L’Internationale est un appendice de la police politique. Elle ne joue plus aucun rôle réel. Tout au plus doit-elle se débrouiller pour expliquer, après coup, les oscillations de la politique extérieure de l’U.R.S.S. C’est le cas en 1939, lorsque le pacte germano-soviétique est signé. Du jour au lendemain, toutes les attaques antifascistes disparaissent de la presse. Ce pacte est le premier acte de puissance impérialiste de la Russie. Selon un accord secret, mis en application à la fin de 1939, les bureaucrates russes annexent une partie de la Pologne et les pays Baltes.

    Durant l’été 1940, alors que la guerre se répand en Europe, un agent stalinien assassine Trotski au Mexique, qui a fondé peu de temps auparavant la IVe Internationale.

    En 1941, l’Union soviétique devient l’alliée de la Grande-Bretagne et des États-Unis, après l’attaque allemande. En 1943, Staline, pour plaire à ses nouveaux alliés, raye d’un trait de plume la Comintern, qui n’est plus guère qu’une coquille vide.
 
 

L’internationalisme aujourd’hui

L’ouvrage de Pierre Broué sur l'histoire de l'international communiste est riche et retrace avec précision ce que fut l’épopée révolutionnaire de la IIIe Internationale. La principale faiblesse de son livre réside dans le déficit d’explication concernant le phénomène " stalinien. "

    Depuis 1989, la chute de l’empire russe a mis fin au grand mensonge. Le bloc soviétique, foyer du capitalisme d’État, n’est plus. Vive le socialisme, pourrait-on crier en guise d’oraison funèbre. Nous sommes entrés dans une nouvelle ère. Sur la scène internationale, les États-Unis sont la puissance hégémonique. Sur le plan économique, le capitalisme dit libéral " triomphe. "A l’aube du nouveau millénaire, nous devons lui opposer ce qui a toujours été son seul adversaire : le socialisme international. C’est toute une tradition qu’il faut reconstruire.

Ses bases sont les mêmes que celles de l’Internationale Communiste : l’anti-impérialisme, le pouvoir des travailleurs et l’internationalisme. Ce ne sont pas seulement des principes ou des tactiques, mais les conditions nécessaires de la lutte pour le socialisme.

Lanchon Stéphane
Notes:
          1. M. Beaud, Histoire du capitalisme, pp 187-207, Points Seuil.
          2. A. Kriegel, les Internationales ouvrières, p 56, Que sais-je ?
          3. G. Badia, Histoire de l’Allemagne contemporaine, p15… .
          4. Cité par G. Badia, Histoire de l’Allemagne contemporaine, p16.
          5. A. Kriegel, les Internationales ouvrières, p50.
          6. P. Broué, Histoire de l’Internationale Communiste, p 17, Fayard.
          7. M. Ferro, L’Occident devant la révolution soviétique, Edition Complexe.
          8. Cité par M. Liebman, Le léninisme sous Lénine, p227, Seuil.
          9. G. Badia, Histoire de l’Allemagne contemporaine, p 32.
          10. Sauf mention contraire, les paragraphes suivants s’appuient sur le livre de Pierre Broué, Histoire de l’Internationale Communiste.
          11. Se reporter au livre de M.Lewin, Le dernier combat de Lénine, Edition de Minuit.
          12. Cf le livre de Tony Cliff, Le capitalisme d’Etat en U.R.S.S. de Staline à Gorbatchev, EDI.

          Pour en savoir plus

          Sur les militants de la Comintern

          Clara Zetkine, féministe sans frontières collection "la part des hommes"

          Sans Patrie ni frontières Editions Babel

          Sur la Russie révolutionnaire

          L'an 1 de la révolution russe Victor Serge Ed. La découverte

          Le léninisme sous Lénine Marcel Liebman Ed Seuil

          Histoire de la Révolution russe L. Trotsky Ed Points

          Sur la guerre 1914-18

          La grande guerre Marc Ferro Folio Histoire

          Pain de soldat 1914-1917 Ed Grasset

          Sur la révolution allemande

          Révolution en Allemagne 1917-1923 Pierre Broué editions de Minuit

          Sur la révolution hongroise

          1919 La commune de Budapest roland Baudy Editions Tête de feuilles
           

          Socialisme International
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