La classe ouvrière: la force pour changer le monde
 

Le capitalisme est un système économique mondial. Son moteur est la logique du profit. Les dégâts engendrés par la dictature du profit apparaissent chaque jour, que l’on parle de l’environnement (naufrage de l’Erika) ou de l’alimentation ("vache folle"). C’est un système où chaque jour des milliers de milliards de dollars sont joués dans les bourses aux quatre coins du globe, mais où 2,8 milliards d’humains vivent avec deux dollars par jour.

La gauche a renoncé à transformer la société, à lutter contre la dictature du profit. Mais existent-ils encore des forces capables de s’opposer aux patrons et à la logique (ou plutôt la folie) de l’économie de marché?

L'une des idées centrales défendues par Marx, est que la classe ouvrière, les travailleurs ont seuls le pouvoir de transformer le monde pour en faire une société démocratique qui prendrait en compte les besoins humains. Elle trouve peu de soutien aujourd'hui.

Les médias, qui sont sous le contrôle de grands groupes privés, nous vantent, d’une manière ou d’une autre, le capitalisme comme étant un horizon indépassable. Des bataillons d’experts démontrent pour la énième fois que Marx avait tort d’affirmer que le capitalisme pouvait être balayé par la classe ouvrière.

Ceux qui affirment que la classe ouvrière n'existe plus ou n'a plus la capacité de se révolter ont connu un démenti avec les grèves de masses à la fin de 1995. Mais même ces grèves n'ont pas convaincu la majorité de la population que la classe ouvrière peut s'unir pour prendre le pouvoir dans la société. Nombre d'auteurs, tout en prévoyant de nouvelles explosions sociales, ont déclaré qu'il ne s'agissait pas d’un retour de la lutte des classes.

Dans l'opinion publique, les milieux politiques et intellectuels, un consensus écrasant affirme que la perspective marxiste d'une révolution socialiste est dépassée, "un vieux récit nostalgique du XIXème siècle" . Dans un livre récent, un ancien révolutionnaire de 1968 raconte: "Plein de gens apparemment intelligents pensaient que la révolution ouvrière était possible. On était très nombreux à croire dans de telles conneries à l'époque."

Trois types d’arguments dominent le débat: 1) La classe ouvrière représenterait désormais une minorité des exploités et des opprimés, et n'aurait donc plus la force de renverser le système en place.

2) Les travailleurs dans les pays développés seraient de nos jours des privilégiés, achetés par le confort. Ainsi ils n'auraient plus envie de renverser un système qui somme toute les favorise. On en conclut ou bien que la révolte de masses a disparu à jamais, ou bien qu'il faudrait désormais regarder vers les "exclus" (chômeurs, sans-abris...) ou vers le tiers-monde. La division fondamentale de la société se tracerait entre ceux qui sont dans le système (essentiellement les travailleurs), et ceux qui sont "exclus" du système (chômeurs, pauvres, ou précaires).

3) Les travailleurs seraient trop divisés et trop influencés par les médias. Les jeux du cirque modernes sont incontestablement les programmes de télévision.

Le but de cet article est d'expliquer pour quelles raisons nous croyons 1) Que la classe ouvrière est plus grande qu'elle n'a jamais été, à la fois en France et au niveau mondial. Elle se trouve au coeur de la production des richesses et de la réalisation du profit, elle a donc le pouvoir de renverser le capitalisme.

2) Que les intérêts de toute la classe ouvrière sont les mêmes. Les salariés ont les mêmes intérêts que les chômeurs, les employés des services les mêmes que les ouvriers industriels, les travailleurs du secteur public les mêmes que ceux du secteur privé. Les travailleurs des pays développés ont les mêmes intérêts que ceux des pays dominés ou les pays pauvres. Les théories de "l'exclusion" ne peuvent pas expliquer la société dans laquelle nous vivons.

3) Que la lutte entre les travailleurs et les capitalistes est permanente et inévitable. Dans la dynamique des luttes partielles contre le système (pour des salaires, contre des licenciements, pour de meilleures conditions de travail), les travailleurs peuvent prendre conscience de la possibilité et de la nécessité de renverser le capitalisme.

Quelle analyse de classe ?

On ne dessine pas le même plan d'un quartier si on est architecte ou guide touristique. Il en est de même quand on dessine un "plan" de la société - une analyse de classes.

Différentes personnes analysent les classes sociales pour diverses raisons. Pour des entreprises de marketing, par exemple, il s'agit de calculer quelle demande il peut y avoir pour un produit dans une couche donnée de la population. Elles se basent sur le niveau des revenus, les habitudes culturelles, les peurs et les espoirs des gens à un moment donné.

Nous, socialistes révolutionnaires, voulons analyser les classes sociales parce que nous voulons changer la société. Nous ne croyons pas que le système de profit est éternel. Nous voulons savoir quelles sont les forces sociales qui peuvent le renverser, et qu'est-ce qui peut amener les travailleurs à reconnaître leur intérêt commun et à agir ensemble contre leurs exploiteurs et leurs oppresseurs.

Ainsi les marxistes ne prennent pas comme point de départ le prestige, les habitudes culturelles ou les goûts artistiques, mais plutôt les éléments qui peuvent amener les gens à s'unir et à agir. Notre analyse est une analyse matérialiste car elle met en avant la situation concrète de la vie des masses. Pour comprendre la société il faut commencer par savoir comment les éléments matériels (nourriture, logements, transports, logiciels...), qui nous permettent de vivre, sont produits et contrôlés.

Une analyse de classe marxiste comporte trois éléments : a) Une analyse de la position de classe - quel est le rôle d'un groupe dans l'économie, dans la production. b) Une analyse de la conscience de classe - comment les gens comprennent leur position collective et leurs intérêts collectifs dans la société. c) Une analyse de l'action de classe - l'action collective entreprise par une classe. Pour les travailleurs, il s'agit des grèves, des manifestations etc.

Qu'est-ce qu'une classe exploitée ?

Pour Marx, des classes sociales existent à partir du moment où il y a des relations de domination et d'exploitation entre un groupe et un autre. Un groupe (les capitalistes) vit - et assoit sa domination sur la société - à partir des fruits du travail d'un autre groupe (les travailleurs), qui, lui, est obligé de travailler sans pouvoir en contrôler le résultat. Une classe sociale ne peut pas exister toute seule. Pour avoir des esclaves, il faut des propriétaires; pour avoir une classe ouvrière exploitée, il faut des capitalistes qui accumulent des profits.

Qu'est-ce que l'exploitation ?

Le mot "exploitation" n'est pas très à la mode. Les mots en vogue pour parler des inégalités et de la pauvreté, sont "exclusion" et "fracture sociale". Ils expriment le dénuement dans lequel vit une grande partie de la population mondiale, mais ils gardent le silence sur les sources de ces inégalités sociales.

L'exploitation consiste en ce que le travailleur salarié ne reçoit pas tous les fruits de son travail, et ne contrôle pas la distribution de ces fruits.

Toutes les richesses sont créées par le travail. Des diamants sous la terre ne peuvent pas être utilisés ni vendus et donc ne peuvent pas être considérés comme des richesses. Du charbon ne devient richesse qu’après avoir été extrait par le mineur. Tout ce qui peut subvenir aux besoins humains (logement, nourriture, confort) nécessite l'application du travail.

Ce sont donc les travailleurs qui produisent toutes les richesses : le blé, les immeubles, les films, les trains, les logiciels - tout ce qui permettrait à tout le monde à vivre en confort. Mais ces richesses incroyables produites sont contrôlées par une petite minorité de riches.

Nous allons voir ce qui se passe quand un salarié travaille et produit de la richesse. Prenons d'abord la situation d'un ouvrier d’usine.

Les matières premières qui arrivent à l'usine valent beaucoup moins que les produits qui en sortent. La différence (appelée parfois valeur ajoutée) vient du travail.

Lorsque ce travailleur vend 39 heures de temps de travail à son patron et est payé, mettons, 1500 francs, assez pour qu'il subsiste pendant cette semaine, nourrisse ses enfants etc. Il produira en fait pour 1500 francs de valeur ajoutée en beaucoup moins de quarante heures - mettons 10 heures. Les 29 heures restantes de la semaine seront du travail non payé, au profit du patron.

Le travail non payé est le secret caché de l'exploitation capitaliste. Derrière l'échange apparemment "équitable" du contrat de travail ("une journée de salaire contre une journée de travail"), il est la source de tout profit. Car dans ces 30 heures non-payées - le chiffre variera bien sûr avec les circonstances et le niveau de technologie - le travailleur produira pour 4500 francs de valeur en plus pour le patron ou pour les actionnaires.

La relation est d'autant plus inégale que les travailleurs sont obligés de travailler pour vivre. On peut parfois - surtout en temps de boom - choisir entre tel employeur ou tel autre, mais on n'a pas les moyens de sortir de la relation salarié-employeur. Le patron, lui, peut déplacer son capital ailleurs, l'investir dans d'autres secteurs ou d'autres pays, ou même simplement quitter le "jeu" et vivre de son capital.

Un travailleur dans une usine moderne peut produire pour des centaines de milliers de francs de produits en une semaine. A l'usine Renault de Flins, ils produisent 36 véhicules par salarié et par an. Le taux d'exploitation est donc extrêmement élevé, et le pouvoir collectif des travailleurs très fort.

Le travailleur collectif

Mais la plus grande partie des salariés aujourd'hui ne travaille pas en usine. Cela veut-il dit que les autres travailleurs ne sont pas exploités ? Comment appliquer le schéma ci-dessus à la caissière du supermarché, à l'employé de la sécurité sociale, à l'assistant en laboratoire, à l'institutrice ou au cuisinier chez Mcdonald's ?

En effet, la description donnée ci-dessus s'appliquait plus exactement aux débuts du capitalisme, ou des produits furent fabriqués dans des unités de production relativement petites sous le contrôle direct du patron.

Pendant toute l'histoire du capitalisme, l'exploitation est devenue de plus en plus un processus collectif, et de moins en moins quelque chose qui se passe entre un patron individuel et un travailleur individuel.

Il est donc plus exact d'imaginer l'exploitation moderne comme suit.

Pour produire un milliard de francs de richesses, il faut que dix mille salariés travaillent pendant un mois (mettons). Le montant total de leurs salaires, (y compris les avantages en nature, services sociaux, droits à la retraite etc), ne sera que de 400 millions de francs. Le reste, le montant du travail non payé sera partagé entre les entreprises différentes, les banques et l'Etat, les entreprises les plus puissantes prenant la part du lion.

Mais ces dix mille travailleurs ne travailleront pas tous dans la production. Certains seront affectés au transport des marchandises, d'autres à la rédaction des lettres et des fax nécessaires à la vente des marchandises, d'autres encore au développement de logiciels pour améliorer la productivité ou la comptabilité. D'autres encore à la maintenance de la qualité et la disponibilité de la main-d'oeuvre (médecins, infirmières, institutrices, enseignants).

Pour prendre un exemple purement hypothétique on peut imaginer que pour produire chaque mois un milliard de francs de marchandise, et pour reproduire à long terme la possibilité de continuer ce processus, il faudra 1 000 ouvriers de production 1 000 techniciens 200 secrétaires 50 comptables 40 enseignants 20 infirmières 10 avocats 10 médecins 3 ouvriers de construction des routes 3 cheminots.... etc.

L'infirmière, tout comme l'ouvrier, est exploitée, parce qu'elle ne reçoit pas dans son salaire sa part des richesses produites. C'est à dire que si elle fournit disons 0,1% du travail total nécessaire pour produire ce milliard de francs de marchandise, elle reçoit beaucoup moins que 0,1% des richesses produites.

Cet exemple montre que l'exploitation du travailleur collectif comprend à la fois les travailleurs du secteur privé et ceux du secteur public. Le travail des employés de la Sécu ou de la RATP est nécessaire à la production, et ils ne reçoivent pas toute la valeur de leur travail.

Marx avait déjà écrit sur la nature collective de l'exploitation quand il a écrit sur la transformation du processus de production

Le produit est transformé de produit direct d'un producteur en un produit social. Celui-ci est le produit d'un ouvrier collectif, c'est à dire un nombre variables de travailleurs, dont chacun se trouve à une distance différente de la manipulation concrète de l'objet du travail. Pour être un travailleur productif, il n'est plus nécessaire que l'individu lui-même touche l'objet, il suffit qu'il soit un organe du travailleur collectif et de remplir une de ses fonctions subordonnées.

Nous verrons plus loin dans cet article que les travailleurs plus éloignés de la production directe des marchandises savent également lutter et faire grève.

Le coût humain de l'exploitation

L'exploitation ne garantit pas seulement que les fruits du travail ne sont que très peu donnés à ceux qui font le travail, et que les travailleurs soient toujours sous pression de travailler plus pour moins de récompense. Elle assure que la distribution des richesses produites est réglée entièrement par le profit. Si la production d'une marchandise ne peut pas faire du profit, on ne la produit pas, même s'il y a un besoin criant pour cette marchandise.

Le capitaliste collectif

La classe capitaliste tout comme la classe ouvrière a subi des évolutions rapides au cours du XXème siècle. Là où, aux débuts du capitalisme industriel, le patron était très souvent personnellement propriétaire de l'usine, de la mine, etc., et récoltait ses profits à titre privé, aujourd'hui il s'agit de groupes d'actionnaires, de holdings, de multinationales, qui font office de capitalistes collectifs.

Ces évolutions ont laissé intact l'essentiel du rapport d'exploitation entre travailleur et capital.

D'énormes fortunes se concentrent dans le mains d'un petit nombre de riches. En 1999, 800 très gros patrimoines étaient supérieurs à 100 millions de francs. La plus riche femme de France, Liliane Bettencourt, pdg de L’Oréal, vaut 15,2 milliard de dollars. Ceci ne comprend que la fortune "professionnelle", c'est à dire exclut ses biens personnels.

Regardons du côté des entreprises, 21 groupes français ont réalisé pendant la seule année de 1995 des bénéfices de plus d'un milliard de francs.

Enfin, une partie non-négligeable des capitaux qui dominent l'économie française sont des grandes multinationales comme Microsoft, (dont le patron Bill Gates possède 65 milliards de francs), Nike, Murdoch etc.

La classe capitaliste vit cachée, ou plus exactement a ses quartiers, ses écoles, être membre de la bourgeoisie ce n’est pas seulement détenir la richesse matérielle, mais aussi le capital social et culturel.

l'état comme capitaliste

La classe capitaliste ne se résume pas seulement en des possesseurs de portefeuilles d'actions. Dans le capitalisme moderne une partie importante des capitaux est étatisée. Le secteur public présente les mêmes caractéristiques de division de classe, entre une bourgeoisie d'Etat et une classe ouvrière salariée du secteur public.

Les PDG des grandes industries nationalisées et les hauts fonctionnaires de l'Etat font partie de la classe capitaliste. Le PDG de Air France "gagnait" 1,4 millions de francs en 1995. Il y a d'ailleurs un va-et-vient assez important entre les hauts cercles de fonctionnaires et les conseils d'administration des grandes entreprises privées.

Aujourd'hui toute une partie du profit réalisée provient de l’achat et de la vente d’actions, de matières premières ou de devises. C’est le domaine de la spéculation, pratique courante. Elle assure que ceux qui ont beaucoup d'argent, peuvent en accumuler toujours plus, tandis que ceux qui travaillent ne voient que rarement leurs salaires augmenter.

Ainsi nous avons vu que l'exploitation est devenue collective. Les deux classes fondamentales dont parlait Marx, les capitalistes et les travailleurs ont évolué sans perdre leurs caractéristiques fondamentales d'exploiteur et exploité.

La lutte des classes

Poussés par la concurrence, les capitalistes cherchent toujours et partout à étendre le temps de travail non payé qu'ils extraient des travailleurs. Poussés par des besoins humains et la conscience de l'injustice, les travailleurs cherchent à le réduire. D'où d'un côté, l'accélération des cadences, les plans de productivité, les diminutions de salaires, les plans de licenciements, et, de l'autre côté, les revendications salariales, les grèves et toute la lutte syndicale.

Une entente durable entre ces classes est impossible. Chaque centime gagné par les travailleurs sur leurs salaires ou en coûts de sécurité sociale, avantages divers, etc, est un centime enlevé aux profits des capitalistes. L'approfondissement de la crise économique, dont la caractéristique fondamentale est de rendre plus difficile la réalisation de profits, aiguise ce conflit d'intérêts et mène nécessairement à des attaques plus dures contre les travailleurs, et, en retour, à un énorme potentiel de résistance et de révolte. Même en période de croissance, c’est un bras de fer constant entre patrons et salariés.

Précarité: une arme patronale

Depuis 200 ans, la part de la population dépendant d’un salaire pour gagner sa vie, a régulièrement augmenté. En 1931 les salariés représentent déjà 48% de la population active. Aujourd’hui il y a 80% de salariés.

Une des armes les plus puissantes des patrons contre les travailleurs a toujours été la précarisation. Loin d'être un élément nouveau, les emplois précaires ont existé depuis le début du capitalisme, dans l'agriculture, dans le bâtiment, dans les mines et dans les usines. C'est la montée en puissance du mouvement ouvrier qui a réussi à imposer l'existence d'emplois stables, et c'est la crise économique, doublée de l'affaiblissement des syndicats, qui a permis une remise en cause massive de l'emploi stable.

A partir du milieu des années 1970, le travail précaire se redéveloppe à toute vitesse. Toute une série de nouveaux types d'emploi précaire (TUC, SIVP, CES, contrat de qualification, CIE) se rajoutent aux traditionnels contrats intérims et vacataires, et les emplois à temps partiel ou à durée déterminée sont en hausse.

Déjà en 1988, seul 46% des jeunes hommes et 37% des jeunes femmes, sur le marché de travail, avaient droit à un emploi stable. En 1995, 70% des contrats de travail signés étaient à durée déterminée ou de l'intérim. De 1983 à 1993, la part des effectifs travaillant à temps partiel est passé de moins de 7 % à plus de 11,5 %. En plus de ne pas avoir la sécurité d'un emploi stable, les précaires sont beaucoup plus affectés par les accidents de travail.

Le développement du travail précaire augmente les profits. Il permet aux employeurs d'embaucher des travailleurs seulement pour le temps dont ils en ont besoin. Il permet de profiter d'innombrables aides du gouvernement pour l'embauche de stagiaires, CES, contrats de qualification, et autres. Les cotisations sociales sont supprimées pour certains types de contrats, mesure qui représente avant tout un cadeau pour l'employeur.

Le secteur public également emploie de plus en plus de vacataires et d'agents non-titulaires dans les hôpitaux, les postes, les écoles, qui ont des conditions de travail bien inférieures à celles des autres salariés.

La précarisation du travail a surtout un effet disciplinaire. Il est bien plus difficile pour les travailleurs en CDD ou intérimaires de se révolter. Et ceux qui ont un emploi stable, on leur dit qu'ils sont des "privilégiés" et devraient être contents de leur sort.

Beaucoup de commentateurs ont prétendu qu'il y a un conflit fondamental d'intérêt entre travailleurs précaires et travailleurs stables. En fait, la précarité menace de plus en plus de travailleurs et exerce une pression vers le bas sur les salaires et les conditions de travail. Les traminots de Marseille ont montré la voie début 1996. Ils ont fait une grève de plus d'un mois pour que les nouvelles embauches se réalisent sur la base de leur statut.

Flexibilité

La flexibilité également se développe énormément. Le travail du samedi et du dimanche et le travail de nuit suivent. La loi quinquennale de 1994 a introduit la possibilité d'annualiser le temps de travail. Ce changement permet à l'employeur de ne plus avoir à payer les heures supplémentaires, et de faire varier les horaires en fonction des seuls besoins de la production.

En 1978 les horaires fixes concernaient 65% des salariés. En 1991 ils ne concernaient que 52%, et cette tendance s'accentue. La précarisation du travail et sa "flexibilisation " dans l'intérêt de l'employeur sont aidées par les changements qui ont eu lieu dans le domaine de la forme juridique du rapport entre le travailleur et "son" employeur.

Ainsi, des changements dans la législation ont permis un nombre de plus en plus grand de salariés dans certains secteurs (informatique, transports) d'être redéfini comme des "travailleurs indépendants". Conséquences, le patron peut les employer seulement les heures ou les mois qu'il veut, et ils peuvent perdre leur emploi du jour au lendemain sans aucun droit à des indemnités de licenciement. Ils perdent également la plupart des avantages gagnés par le mouvement ouvrier - le droit à être représenté par des délégués du personnel, de recevoir un remboursement des frais de transport, etc.

Toutes ces transformations dans le travail laissent intactes le conflit fondamental entre patron et salarié. Dans les paragraphes précédents, nous avons vu ce qu'est une classe exploitée, comment l'exploitation est désormais un processus collectif, et les transformations dans les entreprises modernes.

Dans les paragraphes suivants nous allons examiner différents groupes sociaux - employés, cadres, fonctionnaires, classes moyennes, et voir ce qu’ils ont en commun, ce qui permet de les définir comme appartenant à la classe ouvrière.

De moins en moins d’ouvriers?

On entend souvent que la vraie classe ouvrière est constituée seulement des ouvriers industriels. Ceci n'a jamais été le cas. Il y a toujours eu une participation des employés de transport, de commerce, etc., dans le mouvement ouvrier. C'est en 1919 que la société des agents PTT et la fédération des instituteurs rejoignent la C.G.T, en 1920 c’est le tour de la fédération des fonctionnaires.

Et en tout cas, il est faux de dire que les ouvriers vont disparaître, ou qu'ils ont moins de pouvoir social qu'avant. L'industrie n'est pas en train de disparaître en France. La France est encore le quatrième exportateur industriel mondial.

Certes, l'industrie manufacturière occupe aujourd'hui un pourcentage beaucoup plus faible de la main d'oeuvre. L'industrie manufacturière qui employait en 1959 24,6% de la population salariée, emploie en 1989 17,9%. En 1974, elle représentait 37,7% du Produit Intérieur Brut, en 1991 seulement 28,7%. De 1982 à 1990, l'industrie, y compris le bâtiment, a perdu 676 000 emplois ouvriers, l'agriculture 32 000.

Ces chiffres donnent cependant une vision exagérée du déclin de l'industrie. L'extension de la sous-traitance des activité annexes dans l'industrie (nettoyage, secrétariat, gardiennage...) fait que ces emplois précédemment classés dans le secteur industriel sont désormais comptabilisés dans le secteur services. De plus, tous les ouvriers intérimaires (c'est à dire la moitié de tous les intérimaires en France) sont classés comme des salariés du secteur "services" quel que soit leur travail.

Au recensement de 1990, la France avait une population active de 25 millions de personnes, 14 millions d'hommes et 11 millions de femmes. Parmi ceux-ci les ouvriers, dans l'industrie ou ailleurs, représentent 30,7 %, soit 7,6 millions.

Les conditions de travail

Les luttes syndicales depuis un siècle ont permis beaucoup d'améliorations dans les conditions de travail. Pourtant, les ouvriers sont loin d'être des nantis, et leurs conditions s'aggravent avec la crise.

Chaque année, il y a encore plus d’un millier de morts dans des accidents de travail en France (890 décès et 53 000 incapacités permanentes en 1993). Une enquête en 1991 trouvait qu'il y avait eu augmentation des rythmes de travail. 56% des ouvriers étaient tenus par des "normes ou délais courts", contre seulement 31% en 1984. 31% des ouvriers subissaient le "contrôle permanent de la hiérarchie", contre 22% en 1984. Un ouvrier sur deux "ne peut quitter le travail des yeux"

Voici un exemple qui est loin d'être isolé. L'usine de confection de vêtements Maryflo a connu une grève en août 1996 suite à une accélération des rythmes de travail. "Le patron, montre en main, exigeait 28 montages de col à l'heure contre 13 auparavant" expliqua leur déléguée.

Le pouvoir des travailleurs reste entier

Il faut également souligner que les ouvriers ont encore aujourd'hui un énorme pouvoir. En effet, la diminution du nombre d'ouvriers dans l'industrie signifie avant tout qu'ils produisent chacun plus qu'avant, et donc qu'ils sont plus indispensable pour leur employeur, d'autant plus que le niveau de technicité s’est accru. Le pourcentage d'ouvriers titulaires d'un diplôme du niveau CAP ou BEP est passé de 29% en 1982 à 42% en 1990. Une grève dans l'industrie de 1 000 ouvriers aujourd'hui coûte bien plus cher à l'employeur que la même grève il y a 20 ans.

Les nouvelles méthodes de production tels que le "flux tendu" - méthode qui réduit les stocks au minimum, faisant livrer les pièces détachées au fur et à mesure de la production - augmente le pouvoir des ouvriers. En effet, une grève dans une usine de pièces détachées peut paralyser rapidement toute une industrie.

Les employés

La classe ouvrière est bien plus large que les seuls ouvriers. Tout d'abord, les 7 millions d'employés, en France, en font également partie. La tradition syndicale chez les employés est encore, pour l'instant, moins forte que chez les ouvriers, et on peut également constater qu'un grand nombre d'employés ne se considèrent pas comme faisant partie de la classe ouvrière. Mais l'appartenance à une classe dépend avant tout des facteurs objectifs - être exploités, être obligés de se tourner tôt ou tard vers l'organisation collective pour défendre ses intérêts, ce sont là les éléments décisifs. Le nombre d'employés en France est passé de 3,5 millions en 1962, à 7,5 millions en 1996.

Les employés constituent aujourd'hui 29,5% de la population active, contre 18,4% en 1962 et 20% en 1982. Certes, les conditions de travail des employés ne sont pas en général aussi dangereuses physiquement que celles des ouvriers. Mais comment distinguer entre une ouvrière qui vérifie la qualité des produits sur un tapis roulant dans une usine d'électronique, et une caissière (employée donc) dans un grand supermarché, dont le travail implique le même type de mouvements répétés et un niveau de qualification très bas. Les employés de banque avaient un certain prestige il y a 20 ans, aujourd'hui ils sont des milliers travaillant à la chaîne dans les grands centres de traitement d'opérations de carte bleue ou de virements bancaires.

Pourquoi l'ouvrier transformant des pièces métalliques en voiture appartiendrait à une autre classe que l'employé de Quick transformant des ingrédients en repas ? Les deux ajoutent de la valeur aux matières premières, valeur qui est confisquée, dans sa plus grande partie, par leur patron.

D'où viennent les employés ?

La concentration des entreprises, l'expansion massive de l'administration, de la formation, et des finances suite à l'internationalisation de la production et les révolutions technologiques ont donné naissance à ces nouvelles couches de travailleurs non-manuels.

Ces couches ne ressemblent presque pas du tout à leurs homologues du siècle dernier. Les relations "familiales" qu'entretenaient beaucoup de patrons avec leurs quelques employés au début du siècle ont cédé la place à des rapports impersonnels de commandement face à des centaines de dactylos, de caissiers et d'autres employés. Là où un secrétaire, au XIXème siècle, était un employé très qualifié à une époque où l'éducation était réservée à une minorité, et il avait de bonnes possibilités de promotion ; la secrétaire d'aujourd'hui (car la déqualification a été accompagnée d'une féminisation) n’a presque aucune chance de monter l'échelle sociale.

Les employés de commerce

Un très grand nombre de petits commerçants et d’artisans indépendants ont été remplacés par des employés, lorsque les supermarchés, les Macdos et les chaînes de Relais H ont remplacé les magasins et les restaurants de quartier. Entre 1982 et 1990, 27% des épiciers, 28% des bouchers, et 10% des boulangers ont fermé boutique. Ce processus transforme des masses de petits commerçants en des employés de grandes surfaces, concentrés dans des lieux de travail où il est possible de s'organiser collectivement pour défendre ses conditions de travail. Ce phénomène représente un élargissement considérable de la classe ouvrière.

La catégorie "employés" du recensement général de la population de 1990 comprend 970 000 employés de commerce, 291 000 aides soignantes, 719 000 secrétaires, 53 000 dactylos.... 76,6% des employés sont des femmes.

Sont-ils improductifs?

Certains ont voulu défendre que les employés ne doivent pas être considérés comme faisant partie de la classe ouvrière puisque ils ne produisent rien et n'ont pas de pouvoir économique. Les employés de bureau ou de commerce ne produisent pas directement la marchandise, mais cela ne change pas l'essentiel de leurs relations avec leurs patrons ni avec leur travail.

Comme nous l'avons vu, l'exploitation est désormais un processus collectif qui englobe aussi les employés. Ils sont obligés de travailler pour vivre. Ils ne contrôlent en rien le processus de travail. Ils sont menacés par les licenciements tout comme les ouvriers, 40 000 suppressions d'emploi sont envisagées dans les grandes banques françaises de 1996 à 2000.

D'ailleurs, quand les employés de banque ou les conducteurs de train se mettent en grève, les patrons sont très inquiets, car leur travail de comptabilité et de distribution, est essentiel à la réalisation des profits.

Les employés ont un pouvoir économique énorme, que ce soit les travailleurs d'Air France ou d'Air Inter, de la RATP, des postes ou des banques. Leurs grèves peuvent empêcher toute une partie des entreprises françaises de réaliser leurs profits.

La lutte des classes dans les bureaux

Les employeurs utilisent toutes les tactiques de la lutte de classe contre les employés de bureau, les représailles, l'accélération de la vitesse de travail, la division, les salaires personnalisés, l'introduction de travailleurs intérimaires....

Les patrons ont même quelques tactiques spécifiques pour écraser les cols blancs. La multiplication de grilles salariales complexes et les hiérarchies détaillées dans les emplois de cols blancs, ont pour but de diviser ces travailleurs. S'il y a toujours une minuscule promotion en vue, il est plus difficile de se mobiliser.

La situation au travail de ces employés ne peut être améliorée que par l'action collective revendicative. Dès 1909 les cols blancs étaient impliqués dans des grèves en France. En 1936, 35% des membres de la CGT étaient des cols blancs. Mais c'est depuis les années 1950 que la prolétarisation de la majorité des cols blancs s'est accélérée. Depuis quelques années en France on a vu des grèves des infirmières, des employés de l'audiovisuel, des aiguilleurs du ciel, des éducateurs spécialisés, des assistantes sociales, des employés de banque, des agents de la Sécurité sociale, des postiers... Les employés aussi au centre de la classe ouvrière

Les employés ont vu leur nombre croître massivement depuis la seconde guerre mondiale. Cependant, il y a une longue et riche histoire de luttes de classe de la part des employés.

En Corse en juin 1995, les fonctionnaires corses et les travailleurs des transports aériens et maritimes se sont unis pour faire grève, revendiquant une réduction des impôts à cause des prix élevés sur l'île. Les employés de Prisunic en mai 1995, Libération du 5/5/95, ont organisé une manifestation à Paris pour protester contre les 52 suppressions d'emploi prévues dans le plan social. Parmi les autres revendications : la prise en compte d'un rapport du médecin de travail suite à des maladies de travail causées par les actions répétitives par les caissières, munis de sièges mal adaptés (revendication vielle de six ans), les horaires qui "n'arrêtent pas de changer" et le sous-effectif qui oblige à travailler de plus en plus vite et faire face aux plaintes des clients frustrés. Les caissières avec trente ans d'ancienneté gagnaient 5 300F net.

A Bobigny les postiers ont occupé le centre de tri en avril 1995, revendiquant des augmentations salariales et l’embauche définitive des travailleurs temporaires. Dans le Var, les postiers ont fait grève pendant deux mois. Ils ont occupé les centres de tri et retenus les cadres supérieurs dans leur bureau. "La Poste a dû céder sur presque tout" écrit Libération du 22.5.95. Elle a embauché 50 travailleurs supplémentaires. "Aujourd'hui le préalable d'une reprise de travail est devenu le paiement des heures de grève" s'est plaint un cadre supérieur, "Je n'ai jamais vu ça."

Dans le Bouches du Rhône, les grévistes ont investi un centre de tri opéré par des briseurs de grève et ont arrêté tout travail. A Air Inter, les hôtesses de l'Air et les pilotes ont fait grève ensemble contre les licenciements, Libération du 21.4.95. Pendant l’été 1996, les employés de la FNAC autoradio ont fait grève pendant plusieurs semaines pour la défense de leurs acquis sociaux lors de la reprise de la FNAC par une entreprise concurrente.

Les ouvriers et les employés ne font pas partie de classes différentes aux intérêts contradictoires. Le plus souvent, les employés sont les épouses des ouvriers, qui ensemble essaient de boucler un budget familial. Une baisse de salaire ou des licenciements chez les ouvriers affectent directement le niveau de vie des employés et vice-versa.

Les professions intermédiaires, c’est quoi?

Si nous comptons les ouvriers et les employés ensemble, nous arrivons à 58 % de la population active - la majorité. Mais ce n'est pas tout.

La catégorie définie par l'INSEE comme "professions intermédiaires" (18,8% de la population active - plus de 4,7 millions d'individus) comprend bien d'autres groupes qu'on doit considérer comme faisant partie de la classe ouvrière. Les 300 000 instituteurs, par exemple, sont libellés "professions intermédiaires". Or, l'instituteur notable du village a perdu son prestige pour devenir aujourd'hui en réalité un ouvrier de formation. Il est menacé par le chômage, ou par la non-titularisation. Les conditions de travail deviennent plus difficiles au fur et à mesure que la crise avance et l'Etat essaie d'assurer la formation des futurs travailleurs à un moindre coût. Les instituteurs gagnaient en 1992, 8 250 F brut mensuels en début de carrière, 12 800F en fin de carrière.

Les assistantes sociales (32 000), les infirmières (225 000), les contrôleurs des PTT, des Douanes sont également classées "professions intermédiaires". En fait l'étiquette "intermédiaire" se réfère ici seulement à une vague impression de prestige.

En réalité, plus de la moitié des "professions intermédiaires" font partie de la classe ouvrière. Ils subissent les attaques des patrons ou de l'Etat qui essaient de réduire le coût du travail, et c'est par l'action collective qu'ils peuvent améliorer leurs conditions de travail et leurs salaires.

Ils ont les mêmes intérêts que le reste de la classe ouvrière. C'est dans la période où les salaires ouvriers augmentaient que les instituteurs ou les infirmières étaient mieux lotis qu'ils ne le sont à présent.

On ne peut pas dire à la centaine près combien de membres de la classe ouvrière il y a parmi les salariés des "professions intermédiaires". Plus ils se battent et plus ils peuvent se rendre compte qu'ils ont les mêmes intérêts que les autres travailleurs. Les infirmières, les assistantes sociales et les instituteurs ont tous montré dans les années 1990 qu'ils peuvent s'unir pour faire grève, contre les licenciements et contre les blocages de salaire.

Et les cadres alors?

L'existence des cadres présente-t-il un problème pour l'unité de la classe ouvrière ? Qui sont les cadres, et à quelle classe sociale appartiennent-ils ? Font-ils partie de la classe capitaliste, des classes moyennes, de la nouvelle classe ouvrière ?

La catégorie de l'INSEE "cadres et professions intellectuelles supérieures" comprend en 1990 9,6% de la population active, contre 4,6% en 1962.

La concentration des entreprises, le développement technologique toujours plus complexe dans tous les domaines de l'économie et le besoin pour une industrie moderne d'experts techniques et scientifiques en nombre a énormément développé cette couche. Et le remplacement d'une partie de l'industrie traditionnelle par des services a vu les contremaîtres d'antan remplacés par des cadres. La catégorie des cadres et professions intellectuelles supérieures est passée de 892 000 en 1962 à 2,7 millions en 1990.

Il s'agit d'une catégorie extrêmement hétérogène. Il n’y a rien en commun entre le cadre qui est responsable du travail d'une dizaine de personnes, et qui est "récompensé" avant tout par le droit de faire des heures supplémentaires non-payées, et le cadre supérieur siégeant au Conseil d'Administration, qui décide de la stratégie générale de l'entreprise s'affronte quotidiennement aux intérêts des salariés. On peut être aujourd'hui cadre à 12 000F ou à 120 000F.

Les cadres en début de carrière peuvent gagner entre 110 000 F (en sortant d'un IUT par exemple) par an brut et 240 000F, en sortant de Polytechnique par exemple. Et cette différence a tendance à s'agrandir au fur et à mesure qu'avance leur carrière.

La catégorie de "cadre" a été conçue pour souder une partie des salariés plus qualifiés aux intérêts des patrons. La possibilité de "passer cadre" provoque une concurrence parmi les travailleurs. Ceux qui sont passés cadres quelques semaines avant de mener une liste antisyndicale aux élections professionnelles, ou après avoir dénoncé des collègues sont nombreux!

Les cadres remplissent des fonctions différentes dans l'entreprise. Pour certains, l'étiquette "cadre" ne représente qu'une reconnaissance d'un certain niveau technique : ainsi les concepteurs, ingénieurs, chercheurs. Ces gens peuvent croire qu'il font partie de "la classe moyenne" et qu'ils sont supérieurs aux travailleurs de rang, mais leur travail n'implique pas une confrontation quotidienne avec les intérêts des travailleurs. D'autres remplissent un rôle de contrôle disciplinaire envers les travailleurs sous leur autorité.

Les cadres très supérieurs (chef financier, DG, chef du personnel...) sont en réalité des membres salariés de la classe capitaliste - il y a 50 ans, ou même 25 ans, ils auraient été patron de leur entreprise, ce n'est que la concentration des entreprises et l'organisation bureaucratique qui a changé leur position. Ils ont des intérêts opposés à ceux des travailleurs. C'est en licenciant, ou en forçant les salariés à travailler plus vite pour moins cher, qu'ils gagnent leurs primes, leurs stock-options et leurs augmentations salariales. Ceci s'applique également aux cadres supérieurs du secteur et de la fonction publiques.

Prolétarisation des cadres

Une autre partie des cadres font partie de la classe ouvrière. Une secrétaire de direction dans une entreprise d'assurances, qui est responsable du travail d'une autre personne, et qui gagne 12 000F par mois peut aujourd'hui être cadre. Ce n'est pas cette étiquette qui fait qu'elle n'est pas exploitée.

Les intérêts de ces "petits cadres" lors d'un conflit avec l'employeur peuvent rapidement rejoindre ceux des autres salariés.

La nouvelle classe moyenne

Au milieu de ces deux groupes se trouvent des cadres qui sont dans des positions de classe ambivalentes. D'un côté ils organisent et ils contrôlent le travail de l'entreprise, et leur travail est de discipliner les travailleurs sous leur commandement, les faire travailler plus vite pour moins d'argent. De l'autre ils ne prennent pas les décisions stratégiques de l'entreprise (licenciements...) et ils peuvent eux-mêmes être licenciés lors d’un plan social.

C'est l'hétérogénéité et la situation contradictoire de la catégorie "cadres" qui expliquent pourquoi dans de nombreuses grèves, les cadres sont l'outil principal de l'employeur pour briser la grève ; mais que dans d'autres grèves, les cadres se retrouvent dans la rue côte à côte avec les autres travailleurs.

En 1968, des sections significatives des cadres dans les grandes usines autour de Paris soutiennent les grèves. En décembre 1995, dans la RATP, certains lieux de travail ont vu les cadres se mettre en grève tout de suite du côté des travailleurs, tandis que dans d'autres, les cadres ont tout fait pour briser la grève, en faisant le travail des grévistes. Néanmoins, 60% des agents de maîtrise et des cadres à la RATP ont suivi la grève avec les autres salariés.

Les cadres sous pression

Bien sûr, dans l'ensemble les cadres sont plus satisfaits de leurs conditions de travail, et plus motivés pour aider le patron que les autres catégories de salariés. Pourtant, un sondage effectué en 1993 montre qu'ils étaient devenus moins motivés et moins satisfaits depuis plusieurs années.

En effet, depuis l'approfondissement de la crise économique, les entreprises ne sont plus prêtes à être aussi généreuses envers leurs cadres, sauf envers les cadres supérieurs. Les patrons ont mis de plus en plus de pression sur les cadres.

Les écarts de salaires entre cadres moyens et ouvriers se sont nettement réduits depuis 20 ans. Un cadre sur cinq considère maintenant que son emploi est menacé à court terme, et le chômage des cadres a augmenté de 23,5 % pendant la seule année de 1992. En 1993, 100 000 cadres pointaient au chômage, soit 6%

Entre 1980 et 1990, la population cadre a augmenté de 4%, mais le nombre de promotions de cadres a baissé de 14%.

Ne voulant plus payer pour la fidélité de leurs cadres, les entreprise tournent de plus en plus vers des nouvelles techniques de "gestion de ressources humains" - du travail en équipe pour les cadres (toujours avec des noms prétentieux du genre "chantiers de réflexion"), une généralisation des salaires individualisés qui était, il y a 15 ans réservés aux cadres supérieurs. Ainsi s'opère un renforcement de la concurrence entre les cadres, et une augmentation du stress au travail.

En résumé, les cadres ne forment pas une classe sociale. Une partie appartient à la classe ouvrière, une autre partie à la classe capitaliste et un troisième groupe fait partie d'une nouvelle classe moyenne dans une position contradictoire. Cette dernière n'est pas une classe fondamentale dans la société avec des intérêts et une politique différente, mais vacille entre les deux classes fondamentales. Ainsi ses membres peuvent se retrouver avec les employeurs contre les travailleurs, mais, surtout lors de luttes très dures, ils peuvent également faire cause commune avec les travailleurs.

Les fonctionnaires

Face au mécontentement périodique des travailleurs à l'égard de leurs conditions de vie, la classe dirigeante et ses politiciens doivent sans cesse réinventer de nouveaux boucs émissaires, pour s'assurer que le vrai coupable ne soit pas identifié. Ainsi, les fonctionnaires ont souvent été taxés d'être des "nantis", des privilégiés, à cause des "avantages" qu'ils ont.

Par ailleurs, des sociologues ont souvent exprimé l'opinion que les fonctionnaires ne peuvent pas être exploités, ne peuvent pas être vraiment des travailleurs comme les autres, parce qu'ils "n'ont pas de patron", parce que leurs salaires et leurs conditions de travail ne sont pas réglées par les conditions concurrentielles du marché.

L'économie moderne a besoin de travailleurs avec un niveau d'éducation plus élevé qu'auparavant, capable de manier des logiciels, des machines outils, comprendre une langue étrangère... C'est pour cela par exemple qu'on parle désormais d'amener 80% d'une tranche d'âge au niveau Bac. Elle a également besoin de travailleurs en bonne santé, logés dans des conditions acceptables.

La complexité de l'économie a également augmenté énormément le besoin de réglementation, et c'est l'Etat qui a pris ce travail en charge, organisant les Douanes, les inspections de travail et de santé, les commissions monétaires... Le nombre de fonctionnaires a ainsi augmenté continuellement

Nombre de fonctionnaires en France (millions)

  • 1989
  • Fonction publique d'Etat 2,06 2,8

    Fonction publique territoriale 0,61 1,2

    Fonction publique hospitalière 0,36 0,80

    Total 3,03 4,8

    (Source Gérer l'emploi public, Documentation Française 1994)
     
     

    La loi du profit

    L'Etat-employeur est sujet, tout comme le patron privé, à la dictature du marché. L'Etat doit assurer les services publics (transport, éducation, santé) au moindre prix possible pour permettre de libérer de l'argent pour l'investissement et le profit, et ainsi rester concurrentiel avec les autres pays développés. Les "critères de convergence" décidés par les grandes puissances européennes pour mettre en place la monnaie unique, reflétaient cette politique, ils obligent les Etats à réduire leur déficit public à 3% du PNB.

    Dans certains cas, l'Etat essaie d'assurer cette rentabilité à travers la privatisation. Dans d'autres, il recourt de plus en plus à des non-titulaires, vacataires, précaires, CES etc. Ou il accélère simplement les rythmes du travail. A titre d'exemple, en 1978, les employés des renseignements téléphoniques devaient répondre à 25 appels par heure. En 1996, ils en étaient à 50 !

    Le statut

    Par le passé, et en particulier à la fin de la seconde guerre mondiale, l'Etat a accordé aux fonctionnaires certaines concessions - le "statut des fonctionnaires", des meilleures conditions de travail que dans le privé, une sécurité de travail, etc. Parfois ces concessions ont été gagnées sans une grande lutte de la part des fonctionnaires eux-mêmes. Face à un mécontentement dans le secteur privé, et dans une période où la classe dirigeante commençait à entrevoir une longue période de stabilité économique, l'Etat était prêt à lâcher du lest (et les patrons à les payer) dans le but de fidéliser les fonctionnaires et les inoculer partiellement contre le mécontentement social.

    Ce sont les événements de mai 1968 qui ont conduit au protocole Oudinot (juste après les accords de Grenelle) qui a opéré une forte revalorisation des rémunérations des fonctionnaires et a accepté la négociation directe avec les syndicats représentatifs des fonctionnaires.

    Pourtant, à la fin des "trente glorieuses", lorsqu'il devient clair que la prospérité ne va plus durer, les patrons ne veulent plus payer.

    Pendant quelques années, les salaires des fonctionnaires ont mieux résisté à la crise, et les licenciements ont été rares. Mais dès 1983, il y a une politique salariale visant à casser l'indexation des salaires des fonctionnaires sur l'inflation. Une longue période d'attaques contre les fonctionnaires s'ensuit.

    Toutes les armes testées dans le privé par des entreprises traditionnelles sont peu à peu introduites dans la guerre de classe au sein de la fonction publique.

    Comme l'écrit Chassard dans Les Revenus en France, "après 1982, les pertes de pouvoir d'achat (des fonctionnaires) ont été pratiquement continues... et en 1987, les fonctionnaires ... retrouvaient.. leur pouvoir d'achat de 1974... il semble que les fonctionnaires ont payé assez cher la garantie de leur emploi."

    En 1995, le salaire moyen des fonctionnaires était de 8 804F, moyenne qui masque des millions payés autour du SMIC. En 1996, le gouvernement projetait de supprimer 7 000 postes de fonctionnaire.

    Les grèves du secteur public de la fin de 1995 par contre ont montré les limites des tentatives de l'Etat pour diviser les travailleurs en présentant les fonctionnaires comme des privilégiés. Malgré tout le battage médiatique (anecdotes sur les braves cadres qui se rendent au travail en stop ou en rollers ...), 57% de la population française a soutenu les grèves de novembre-décembre 1995.

    Capitalisme d'Etat et capitalisme privé

    Finalement, le fait que le fonctionnaire n'ait pas un grand capitaliste individuel comme patron ne le distingue pas du travailleur dans le privé - il y a énormément d'entreprises contrôlées par des trusts ou des holding où le "vrai" propriétaire est très loin du lieu de travail, et où le contrôle sur l'entreprise peut être acheté et revendu fréquemment sur les marchés financiers. Mais dans les deux cas, secteur privé et secteur public, le besoin des gérants de faire travailler les salariés plus pour moins d'argent est le facteur décisif.

    D'ailleurs, les très haut fonctionnaires qui gèrent le capital de l'Etat, et les cadres très supérieurs qui gèrent le capital des capitalistes milliardaires du privé... sont souvent les mêmes.

    Une étude en 1995 par le CNRS a trouvé que 47 des directeurs des 125 entreprises privées les plus grandes en France ont commencé leur carrière dans la fonction publique. (contre 41% en 1985)- trois sur quatre dans les grands corps. Comme le dit The Economist : "Nationalisation, reprivatisation, rien ne semble interrompre le remplacement à la tête des grandes entreprises d'un énarque par un autre."

    La lutte des classes dans le secteur public

    La précarisation du travail est flagrant dans le secteur public. La législation permet des types de contrat dans le secteur public qui seraient illégaux dans le secteur privé - les vacataires par exemple. Au total il y avait en 1995 800 000 agents de l'Etat non-titularisés, et 350 000 Contrats Emplois solidarité. Ces derniers contrats constituent une véritable banalisation de la pauvreté, puisqu'il s'agit de contrats à mi-temps, payés un demi-SMIC, avec interdiction de prendre ailleurs un deuxième emploi à mi-temps pour compléter le salaire !

    Dans l'éducation publique, des dizaines de milliers de maîtres auxiliaires ou d'assistants ne savent pas chaque année s'ils vont être réembauchés ou non, et si oui, à quel endroit ils seront affectés. Ceci permet des énormités comme en 1995, où 15 000 enseignants auxiliaires ont été licenciés sans aucun plan social.

    Ils ont un pouvoir énorme

    Le travail du secteur public est nécessaire à la réalisation du profit pour l'ensemble des entreprises. Ainsi les travailleurs du public ont un pouvoir énorme.

    Il y a une longue histoire de luttes dans le secteur public. En août 1953, quatre millions de grévistes dans les gares, les postes, le téléphone, l'électricité, ont mis en échec un projet du gouvernement de reculer l'âge de la retraite pour les fonctionnaires. En décembre 1986, les cheminots ont obligé le gouvernement à retirer une nouvelle grille de salaires .

    A la fin de 1995, après 2 jours de grève à la RATP, les entreprises s'inquiétaient de leurs profits et les marchés financiers commençaient à baisser. Après 6 jours de grève à la SNCF, les usines Peugeot se sont mis en chômage technique à cause du manque de pièces détachées acheminées en temps normal par le train.

    Intérêt commun

    Lors de la vague de grèves d'Automne 1995, les intérêts communs des fonctionnaires et des salariés du privé étaient très clairs. Les pompiers de l'Essonne ont organisé une grève en mai 1995 pour obtenir la mise en place d'un comité d'hygiène et de sécurité. "Certains centres sont dans un état de délabrement avancé, et les gars sont fatigués par manque d'effectifs" expliquait un délégué du personnel (Libération 2.5.95).

    En avril 1995, les employés de l'ANPE de Paris ont fait grève contre une tentative de l'employeur d'allonger d'une heure et demie l'horaire de travail hebdomadaire, et pour protester contre l'utilisation croissante de Contrat Emploi Solidarité, Libération du 19/4/95.

    En octobre 1990 les employés des Caisses Primaires d'Assurance Maladie ont fait grève et manifestaient à Paris (10 000 manifestants), Libération du 17.10.90. En Essonne, 700 avaient été en grève depuis quatre mois, bloquant deux millions de dossiers maladie dans leurs bureaux. Ils ont gagné une partie de leurs revendications salariales, surtout un coup de pouce pour les bas salaires, qui tournaient autour de 6 000 francs. 35 centres en Province entamaient des actions. En 1990, il y a eu 95 grèves locales dans les seules caisses d'assurance maladie.

    La cité des Sciences et de l'industrie à Paris a été fermée par la direction pendant deux jours en avril 1995, puisque les employés grévistes refusaient de prendre de l'argent et laissaient l'entrée libre aux expositions. La grève protestait contre le manque d'augmentations salariales collectives et l'injustice du fonctionnement des augmentations "au mérite" imposées par la direction.

    Le seul moyen de défendre les conditions de travail et de salaires des fonctionnaires dans une période de crise est l'organisation et l'action collective. La grande majorité des fonctionnaires font partie de la classe ouvrière.

    La majeure partie de cet article a été consacrée à tenter de démontrer que la grande majorité des salariés ont les mêmes intérêts et que ces intérêts sont contradictoires avec ceux de leurs employeurs. La classe ouvrière est plus grande qu'elle n'a jamais été.

    Lutte des classes et explosions révolutionnaires

    Comment nous, les marxistes pouvons-nous affirmer qu'il y aura encore des soulèvements révolutionnaires de la classe ouvrière, même si on accepte qu'elle est aussi grande que nous l'avons décrite dans cet article?

    Le premier argument que nous mettons en avant ce sont les exemples historiques. Régulièrement, malgré tous les commentateurs qui pensent que le processus révolutionnaire est dépassé ou impossible (et de tels commentateurs n'ont jamais manqué depuis 150 ans), il y a des soulèvements massifs de travailleurs avec un potentiel révolutionnaire.

    En 1870 à Paris, en octobre 1917 en Russie, en 1919 en Allemagne, en 1936 en Espagne, en 1968 en France, en 1973 au Chili, en 1981 en Pologne, la classe ouvrière a ébranlé de façon explosive l'ordre établi, et a commencé à mettre en place un système de pouvoir alternatif au capitalisme. Chaque fois, elle a été battue, en quelques mois ou en quelques années.Une fois seulement, en Russie en 1917, elle a réussi à établir un Etat ouvrier, qui a duré plusieurs années jusqu'à son renversement par Staline.

    Tous ces événements démontrent que les contradictions de classe à l'intérieur de notre société explosent périodiquement dans des luttes qui rassemblent non des milliers mais de millions. Des efforts constants sont déployés par les classes dirigeantes des différents pays pour empêcher justement les révoltes de milliers de travailleurs de faire tâche d'huile.

    A une grande échelle, on voit dans l'exemple de la Pologne en 1981 le type d'explosion possible : qui deux ans avant, même en voyant les grèves de dizaines de milliers de travailleurs en Pologne aurait pensé à un syndicat de six millions de travailleurs construit en six mois et contrôlant toute la vie économique de plusieurs grandes villes ?

    A une échelle plus restreinte, en 1995 en France on a vu comment dans toute une année (1994-1995) le nombre de journées de grève dans le pays ne dépassait pas les 500 000, puis dans une seule journée, le 10 octobre 1995, plus de deux millions et demi de travailleurs ont fait grève, suivi en novembre de plusieurs millions de journées de grève.

    La révolution: conditions nécessaires

    De la même façon, les marxistes ne peuvent pas savoir exactement quand va venir une explosion révolutionnaire. Certaines situations sont plus prometteuses que d'autres, mais personne n'a prévu 1968, et à de nombreuses époques, les révolutionnaires ont été surpris par des explosions sociales.

    Les éléments qui mènent à la prise de conscience des travailleurs et les mouvements de révolte de masse qui en résultent sont complexes. Ils sont de trois types : les conditions objectives du travail ou de l'économie, les explications de la société qui existent dans la tête des travailleurs (la conscience de classe), et les structures et actions des dirigeants des travailleurs, car toute activité collective dépend en grande partie de la qualité de sa direction.

    La conjoncture économique, l'intensité des attaques des patrons sur les conditions de travail en font un. Mais l'existence d'organisations, de direction et d'idées qui présentent une alternative au capitalisme en ont une autre. Le niveau de confiance des travailleurs est fondamental, niveau qui est à son tour complexe;

    Il n'est pas de cas où plus ça va mal pour les travailleurs, plus ils se battent. Les travailleurs aux Etats Unis bénéficient pour la majorité que de 15 jours de congés payés dans l'année. Si le gouvernement français essayait d'introduire ce système en France, on peut être sûr qu'il y aurait une explosion massive de luttes. Ce n'est pas le niveau absolu de vie qui indiquent si les travailleurs vont se battre ou non.

    D'ailleurs, les différentes vagues de lutte massives n'ont pas été dirigées par les travailleurs les plus opprimés, mais par ceux qui avaient le plus d'organisation et de confiance. Le syndicat Solidarnösc en Pologne en 1980, par exemple, fut démarré et dirigé par les travailleurs des chantiers navals, loin d'être les plus misérables des salariés polonais à l'époque.

    Et même si un élément dans des luttes sociales peut être une reprise économique qui rend plus difficile aux patrons de dire qu'il n'y a pas de moyens pour satisfaire leurs revendications, il n'est pas vrai non plus qu'une reprise amène automatiquement une vague de luttes..

    L’unité de classe

    Dans les paragraphes précédents, nous avons examiné la position de classe des ouvriers, des employés, des fonctionnaires, les pressions des patrons sur eux, et leur façon de réagir.

    Mais ces sections ne subissent pas chacune dans leur coin l'exploitation, et elles ne sont pas obligées de lutter chacune dans leur coin, comme le disent certains sociologues. Il n'y a pas de muraille de Chine entre les différentes sections de la classe ouvrière. La confiance ou la démoralisation se généralise assez rapidement. Si les cheminots gagnent une grève, les travailleurs chez Renault, les fonctionnaires ou les postiers auront d'autant plus confiance pour pouvoir se battre pour leurs propres revendications.

    Le rapport de forces général entre les classes détermine les actions de l'Etat à l'égard de la classe ouvrière. Du côté de la classe ouvrière, le niveau de colère et de confiance, le taux de syndicalisation, l'implication de la base, la qualité de la direction locale et nationale des travailleurs jouent chacun pour pouvoir imposer des avancées générales (par exemple, l'introduction du SMIG, de la 4ème semaine de congés payés et du droit à la section syndicale dans l'entreprise en 1968, l'introduction des 40 heures et des Conventions collectives en 1936). Du côté de la classe dirigeante, la démoralisation de la classe ouvrière, la marge de manoeuvre sur les marchés mondiaux, son unité autour d'un projet cohérent, sont des facteurs qui déterminent le rapport des forces.

    On voit ainsi que le vieux slogan syndical "un pour tous, tous pour chacun" prend son sens. C'est dans les périodes où les travailleurs mieux payés ont lutté pour des améliorations de salaires et de conditions de travail, que les moins payés en ont bénéficié aussi (l'introduction du SMIG, etc. ). A l'inverse, dans une période où les travailleurs mieux payés et qui ont la sécurité d'emploi sont attaqués (dans les années 80 et 90 par exemple) les travailleurs moins payés souffrent encore plus - étant souvent réduit à des contrats temporaires, des horaires "flexibles" ou des contrats bidon du genre "Contrat Emploi Solidarité" (2800F pour un mi-temps, avec interdiction de travailler ailleurs).

    Cet exposé n'avait pas pour but de prétendre que les travailleurs aujourd'hui constituent une poudrière, qui à tout moment pourrait exploser. La vague des grèves de 1994-95 vient après une longue période de reflux des luttes. Pendant les années 1980, les dirigeants syndicaux ont largement freiné les grèves à cause de la présence d'un gouvernement dit socialiste. C'est un des facteurs qui a mené à une désyndicalisation très importante. L'autre facteur essentiel est le chômage et la confiance des patrons qui pensaient pouvoir mener des attaques sans qu'il y ait de révolte significative.

    Etant donné la nature de la direction syndicale, des négociateurs professionnels de plus en plus intégrés dans l'appareil d'Etat et d'autres commissions paritaires nationales etc., peu intéressés à la mobilisation de la base, ce qui est surprenant est peut-être le nombre de conflits qui se déclenchent plutôt que la passivité.

    En tout état de cause, la longue période de reflux et de défensive pèse encore sur les luttes aujourd’hui. dans de nombreux secteurs industriels, les traditions de solidarité et de mobilisation de la base ont été grignotées peu à peu. Dans d'autres secteurs en expansion, les banques, les assurances, l'informatique, ces traditions n'ont pas encore pris racine.

    Les chômeurs et les exclus

    Un des caractéristiques fondamentales des crises économiques sous le capitalisme est la montée du chômage. En France, depuis 1967, la montée du chômage a été quasiment constant. Le cap d'un million de chômeurs recensés a été franchi en 1977, celui de 2 millions en 1984, et celui de 3 millions en 1993.

    Les théories sur l'exclusion supposent qu'il existe une couche de la société - les exclus - qui sont en dehors de la classe ouvrière, et qui ont des intérêts contradictoires avec celles des travailleurs. Elles prétendent également que les travailleurs précaires et ceux avec un emploi stable n'ont pas les mêmes intérêts.

    Mais la grande pauvreté en France est un résultat de la crise économique, avec les patrons licencient par dizaines de milliers. Elle est, elle-même, la cause des ruptures familiales, de plus en plus fréquentes avec les pressions sociales et psychologiques sur les foyers ouvriers dans la crise. Elle n'est pas le résultat des péchés de la majorité qui seraient des privilégiés qui ne défendent que leurs propres intérêts et ne s'intéressent pas au destin des "exclus".

    En fait, 55% des français ont peur "de devenir un jour des exclus, des SDF ou des chômeurs de longue durée". Et seuls 8% des SDF se disent choqués par les revendications de ceux qui ont un emploi.

    En tout état de cause, c'est quand les travailleurs se battent que les chômeurs s’en sortent le mieux. Dans la période de luttes de 1968 à 1974, les allocations chômage étaient bien plus élevées qu'aujourd'hui. La mise en place du SMIC a ;été gagnée par l'action de travailleurs qui très souvent gagnaient, eux, beaucoup plus.

    Quant au développement de l'emploi précaire c’est une menace pour tous les travailleurs. C'est pour cela que, en 1995 et 1996, les grèves ont souvent eu comme revendication l'embauche définitive des CDD voire simplement de nouvelles embauches. En avril 1996, par exemple, les syndicats de EDF-GDF se sont mobilisés pour demander plus de nouvelles embauches, au delà des 2500 prévus par la direction pour remplacer les départs.

    La classe ouvrière dans le monde

    Les transformations de la classe ouvrière en France sont les mêmes que dans les autres pays du monde. Dans tous les pays, la classe ouvrière a énormément grandi depuis 50 ans.

    Aux Etats-Unis, il y a 12,4 millions d'ouvriers qualifiés, 6,8 millions d'employés de vente, 10,7 millions d'ouvriers spécialisés, 3,5 millions de travailleurs dans les transports, 5,9 millions de manoeuvres, 14,6 millions d'employés dans les services.

    En Corée du Sud en 1963, 8.7% de la population active travaillait dans l'industrie; en 1981 il y en avait 26 %. A Taiwan entre 1952 et 1977, la proportion de classe ouvrière industrielle s'est multiplié par quatre.

    En Chine, il y a plus de 123 millions de salariés dans les villes, et 62 millions à la campagne. Il y a 5 millions de mineurs. En Afrique du Sud il y a 7 millions d'ouvriers.

    Dans le monde entier il y a maintenant un milliard de salariés, très concentrés dans certains pays. La Chine et l'Inde compte un tiers de ces travailleurs. Les Etats Unis, l'ex-Union soviétique et l'Europe encore un tiers. 20% des ouvriers travaillent dans la manufacture (38 millions en Chine, 7 millions au Brésil...) Il y a plus de 10 millions de travailleurs dans chacune des 9 plus grandes villes du monde..

    C'est la force la plus massive, la plus concentrée et la plus puissante qui a jamais existé dans l'histoire
     
     

    CONCLUSION

    La confusion est un pilier fondamental de la société capitaliste. Le système de profit a besoin que nous ne comprenions pas le fonctionnement de la société, et c'est pour cela que tellement de mensonges de malentendu et de confusion règnent au sujet de la lutte des classes.

    Les autorités intellectuelles et les médias n'arrêtent pas d'entonner qu'il n'y a plus de classe ouvrière, ou qu'elle est devenue définitivement marginale. Le Nouvel Observateur du 6.6.96 a caractérisé mai 1968 comme "la fin d'une aventure, celle du prolétariat classique, aux prises avec le monde moderne". Face aux explosions de décembre 1995, les sociologues, même censés être de gauche, ont refusé d'y voir une lutte de classes.

    Michel Wievorka commenta "Le mouvement de décembre a-t-il exprimé autre chose que la défense d'un type de société nationale en déclin", et prétend, scandaleusement que le mouvement de grèves " ouvre ... une espace dans lequel les idées du Front national, sinon son implantation politique et syndicale pourraient se déployer " Pour Alain Touraine, "Le mouvement de novembre-décembre n'était pas un mouvement social", et pour un de ses collaborateurs "Le mouvement de grève qui s'est déclenché est un non-mouvement social... étant un non-mouvement , il n'avait pas d'acteur social central."!! Pour le journaliste Jean Pierre Legoff les grèves (soutenues par une claire majorité des travailleurs) étaient "politiquement, ethiquement et idéologiquement stériles".

    Des millions de gens en France sont en colère contre un monde qui semble promettre de plus en plus de chômage, de pauvreté, de précarité en France et n'a rien à proposer au niveau mondial qu'encore des famines et des guerres.

    Mais la confiance des travailleurs dans notre capacité de s'unir pour renverser le capitalisme et mettre en place une société plus humaine est gravement atteinte. Les espoirs suscités par l'élection du gouvernement Mitterrand ont été écrasés. Peu de gens croient que par le parlement on peut changer fondamentalement la société. L'expérience des pays de l'Est, qui au nom du socialisme ont mis en place un système d'exploitation et d'oppression encore plus brutal que les sociétés occidentales a été un autre coup massif pour la confiance des travailleurs dans le socialisme.

    La crise capitaliste s'aggrave d'année en année. Il faut absolument que les travailleurs s'organisent, à la fois pour défendre leur niveau de vie et leurs emplois, et pour intervenir sur toutes les questions politiques. Il faut reconstruire les syndicats, et les rendre énormément plus démocratiques.

    Il faut également une organisation de socialistes révolutionnaires capable d'expliquer le monde, de participer à toutes les luttes contre l'exploitation et contre l'oppression en affichant clairement leurs idées. Il faut des socialistes capables d'écouter et de convaincre. Il faut un parti révolutionnaire.
     

    John Mullen

    Socialisme International
     anticapitalisme &révolution
     
     
    N° 1  novembre 2001  N°  2 février 2002 Nouveau N° 5 octobre 2002
    N° 3 mai 2002 N° 4  juillet 2002 Recevez  notre bulletin électronique
    Bibliothèque anticapitaliste Liens