Centénaire de la CGT

Cet article est paru dans Socialisme International en 1995

Un siècle de lutte de classe
Cette année marque le centenaire de la CGT (Confédération Générale du travail) fondée en 1895 lors du congrès de Limoges. L'histoire de la CGT est également l'histoire des luttes des travailleurs en France au vingtième siècle.
Dans le texte de fondation  on lit : «La Confédération générale du travail a exclusivement pour objet d'unir, sur le terrain économique et dans des liens d'étroite solidarité, les travailleurs en lutte pour leur émancipation, intégrale.»

Les origines
Jusqu'en 1895 l'Etat français reprimait férocement les tentatives d'organisation par les travailleurs. Mais dès la révolution française les travailleurs s'organisent pour se défendre. Ils se forgent des traditions de classe. Ainsi, dans l'Echo de la Fabrique en 1832, le journal des Canuts de Lyon écrivit : «Les ouvriers, quel que soit le pays qu'ils habitent, sont tous frères.»

La Charte d'Amiens
Au début du siècle la crise économique et la menace de la guerre radicalisent les travailleurs. Au congrès d'Amiens en 1906 pour la CGT le syndicalisme «prépare l'émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l'expropriation capitaliste.»
Mais la grève générale, qui est préconisait contre la guerre n'est jamais utilisée. A l'issu de la première guerre mondiale et dans le sillage de la révolution de 1917 les désaccords sur la stratégie de lutte ont pour conséquence la scission du syndicat entre la CGT sous Léon Jouhaux et les «unitaires» (CGTU) sous la direction, entre autres, de Benoît Frachon, secrétaire général de 1945-67.

L'unité
L'arrivée au pouvoir d'Hitler en Allemagne en 1933, et la montée du fascisme en France polarisent la situation politique. Face aux menaces fascistes les syndicats appellent à la grève générale. Les travailleurs, conscients du danger mortel qui représente le facsisme poussent pour l'unité syndical. A Paris le 12 février 1934 les deux cortèges syndicaux s'unissent contre les fascistes. Cette poussée unitaire fait reculer les fascistes et aboutit à la réunification syndicale un an plus tard.
Cette année marque le début d'une montée fulgurante de luttes. La grève générale de 1936 et les occupations d'usines sous le gouvernement du Front populaire arrrachent la semaine de 40 heures, les congés payés et des droits syndicaux, tels que les délégués du personnel. En 1937 la CGT compte plus de 4 millions d'adhérents, comparés à un million en 1934.

L'après-guerre
Sortie de la clandestinité après la Seconde guerre mondiale, la CGT occupe un rôle central dans la défense des travailleurs. Le boom économique des «Trente glorieuses» n'empêche en rien les attaques des patrons, par exemple sur les retraites du secteur public en 1953. C'est par la grève que les travailleurs défendent victorieusement leurs statuts.
La croissance économique pousse les travailleurs à demander leur part des richesses. La grève des mineurs en 1963 marque le début d'une contre offensive par la classe ouvrière qui va durer jusqu'au début des années 70. Face à la mobilisation syndicale l'attitude de la classe dirigeante est sans ambiguïté, de Gaulle écrit à Pompidou «il est essentiel, pour le présent et pour l'avenir, que l'issue [de la grève] soit l'échec complet de ceux qui ont monté l'assaut.» Mais le succès de la grève présagera la révolte de 68.

Demandons l'impossible
Quand la CGT appelle à la grève générale le 13 mai 1968 en solidarité avec les étudiants, brutalement reprimés par la police la mobilisation dépasse toutes les attentes. Plus d'un salarié sur deux fait grève et la France est paralysée. Les expectations atteignent un tel point que quand les dirigeants de la CGT annoncent les accords de Grenelle à Renault-Billancourt ils se font hués. Les travailleurs voulaient bien plus, mais une fois de plus ces sont les directions syndicales et politiques qui decoivent.

La crise
Depuis vingt ans la CGT voit ses effectifs en chute libre. Malgré cela elle reste la principale centrale syndicale. Entre retraités et actifs elle revendique 600000 membres. Beaucoup des pertes sont dues aux licenciements massifs, dans la sidérurgie par exemple. Mais il y a aussi des luttes exemplaires.
En 1993 c'est une manifestation de 60000 à Lyon qui obtiennent la réintégration des travailleurs de ManuFrance. Et dans les secteurs où il y a peu de tradition syndicale, comme dans les services, la restauration, la CGT progresse.
Cent ans après sa fondation des jeunes travailleurs, de ceux d'Alsthom à ceux qui travaillent dans les McDos découvrent la nécessité de syndiquer pour défendre ses intérêts au travail.
Nicholas Barrett

Nous voulons un syndicat de la lutte de classes
« Affirmer ces constats - c'est à dire la permanence de l'exploitation tant que le capitalisme existera - ne minore en rien, bien au contraire, le caratère exaltant des transformations dans le syndicalisme que les générations présentes ont le devoir d'impulser. » Ainsi est intervenu Louis Viannet, secrétaire général de la CGT, au meeting pour célébrer le centenaire de la CGT à Limoges le 12 septembre 1995.
Quatre millions de fonctionnaires ont fait grève le 10 octobre dans l'unité syndicale contre le gel de leurs salaires. Depuis deux ans ce sont les luttes unitaires telles que la grève d'Air France en 1993, à Alsthom en novembre 1994 et en Corse cette année qui ont remis la lutte de classes à l'ordre du jour.
Les patrons le comprennent. Debut novembre au CEA-Saclay une entreprise de restauration à fait appel aux gendarmes et aux commandos de la direction pour essayer de briser une grève. C'est la solidarité entre les grèvistes et les salariés du CEA qui a fait plier la direction.

Et l'action de 15000 travailleurs à Toulouse le 19 septembre a obligé la direction de l'EDF à retirer les sanctions qui frappaient sept militants syndicaux.

Les patrons intensifient les attaques contre les travailleurs. Notre résistance doit être plus claire, plus déterminée.
Le 45e congrès de la CGT, qui se tient du 4 au 8 décembre sera marqué par le débat sur les nouveaux statuts proposés par la direction confédérale. Elle propose de remplacer les statuts adoptés par la conférence de Lille en 1982.
Les nouveaux statuts parlent de l'exploitation capitaliste comme une de maintes formes d'exploitation. Ils ne parlent plus de « socialisation des moyens de production » mais de la « construction d'une société solidaire ». Le but affirmé de la direction est d'actualiser le syndicalisme, le resultat sera de le compromettre.

L'opposition se cristallise autour de la question des statuts. La Fédération de la métallurgie envoient ses militants les plus expérimentés pour défendre l'idée de la lutte des classes. Dans la SNCF et à EDF-GDF, deux secteurs en lutte en ce moment les nouveaux statuts sont critiqués.

Le syndicat des industries chimiques des usines Solvay (54 Dombasle) a pris position dans l'Hebdo de l'actualité sociale du 10 novembre « Certes, le document étant un texte de compromis, évoque formellement le caractère de "syndicalisme de lutte de classes" de la CGT et son rôle dans "la lutte émancipatrice des salariés". Certes, il met l'accent en différents endroits sur la "solidarité de luttes et d'intérêts" entre tous les salariés, la nécessité de "rassembler le monde du travail", de "faire grandir les convergences" et "d'organiser l'action unie". Mais ces affirmations renouvelées sont noyées dans de longs et insipides bavardages qui recouvrent toute une orientation qui en conduisent complètement la signification.
L'ensemble des remarques de la commision exécutive amène celle-ci à rejeter le document dans son intégralité, car l'amendement serait en accepter les fondements, c'est-à-dire s'intégrer dans une pratique de collaboration de classes. »

Les querelles au sommet de la CGT entre l'appareil autour de Viannet, et les modernisateurs comme Lydia Brovelli, responsable du groupe de travail qui a élaboré la proposition des nouveaux statuts est un reflet de cette bagarre. Dejà, il y a eu des départs, comme la démission spectaculaire cette année de la direction de la CGT d'Alain Obadia, plus proche de Brovelli que de l'appareil traditionnel.

Mais la vraie signification réside dans l'orientation qui sera donnée par la direction de la CGT dans les années à venir à des millions de travailleurs.

Nous devons saisir chaque occasion pour polemiquer contre les nouveaux statuts, de proposer le maintien des anciens statuts.

En 1849 K. Marx écrivait que les syndicats « servent à l'unification de la classe ouvrière, à la préparation du renversement de toute l'ancienne société avec ses antagonismes de classes. »
Près de 150 plus tard cette idée est plus vrai que jamais.
Nicholas Barrett
 

Article 1 des statuts actuels
La Confédération Générale du Travail, régie par les présents statuts, groupe toutes les organisations rassemblant, sans distinctions d'opinions politiques, philosophiques et religieuses, les salariés conscients de la lutte à mener pour défendre leurs intérêts moraux et matériels, économiques et professionels.
S'inspirant dans son orientation et son action des principes du syndicalisme démocratique de masse et de classe qui dominent l'histoire du mouvement syndical français, la CGT s'assigne pour but la suppression de l'exploitation capitaliste, notamment par la socialisation des moyens de production et d'échange. Dans l'intérêt même de tous les salariés, la CGT se prononce pour la réalisation d'une organisation syndicale unique et agit en conséquence. Nul  ne peut se servir de son titre de confédéré ou d'une fonction de la Confédération dans un acte politique ou électoral extérieur à l'organisation.

la CGT en 1995
600000 adhérents
27% de femmes
9% des syndiqués ont moins de 30 ans (quatre fois plus que la moyenne syndicale)
35 Fédérations
un bimensuel confédéral - le peuple
un hebdomodaire - l'Hebdo de l'actualité sociale VO-CGT