Maintenir des orientations stratégiques révolutionnaires

Sur la nouvelle force politique et la question du gouvernement anticapitaliste

Ce texte est paru dans le bulletin de débats pour le congrès de la LCR 2003

Sur deux questions inextricablement liées, les thèses majoritaires au CC expriment des glissements très dommageables.

Sur le parti nécessaire
Elles tracent la perspective de construction d'« une nouvelle force politique anticapitaliste ». A aucun moment on ne trouvera de référence au caractère révolutionnaire ou non de cette force. Cela est même soigneusement évité. Un programme anticapitaliste et un label « 100 % » seraient les éléments fondamentaux de la définition de sa nature.

On peut être anticapitaliste sans être révolutionnaire. Tout dépend de ce que l'on entent par anticapitalisme. Est-ce seulement l'opposition au néolibéralisme ? l'opposition au capital privé comme public ?

L'anticapitalisme n'est pas incompatible avec le réformisme ou le centrisme sur la question de la stratégie pour la conquête du pouvoir. Un programme de mesures radicales, même anticapitalistes, ne peut valoir de substitut à une stratégie révolutionnaire claire de destruction du pouvoir d'État bourgeois. .

En d'autres termes, les thèses définissent les contours d'une force politique... non délimitée stratégiquement, pour reprendre une formule autrefois à la mode. Une telle formation ne ne pourrait être conquise à un programme authentiquement révolutionnaire que sous l'aiguillon d'au moins un regroupement substantiel de militant(e)s révolutionnaires qui, systématiquement, par l'action et la propagande, tenterait de convaincre la majorité des membres qu'il faut opter pour une stratégie clairement révolutionnaire. Pas un mot n'aborde cette question cruciale. Une force anticapitaliste deviendrait presque synonyme de parti révolutionnaire en gestation.

La nature du parti nécessaire est liée à la nature même de la révolution prolétarienne. Sans pouvoir des travailleurs sur les plans économique, politique et militaire, il est impossible d'entamer un processus de construction d'une société sans classe (pour les besoins de la simplification, je n'aborde pas la question de l'extension géographique de la révolution).

Le parti nécessaire reflète le futur socialiste démocratique comme le présent capitaliste. Visant au contrôle par la majorité, il doit être démocratique pour s'innerver de la classe ouvrière et pour renforcer le pouvoir de celle-ci sur la société. Visant à briser le pouvoir d'État hypercentralisé de la bourgeoisie et à disperser son état major, le gouvernement,  il doit être très centralisé. Ce sont les fondements du nécessaire centralisme démocratique. Ce parti est  une armée démocratique révolutionnaire menant un combat centralisé pour la démocratie révolutionnaire socialiste. Seule une force politique qui se trempe dans les luttes quotidienne, aussi petites soient-elles, en maintenant toujours publiquement l'objectif stratégique sera en mesure de jouer le rôle de direction révolutionnaire de la classe ouvrière et des opprimés. Une force politique uniquement anticapitaliste ne le pourra pas  : sa stratégie est l'expression d'un compromis permanent entre révolutionnaires, centristes et réformistes radicaux au sein même de la même formation. Une force politique qui n'a pas clairement tranché la question de la destruction de l'appareil d'État bourgeois faillira à coup sur.

Marx pensait que la formation de grands partis de la classe ouvrière incluant toutes les tendances en leur sein serait favorable aux courants authentiquement communistes. La Première Internationale déjà ne résista pas en période de recul des luttes à la coexistence des anarchistes et de socialistes révolutionnaires. La Deuxième internationale fut construite sur la méthode « large ». Sa faillite, au premier jour de  la Première guerre mondiale, démontra que la méthode de Marx et Engels ne pouvait plus être maintenue. Il fallait une délimitation stratégique. C'est qui fonda la nécessité de la Troisième internationale (et ses 21 conditions) et, avant même son lancement, d'une alternative aux partis réformistes et centristes. Cette leçon vaut également pour aujourd'hui, même si le contexte est bien entendu très différent.

Il faut constituer une force révolutionnaire visant à acquérir une implantation de masse clairement en dehors des grandes formations réformistes, social-démocrates et centristes. C'est tout l'enseignement que l'on peut tirer du succès de la révolution russe grâce  l'existence préalable d'un parti révolutionnaire, le parti « bolchevique ». C'est aussi, dans un sens négatif, l'enseignement des tragiques défaites de la Commune de Berlin en janvier 1919 et de la révolution allemande entre 1918-1923, en raison de l'absence d'un parti révolutionnaire doté d'une solide expérience. Il ne s'agit bien entendu pas de faire de grande déclarations de pureté. Ces développements ne résolvent pas la question de la transcroissance qualitative de la LCR. Mais seule la clarification des principes et le tranchant révolutionnaires permettent ensuite d'aborder avec assurance toutes les tactiques nécessaires.

Un bon gouvernement de « gauche » anticapitaliste ?
Quant à la stratégie par rapport au pouvoir d'État, le glissement est très dangereux.

9.« C'est en fonction du programme, de la volonté rompre avec le système capitaliste, du rapport au mouvement social que nous déterminons notre attitude à l'endroit de la question du gouvernement. C'est dans ce sens que nous défendons la perspective d'un gouvernement du monde du travail, appuyé sur les mobilisations sociales, appliquant un programme anticapitaliste ouvrant la voie à un socialisme démocratique » (Je souligne, HB)

La formule, sociologique plutôt que marxiste, de « gouvernement de monde du travail » ne fait qu'embrouiller un peu plus les choses. Certes on peut lui trouver un sens commun populaire. Mais faut-il y inclure les petits patrons, les artisans, les travailleurs à domicile, les cadres de haut niveau ? Le flou est artistique. Il vaut mieux parler d'un gouvernement des salariés ou, pour reprendre les termes historiques de la IIIème Internationale communiste, d'un « gouvernement ouvrier ».

Les thèses affirment qu'un bon programme anticapitaliste et l'appui sur une mobilisation sociale d'ampleur permettrait à ce gouvernement  « d'ouvrir la voie à un socialisme démocratique » !!! Ce gouvernement serait-il un instrument de la révolution imminente ou serait-il l'acteur (« appuyé sur les mobilisations sociales ») de la transformation socialiste ?  Il faut bien relever cette question car notre camarade Olivier Besancenot y est revenu à plusieurs reprises dans ses déclarations publiques. Les thèses de la majorité du CC veulent désormais consacrer une formule qui ouvre désormais une porte dangereuse vers l'idée qu'il suffirait d'avoir un gouvernement anticapitaliste pour que la voie d'un socialisme démocratique soit ouverte.

Cela recouvre le débat sur le « gouvernement ouvrier » abordé dans les textes les plus précieux du mouvement communiste révolutionnaire, ceux des Congrès de l'Internationale communiste . Citons les longuement :

« A la coalition ouverte ou masquée bourgeoise et social-démocrate, les communistes opposent le front unique de tous les ouvriers et la coalition politique et économique de tous les partis ouvriers contre le pouvoir bourgeois pour le renversement définitif de ce dernier. Dans la lutte commune de tous les ouvriers contre la bourgeoisie, tout l'appareil d'État  devra tomber dans les mains du gouvernement ouvrier et les positions de la classe ouvrière en seront renforcées [je souligne, les thèses parlent bien ici de l'appareil d'État bourgeois, Hassan Berber].

« Le programme le plus élémentaire d'un gouvernement ouvrier doit consister à armer le prolétariat, à désarmer les organisations bourgeoises contre-révolutionnaires, à instaurer le contrôle de la production, à faire tomber sur les riches le principal fardeau des impôts et à briser la résistance de la bourgeoisie contre-révolutionnaire.[...] [Je souligne, HB]

Les thèses de l'Internationale envisageaient ensuite différentes formules de « gouvernement ouvrier » dont certaines n'étaient que des « gouvernements camouflés de coalition entre la bourgeoisie et les leaders ouvriers contre-révolutionnaires ».

« Les  communistes sont disposés dans certaines circonstances et sous certaines garanties, à appuyer un gouvernement ouvrier non communiste. Mais les communistes devront à tout prix expliquer à la classe ouvrière que sa libération ne pourra être assurée que par la dictature du prolétariat»

Précieuses et d'une toute autre nature que les lignes extraites des thèses de la majorité du CC, ces extraits n'épuisent évidemment pas le débat nécessaire. Il faut le mener en toute clarté d'autant plus que les expériences en Allemagne au cours des années vingt n'ont pas nécessairement été concluantes. Cependant, pour l'IC,  seul le « renversement » de la bourgeoisie et de son appareil d'État, l'instauration d'un pouvoir politique des masses ouvrières et opprimées en arme, contrôlant les moyens de production, crée les conditions permettent une transition vers une société « socialiste démocratique ».

Le vocable à la mode dans notre organisation, « programme de rupture avec le capitalisme », ne fait qu'obscurcir les choses. Le terme de rupture porte toute l'attention de la nature du pouvoir d'État, vers la question de la qualité « anticapitaliste » du programme  économique d'un bon gouvernement « anticapitaliste ». Le glissement est complet lorsqu'on affirme que celui-ci ouvrirait la voie à un « socialisme démocratique ».

Il ne s'agit pas de faire un procès d'intention. Les rédacteur des thèses veulent la révolution socialiste. Mais l'écrit est l'écrit.

Toutes les questions tactiques ne peuvent être clairement posées que si les questions stratégiques sont clarifiées. Les thèses tranchent dans le sens de mauvais compromis. Aucune coalition, si majoritaire soit-elle, ne pourra tenir longtemps et solidement sur cette base

Hassan BERBER (LCR Argenteuil)
 

Socialisme International  anticapitalisme&révolution
Revue trimestrielle publiée par des militant(e)s de la Ligue Communiste Révolutionnaire
 
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