Pourquoi la défaite de la Révolution russe
Chris Harman
 

Introduction

L’effondrement des régimes des pays de l’Est depuis la fin de 1989, a partout renforcé l’idée de l’échec final du socialisme dans son ensemble. Marx et Lénine, au même titre que Staline, semblaient n’avoir oeuvré, quels qu’aient été leurs penchants personnels et leurs méthodes, que pour des régimes stagnant économiquement, arriérés socialement, ne respectant aucune liberté individuelle, minés de l’intérieur, honnis par leur propre population.

L’idée populaire selon laquelle après toute révolution une minorité reprendra le contrôle de la société semblait confortée. L’idéologie bourgeoise peut sembler avoir raison en affirmant, comme on l’entend souvent sous sa version populaire : " Le socialisme c’est bien beau, mais il ne faut pas tenter de le mettre en pratique. Cela donnerait naissance à des sociétés monstrueuses, car l’homme est égoïste ", etc.

Beaucoup de gens de gauche, voire de la gauche révolutionnaire, sont aujourd’hui relativement désarmés pour défendre la Révolution russe, parce qu’ils avaient eux-mêmes des illusions dans ces régimes. Illusions plus ou moins importantes, mais illusions. Ils leur attribuaient un caractère supérieur au capitalisme occidental parce que les moyens de production y étaient nationalisés. Les définitions de l’URSS comme socialiste ou comme Etat ouvrier dégénéré n’étaient elles-mêmes pas des définitions matérialistes de la nature de cet Etat : elles considéraient le caractère juridique de propriété (collective) comme le critère décisif de la nature ouvrière et progressiste de ces Etats. Au lieu d’étudier les rapports réels de production et sociaux pour savoir quelle classe sociale contrôlait la société, ils persistaient à définir, avec un ridicule qu’on pourra difficilement égaler, ces horribles dictatures de régimes ouvriers.

Aujourd’hui, des staliniens qui défendaient aveuglément la prétendue supériorité de ces régimes, comme Anicet Le Pors, un des dirigeant du mouvement Refondations, et membre du Comité central du PCF, annoncent qu’il faut abandonner tout simplement le marxisme comme instrument d’analyse et "se débarrasser de tout le bric-à-brac de la lutte de classe".

A l’opposé de leur démarche, avant et après leur reniement, l’intérêt essentiel de cette brochure de Chris Harman est d’offrir une analyse matérialiste des causes réelles de la dégénérescence puis de l’échec de la Révolution russe, entre 1917 et 1929. Elle définit son caractère et ses contradictions dès l’avènement au pouvoir de la classe ouvrière. C. Harman y détecte les causes économiques, sociales et militaires qui disloquèrent celle-ci au cours de la guerre civile de 1918-1921.

Il identifie les cause de l’émergence de la bureaucratie, décrit sa différenciation interne, les facteurs qui lui permirent de bénéficier d’une autonomie croissante, avant qu’elle ne se constituât à la fin des années 20 en une classe dominante indépendante soumettant toutes les autres classes de la société.

Cette brochure est indispensable pour défendre l’esprit de la Révolution russe et tirer les leçons de sa défaite. Elle permet de répondre au pessimisme des idéalistes qui situent dans la nature de l’homme les causes de l’échec de révolutions. Elle permet aussi de fournir des bases autrement plus solides pour poursuivre le combat à ceux qui entretenaient des mythes au sujet de l’URSS et sont aujourd’hui plongés dans le désarroi.

Hassan Berber 29 juillet 1991





Ce texte a été pour la première fois publié en 1967 dans le n° 30 de la revue International Socialism (1ère série), éditée par notre organisation soeur en Grande-Bretagne Il a até publi ésous le titre "Pourquoi l'échec de la Révolution russe" par Socialisme International en 1991.

1. Les deux révolutions

La période qui se situe entre les deux révolutions de Février et d’Octobre 1917 a été façonnée par deux processus simultanés.

Le premier eut lieu dans les villes : une croissance très rapide de la conscience de classe ouvrière. Vers les Journées de juillet, les ouvriers industriels semblaient avoir atteint une conscience des intérêts divergents des classes sociales au sein de la révolution.

Dans les campagnes, une autre forme de divergence entre les classes prit forme. Elle s’effectua entre deux classes possédantes : les propriétaires fonciers et les paysans. Ces derniers n’aspiraient pas au socialisme. Leur but était de s’emparer des domaines des propriétaires fonciers, mais pour les diviser en parcelles individuelles. Même les Koulaks (les paysans riches), pouvaient participer à ce mouvement.

La révolution n’aurait pas pu avoir lieu sans la simultanéité de ces deux processus. Cependant, ce qui les unissait n’était pas un projet final commun, mais le fait que la bourgeoisie industrielle, pour des raisons historiques contingentes, ne pouvait rompre politiquement avec les grands propriétaires fonciers. Son incapacité plaça les paysans (et par conséquent, l’armée) et les ouvriers dans le même camp :

" Pour que se fondât un Etat soviétique, il a fallu le rapprochement et la pénétration mutuelle de deux facteurs de nature historique tout à fait différente : une guerre de paysans, c’est-à-dire un mouvement qui caractérise l’aube du développement bourgeois, et une insurrection prolétarienne, c’est-à-dire un mouvement qui signale le déclin de la société bourgeoise1 ".

L’insurrection urbaine n’aurait pu être victorieuse sans la sympathie d’une armée essentiellement composée de paysans. Et les paysans n’auraient pu mener une lutte couronnée de succès s’ils n’avaient été conduits et soudés par une force centralisée, extérieure à eux. Dans la Russie de 1917, seule la classe ouvrière organisée représentait une telle force. Ce fut cette possibilité d’entraîner derrière eux la paysannerie au moment crucial qui permit aux ouvriers de conserver le pouvoir dans les villes.

La bourgeoisie et ses alliés, les propriétaires fonciers, furent donc expropriés. Mais les classes qui participèrent à cette expropriation ne partageaient pas d’intérêts communs à long terme. Dans les villes, il y avait une classe dont l’existence même dépendait de l’activité collective ; dans les campagnes, il y avait une classe dont les membres ne pouvaient s’unir que momentanément pour s’emparer des terres, mais dans le but de les cultiver individuellement. Dès que furent réalisées la prise et la défense des terres, seuls des mobiles extérieurs pouvaient les rattacher à un quelconque Etat.

La révolution représentait alors une véritable dictature des travailleurs sur d’autres classes des villes - dans les plus grandes villes sous la forme du règne de la majorité au sein de soviets - et une dictature des villes sur les campagnes. Au cours de la première période de la division des domaines, cette dictature pouvait compter sur le soutien des paysans et était même défendue par les baïonnettes paysannes. Qu’allait-il se passer ensuite ?

Cette question avait préoccupé les socialistes russes bien avant la révolution. Tous les marxistes en Russie (y compris Lénine, mais exceptés Trotsky et, au premier chef, Parvus) estimaient que la future révolution ne pouvait être par nature que bourgeoise, parce qu’ils avaient conscience qu’elle serait désespéremment noyée dans la masse paysanne. Lorsque Parvus et Trotsky suggérèrent pour la première fois que la révolution pourrait donner naissance à un gouvernement socialiste, Lénine écrivit :

" C’est impossible car une telle dictature révolutionnaire ne peut être stable que si elle a le soutien d’une large majorité de la population. Or le prolétariat russe ne représente aujourd’hui qu’une minorité de la population russe. "

Il maintint cette position jusqu’en 1917. Finalement, il admit et lutta pour la possibilité d’une issue socialiste à la révolution, parce qu’il y voyait une phase de la révolution mondiale qui accorderait à cette classe ouvrière minoritaire en Russie une protection contre les interventions étrangères et une aide afin de réconcilier la paysannerie avec son propre pouvoir. Huit mois avant la révolution d’Octobre, il écrivait à des travailleurs suisses : " Le prolétariat russe ne peut seul mener la révolution socialiste à la victoire ". Quatre mois après la révolution (le 7 mars 1918) il reprenait : " C’est une vérité absolue que sans la révolution allemande nous sommes perdus2 ".
 
 

2. La guerre civile

Pendant les premières années du gouvernement soviétique, la perspective d’une révolution mondiale sembla se confirmer. La période 1918-1919 fut caractérisée par des soulèvements d’une ampleur que l’on n’avait pas connue depuis 1848. En Allemagne et en Autriche, la défaite militaire entraîna le renversement de la monarchie. Partout surgissaient des soviets. En Hongrie et en Bavière, des gouvernements soviétiques prirent le pouvoir, mais pendant peu de temps. En Italie, les usines furent occupées.

Mais il n’était pas si facile de liquider l’héritage de cinquante ans de développement gradualiste. Les anciens dirigeants socio-démocrates et syndicalistes surent occuper le vide laissé par les partis bourgeois discrédités. La gauche communiste, en revanche, n’était pas encore assez puissante pour en profiter. Elle se lança dans l’action alors qu’elle ne disposait pas encore d’un soutien de masse; lorsqu’elle en bénéficia, elle ne sut pas agir.

Malgré cela, la stabilité de l’Europe était pour le moins précaire. Dans tous les pays européens, les structures sociales furent sévèrement menacées au cours des quinze années qui suivirent. L’expérience tant des partis communistes que de la classe ouvrière, les mit en position de bien mieux comprendre ce qui se passait.

Les Bolcheviks russes n’avaient cependant pas l’intention d’attendre que la révolution éclata à l’étranger. La défense de la République soviétique et l’encouragement de la révolution dans d’autres pays, constituaient pour eux deux objectifs inséparables. Entre temps, de toute façon, les premières tâches à accomplir en Russie étaient dictées non par les dirigeants bolcheviks, mais par les puissances impérialistes internationales. Elles avaient lancé une  "croisade" contre la République soviétique. Il fallait mettre en échec les armées blanches et étrangères avant de prendre en considération toute autre question. Toutes les ressources disponibles devaient être utilisées à cette fin.

Par la combinaison d’un large soutien populaire, d’ardeur révolutionnaire et parfois, semblait-il, de volonté pure, les forces contre-révolutionnaires furent refoulées (bien que dans l’Extrême-Orient soviétique, elles continuèrent à opérer jusqu’en 1924). Mais le prix qu’il fallut payer fut énorme.

On ne peut l’évaluer qu’en termes matériels. Mais déjà à ce niveau, il fut impressionnant. Ce fut la production industrielle et agricole qui en souffrit le plus. En 1920, la production de fonte brute ne représentait plus que 3 % du chiffre d’avant-guerre, le chanvre 10 %, le lin 25 %, le coton 11 %, et la betterave 15 %.

Pour la population, cela se traduisit par des privations, des souffrances et la famine. Plus encore, l’effondrement de la production industrielle entraîna la dislocation de la classe ouvrière. Cette dernière fut réduite à 43 % de ses effectifs d’avant-guerre. Les autres ouvriers étaient retournés dans leurs villages, ou avaient péri sur le champ de bataille. En termes purement quantitatifs, la classe ouvrière qui avait dirigé la révolution, dont les pratiques démocratiques avaient constitué la force vive du pouvoir soviétique, était réduite de moitié. En termes réels, la situation était pire. Ce qui restait de la classe ouvrière ne représentait même pas la moitié de la classe qui avait été poussée à agir collectivement par la nature même de sa condition.

La production industrielle ne représentait plus que 18 % de celle d’avant-guerre, la productivité du travail, un tiers seulement. Le produit du travail des ouvriers n’était pas suffisant pour assurer leur survie. Beaucoup eurent recours au troc direct des biens qu’ils produisaient - et même des pièces de machines - contre la nourriture que les paysans proposaient. Non seulement la classe qui avait mené la révolution était décimée, mais les liens qui unissaient ses membres se désintégraient rapidement. Le personnel des usines n’était plus composé de ceux qui avaient constitué le noyau du mouvement révolutionnaire de 1917. Les ouvriers les plus militants étaient partis se battre au front et beaucoup d’entre eux étaient morts. Ceux qui avaient survécu étaient indispensables non seulement dans les usines, mais aussi comme cadres au sein de l’armée, ou comme commissaires pour surveiller les administrateurs de l’appareil l’Etat. Des paysans des campagnes reculées, sans aspirations ni traditions socialistes, prirent leurs places dans les usines.

Qu’allait-il advenir de la révolution si la classe qui l’avait réalisée avait cessé d’exister ? Les dirigeants bolcheviks n’auraient pas pu prévoir un tel problème. Ils avaient toujours affirmé que l’isolement de la révolution aboutirait à son écrasement par des armées étrangères ou par une contre-révolution intérieure. Ils étaient désormais confrontés au succès partiel de la contre-révolution étrangère qui, en détruisant la classe qui avait dirigé la révolution, laissait en même temps intact l’appareil d’Etat qu’elle avait construit. Le pouvoir révolutionnaire avait survécu, mais des changements très importants intervenaient dans sa composition interne.

3. Du pouvoir soviétique à la dictature bolchevique

Les institutions révolutionnaires de 1917  - par dessus tout, les soviets - étaient organiquement liés à la classe qui avait mené la révolution. Entre les aspirations et les objectifs de ses membres d’un côté, et ceux des travailleurs qui les avaient élus de l’autre, il ne pouvait exister de fossé. Quand la majorité était menchevique, les soviets étaient mencheviks. Lorsque les masses se tournèrent vers les Bolcheviks, les soviets devinrent bolcheviks. Le Parti bolchevik représentait un groupe de militants coordonnés, dotés d’une conscience de classe, capables de formuler une politique et de suggérer des actions aux côtés d’autres groupes semblables, au sein des soviets et dans les usines. La cohérence de leurs conceptions et leur auto-discipline leur permettaient de mettre en pratique leur politique avec efficacité - mais seulement à la condition que la masse des travailleurs les suive.

Même les opposants sérieux aux Bolcheviks le reconnurent :

" Comprenez, je vous prie, que nous assistons en fait à une insurrection victorieuse du prolétariat - il soutient presque dans sa totalité Lénine et attend sa libération sociale de l’insurrection...3 "

Alors que la guerre civile était déjà bien entamée, cette dialectique démocratique du parti et de la classe subsistait. Les Bolcheviks détenaient le pouvoir par leur majorité au sein des soviets. Mais il existait d’autres partis. Les Mencheviks continuèrent à opérer légalement et à rivaliser avec les Bolcheviks jusqu’en juin 1918.

La décimation de la classe ouvrière changea tout cela. Par la force des choses, les institutions soviétiques fonctionnèrent indépendamment de la classe dont elles avaient surgi. Les ouvriers et les paysans qui combattaient dans la guerre civile ne pouvaient s’auto-gouverner collec-tivement sur la base d’usines qu’ils avaient quittées. L’organisation et la coordination des ouvriers socialistes dispersés dans les zones de combat devaient être assurées par un appareil gouvernemental centralisé indépendant de leur contrôle direct, du moins temporairement.

Les Bolcheviks pensaient qu’une telle structure ne pouvait être préservée que si elle ne comprenait que ceux qui avaient sans hésitation soutenu la révolution, c’est-à-dire uniquement eux-mêmes. Les Socialistes révolutionnaires de droite étaient des instigateurs de la contre-révolution. Les Socialistes révolutionnaires de gauche avaient eu recours au terrorisme lorsqu’ils étaient en désaccord avec la politique gouvernementale. Quant aux Mencheviks, leur politique consistait à soutenir les Bolcheviks face à la contre-révolution, tout en exigeant qu’ils cèdent le pouvoir à l’Assemblée constituante (une des revendications principales de la contre-révolution). En pratique, cela signifiait que le Parti menchevik regroupait partisans et opposants au pouvoir soviétique. Beaucoup de ses membres passèrent du côté des Blancs. Par exemple, les organisations mencheviques de la région de la Volga étaient solidaires du gouvernement contre-révolutionnaire de Samara; Ivan Maiski, membre du comité central menchevik - qui plus tard devint ambassadeur de Staline -, intégra ce gouvernement4. La réponse des Bolcheviks fut d’accorder leur liberté aux membres de ce parti (du moins la plupart du temps), mais aussi de les empêcher d’opérer en tant que véritable force politique. Par exemple, les Mencheviks n’eurent pas de presse légale après juin 1918, sauf pendant trois mois au cours de l’année qui suivit.

Les Bolcheviks n’avaient pas le choix. Ils ne pouvaient abandonner le pouvoir sous prétexte que la classe qu’ils représentaient s’était consumée en le défendant. Ils ne pouvaient pas plus tolérer la propagation d’idées qui minaient les bases de ce pouvoir  - justement parce que la classe ouvrière n’existait plus en tant qu’agent organisé collectivement, capable de déterminer ses propres intérêts.

Par nécessité, l’Etat de 1917 fut remplacé par l’Etat à parti unique à partir de 1920. Les soviets qui subsistaient n’étaient de plus en plus qu’une façade du pouvoir bolchevik (bien que d’autres partis, par exemple les Mencheviks, continuèrent d’opérer en leur sein jusqu’en 1920). Ainsi, à partir de 1919, aucune élection ne fut organisée dans le soviet de Moscou pendant une période de 18 mois5.
 
 

4. Cronstadt et la Nouvelle politique économique (NEP)

Paradoxalement, la fin de la guerre civile n'améliora pas la situation. A bien des égards, elle l'aggrava. La menace immédiate de la contre-révolution une fois levée, le lien qui unissait les deux processus révolutionnaires - le pouvoir ouvrier dans les villes et le soulèvement paysan dans les campagnes - était rompu. Ayant pris le contrôle des terres, les paysans se désintéressèrent des idéaux révolutionnaires collectivistes d’Octobre. Ils étaient motivés par des aspirations individuelles trouvant leur source dans la forme individualiste de leur travail. Chacun d’entre eux cherchait à améliorer son niveau de vie par son travail sur son propre lopin de terre. En fait, seule l’opposition aux impôts et aux réquisitions forcées de céréales destinées à alimenter les populations urbaines pouvait unir les paysans en un groupe cohérent.

Cette opposition atteignit son apogée une semaine avant le Xe Congrès du Parti. Les marins se soulevèrent à Cronstadt, une forteresse qui protégeait les abords de Petrograd. Depuis, nombreux ont été ceux qui ont jugé les événements ultérieurs comme la première rupture du régime bolchevik avec ses objectifs socialistes. Le fait que les marins de Cronstadt aient constitué un des principaux aiguillons de la révolution de 1917 a souvent été utilisé comme argument en faveur de cette conclusion. Pourtant, à cette époque, personne au sein du Parti bolchevik - même l’opposition ouvrière qui affirmait exprimer l’antipathie de beaucoup de travailleurs à l’égard du régime - n’avait de doute quant à la conduite à tenir. La raison en était simple. Cronstadt en 1920 n’était pas celle de 1917. La composition de classe de ses marins avait changé. Les meilleurs éléments socialistes étaient partis depuis longtemps se battre au sein de l’armée sur le front. Pour la plupart, ils avaient été remplacés par des paysans dont la fidélité au régime était celle de leur classe. Cela se refléta dans les mots d’ordre avancés lors du soulèvement : " Des soviets sans Bolcheviks " et " marché agricole libre ". Les dirigeants bolcheviks ne pouvaient céder à de pareilles revendications. Cela aurait signifié le renoncement aux buts socialistes sans combat. Malgré toutes ses erreurs, seul le Parti bolchevik avait soutenu, sans réserve aucune, le pouvoir soviétique alors que les autres partis, y compris les partis socialistes, avaient vacillé entre celui-ci et les Blancs. Les meilleurs militants s’étaient tournés vers les Bolcheviks. " Des soviets sans Bolcheviks ", cela ne pouvait signifier que des soviets sans le parti qui avait constamment tenté d’exprimer les buts socialistes et collectivistes de la classe ouvrière au cours de la révolution. L’écrasement du soulèvement de Cronstadt ne doit pas être considéré comme une attaque contre le contenu socialiste de la révolution. Ce fut plutôt une tentative désespérée des révolutionnaires de défendre les objectifs collectivistes de la révolution, par l’utilisation de la force contre l’opposition paysanne croissante et menaçante6.

Pourtant le fait que les événements de Cronstadt aient pu se produire fut en soi un signe inquiétant, puisqu’ils remettaient totalement en question le rôle dirigeant de la classe ouvrière dans la révolution. Celui-ci était maintenu non par le mode de production supérieur que la classe ouvrière représentait, ni par sa productivité du travail plus élevée, mais par la force physique pure. Et cette contrainte n’était pas exercée directement par les travailleurs en armes, mais par un parti lié à la classe ouvrière seulement indirectement, par ses idées, et non directement comme ce fut le cas en 1917.

Une telle politique était nécessaire. Pourtant, elle comportait peu de choses que les socialistes auraient pu soutenir en toute autre circonstance. Au lieu de représenter le " mouvement conscient de l’immense majorité dans l’intérêt de l’immense majorité ", la révolution en était arrivée à un stade où se réalisait l’exploitation des campagnes par les villes, maintenue par la force physique brutale. Pour tous les groupes à l’intérieur du Parti bolchevik, il était clair que le renversement de la révolution par des insurrections paysannes était une menace qui allait persister.

Il ne semblait y avoir qu’une seule solution : céder aux revendications paysannes tout en maintenant un puissant appareil d’Etat "socialiste" centralisé. Ce fut l’objectif de la Nouvelle politique économique (NEP). Son but était de réconcilier les paysans avec le régime, et stimuler le développement économique en accordant une liberté relative à la production agricole. L’Etat et les entreprises d’Etat devaient fonctionner uniquement comme composantes d’une économie gouvernée par les besoins de la production agricole et le jeu des lois du marché.

Pendant la période de la NEP, l’affirmation selon laquelle la Russie serait "socialiste" ne pouvait plus être appuyée, ni par le rapport de la classe ouvrière à l’Etat qu’elle avait créé, ni par la nature des rapports économiques internes. Les ouvriers n’exerçaient pas le pouvoir et l’économie n’était pas planifiée. L’Etat, ce " corps d’hommes armés " qui contrôlait et poliçait la société, était entre les mains d’un parti motivé par des intentions socialistes. Il semblait donc que l’orientation de sa politique serait socialiste.

Pourtant la situation était plus complexe que cela. D’abord, les institutions de l’Etat qui dominaient la société russe étaient bien différentes du parti socialiste militant de 1917. Ceux qui avaient été membres du Parti bolchevik au moment de la révolution de Février étaient des socialistes dévoués qui avaient pris des risques énormes en combattant l’oppression tsariste afin de réaliser leurs idéaux. Même quatre années de guerre civile et d’isolement par rapport à la masse des travailleurs ne pouvaient facilement annihiler leurs aspirations socialistes. Mais en 1919, ils ne représentaient qu’un dixième du parti, en 1922 un quarantième seulement.

Pendant la révolution et la guerre civile, le Parti avait connu une croissance constante. Cela reflétait l’attirance que sa politique exerçait sur les ouvriers les plus actifs et les plus convaincus du socialisme. Une fois la classe ouvrière décimée, le Parti dut prendre en charge toutes les régions qui étaient auparavant gérées par les soviets. Il ne pouvait le faire qu’en accroissant ses effectifs. Puis, dès que l’issue de la guerre civile devint claire, beaucoup d’individus ayant peu ou même aucune conviction socialiste tentèrent d’entrer dans le Parti. Ce dernier était donc loin de représenter une force socialiste homogène. Tout au mieux pouvait-on considérer ses dirigeants et ses membres les plus actifs comme partie prenante de la tradition socialiste.

La dilution interne du Parti fut accompagnée d’un phénomène analogue au sein de l’appareil d’Etat. Afin de conserver son contrôle sur la société russe, le Parti bolchevik avait été contraint d’employer des milliers de membres de l’ancienne bureaucratie tsariste afin de faire fonctionner la machine gouvernementale. En théorie, les Bolcheviks dirigeaient le travail de ces fonctionnaires dans un sens socialiste. En pratique, les anciennes habitudes et méthodes de travail, les attitudes pré-révolutionnaires (envers les masses en particulier) dominaient souvent. Lénine savait ce que cela impliquait :

" Qu’est-ce donc qui manque ", dit-il lors du congrès du Parti en mars 1922. " C’est clair : ce qui manque, c’est la culture communiste chez les dirigeants. De fait, si nous considérons Moscou - 4700 communistes responsables - et si nous considérons la machine bureaucratique, cette masse énorme, qui donc mène et qui est mené ? Je doute fort que l’on puisse dire que les communistes mènent. A dire vrai ce ne sont pas eux qui mènent. C’est eux qui sont menés.7 "

A la fin de 1922, il décrivait l’appareil d’Etat comme " emprunté du tsarisme et à peine marqué par le monde soviétique [...] une machine tsariste et bourgeoise ".

En 1920, au cours de la controverse sur le rôle des syndicats, il affirmait :

" En fait, notre Etat n’est pas un Etat ouvrier, mais ouvrier-paysan [...].

" Mais ce n’est pas tout. Le programme de notre Parti... montre que notre Etat est un Etat ouvrier présentant une déformation bureaucratique8. "

La situation réelle était même pire que cela. Non seulement les anciens bolcheviks se trouvaient dans une position où la puissance combinée des classes hostiles et de l’inertie bureaucratique, rendaient les idéaux socialistes difficiles à réaliser, mais ces aspirations elles-mêmes ne pouvaient rester indéfiniment imperméables à l’environnement hostile. La nécessité de former une armée disciplinée à partir d’une masse paysanne souvent indifférente, avait donné des habitudes autoritaires à beaucoup des meilleurs militants du Parti.

Sous le régime de la NEP, la situation avait changé. Mais elle était loin d’être caractérisée par l’interaction démocratique entre dirigeants et dirigés, qui constitue l’essence même d’une démocratie socialiste. Dès lors, bien des membres du Parti se trouvèrent dans la situation où ils étaient contraints de contrôler la société en recherchant des compromis avec le petit commerçant, le petit capitaliste, le Koulak (le riche paysan). Ils devaient représenter les intérêts de l’Etat ouvrier contre ces éléments, mais non comme avant, par la confrontation physique directe. Ils devaient parvenir à une coopération limitée avec eux. Bien des membres du Parti semblaient plus influencés par les relations directes et tangibles qu’ils entretenaient avec ces éléments petits bourgeois que par leurs liens distants avec une classe ouvrière faible et démoralisée.

Surtout, l’influence de l’ancienne bureaucratie dans laquelle ses membres étaient immergés pénétrait le Parti. Isolé de la classe qui aurait pu préserver son pouvoir, le Parti était contraint de s’imposer une discipline de fer. Ainsi, lors du Xe Congrès, même si on affirma que les débats à l’intérieur du Parti allaient continuer9, la formation de fractions fut "temporairement" interdite. Cette exigence de cohésion interne dégénéra rapidement en une acceptation des méthodes bureaucratiques à l’intérieur du Parti. Dès avril 1920, des opposants au sein du Parti s’en étaient plaints. En 1922, Lénine écrivait : " Nous avons non seulement une bureaucratie dans les institutions soviétiques, mais aussi dans les institutions du Parti ".

L’érosion de la démocratie interne est bien illustrée par le sort qui fut réservé aux oppositions successives à la direction centrale. En 1917 et 1918, les débats au sein du Parti étaient chose courante, ainsi que le droit pour les différents groupes de s’organiser autour d’une plate-forme. Lénine lui même se trouva en minorité à deux reprises : à l’époque des "thèses d’avril" et, un an plus tard, pendant les négociations de Brest-Litovsk. En novembre 1917, les bolcheviks qui refusaient que leur parti assume seul le pouvoir, afin de lui forcer la main, démissionnèrent du gouvernement. Ils ne subirent aucune sanction.

Les différends au sein du Parti au sujet de l’offensive contre Varsovie et sur le rôle des syndicats étaient débattus tout à fait librement dans sa presse. Même en 1921, le programme de "l’Opposition ouvrière" fut imprimé à 250 000 exemplaires par le Parti lui-même, et deux membres de l’Opposition furent élus au comité central. En 1923, alors que l’Opposition de gauche se formait, il lui fut encore possible d’exposer ses idées dans les colonnes de la Pravda, bien qu’on y trouvât dix articles défendant la direction, contre un qui la critiquait.

Mais au cours de cette période, les possibilités pour toute opposition d’agir effectivement diminuèrent. Après le Xe congrès du Parti, l’Opposition ouvrière fut interdite. En 1923, "la Plate-forme des 46" de l’Opposition déclarait : " C’est de plus en plus la hiérarchie des secrétaires du Parti qui recrute les participants aux conférences et aux congrès10 ". Même Boukharine, partisan de la direction et rédacteur en chef de la Pravda, décrivait le fonctionnement du Parti comme totalement anti-démocratique :

" (...) les secrétaires des noyaux [communistes] sont d’ordinaire nommés par les comités de quartiers et ceux-ci ne tentent même pas de faire admettre leurs candidats par ces noyaux. Ils se contentent de nommer tel ou tel camarade. Mais lorsqu’on passe au vote, on procède d’une façon qui désormais est acceptée de tous. On pose la question suivante à l’audience : " Qui est contre ? " et, étant donné que personne n’ose s’interposer, le candidat proposé est élu.11 "

La véritable étendue de la bureaucratisation fut révélée lorsque le "triumvirat" qui avait pris le contrôle de la direction du Parti pendant la maladie de Lénine, se divisa. Vers la fin de 1925, Zinoviev, Kamenev et Kroupskaya rejoignirent les rangs de l’opposition à la direction, désormais contrôlée par Staline. Zinoviev était à la tête de l’organisation de Leningrad. Il contrôlait l’appareil administratif de la capitale du Nord et plusieurs quotidiens influents. Au XIVe Congrès du Parti, tous les délégués de Leningrad le soutinrent contre le Centre. Mais quelques semaines après la défaite de l’opposition, toutes les cellules de Leningrad, à l’exception de quelques centaines d’oppositionnels invétérés, votèrent les résolutions soutenant la politique de Staline. Il avait suffi, pour parvenir à un tel résultat, de remplacer les chefs de l’administration du Parti de la ville. Qui contrôlait la bureaucratie contrôlait le Parti. Quand Zinoviev était à sa tête, celui-ci était dans l’opposition. Dès que Staline rattacha la ville à l’appareil national qu’il avait entre les mains, elle adhéra à sa politique. Un simple changement de direction transforma le monolithe zinovieviste en monolithe stalinien.

L’émergence de la bureaucratie au sein de l’appareil soviétique et du Parti fut d’abord le résultat de la décimation de la classe ouvrière par la guerre civile. Mais elle se poursuivit sous le régime de la NEP, lorsque la classe ouvrière commença à croître et l’industrie à connaître une relance. Au lieu d’élever le statut de la classe ouvrière au sein de l’Etat ouvrier, la reprise économique l’abaissa. En termes purement matériels, les concessions accordées à la paysannerie par la NEP aggravèrent la position (déjà précaire) de l’ouvrier.

" Acclamé de toute part, sous le communisme de guerre, comme le héros éponyme de la dictature du prolétariat, il (l’ouvrier) était menacé de devenir le bâtard de la NEP. Pendant la crise économique de 1923, ni les défenseurs de la politique officielle, ni ceux qui s’y opposaient au nom du développement industriel, ne semblaient considérer nécessaire de prendre en compte les revendications et les intérêts de l’ouvrier industriel comme une question de la plus grande importance12. "

Le statut de l’ouvrier se s’abaissa pas seulement vis-à-vis de celui du paysan, mais également par rapport à celui des directeurs et des cadres de l’industrie. Alors qu’en 1922, les statistiques officielles classaient 65 % du personnel dans la catégorie des ouvriers (et 35 % dans les autres), un an plus tard, les chiffres s’étaient quasiment inversés : 36 % seulement étaient des ouvriers (64 % appartenant à d’autres catégories13). "Les patrons rouges" commençaient à émerger en tant que groupe privilégié bénéficiant de salaires élevés et, grâce à " la direction des entreprises par un seul homme ", du droit d’embaucher et de licencier à volonté. A cette époque, le chômage devint endémique dans l’économie soviétique, atteignant le chiffre de 1 250 000 en 1923-1924.
 
 

6. Les

divisions au sein du parti de 1921 à 1929

Les hommes font l’histoire mais pas dans les circonstances qu’ils ont choisies. Au cours de ce processus, ils changent autant ces circonstances qu’eux-mêmes. Le Parti bolchevik, pas plus qu’aucun autre groupe social dans l’histoire, n’était imperméable à cette réalité. En tentant de préserver la machine de production de la société russe au milieu du chaos de la guerre civile, de la contre-révolution et de la famine, leurs objectifs socialistes constituaient un facteur qui déterminait le cours de l’histoire. Mais les forces sociales avec lesquelles ils devaient composer pour ce faire ne pouvaient manquer d’influencer les membres du Parti. Pour préserver l’URSS de l’époque de la NEP, il fallait se faire médiateur entre les différentes classes sociales de manière à empêcher tout conflit perturbateur. La révolution ne pouvait survivre que si le Parti et l’Etat satisfaisaient aux besoins de classes différentes, souvent antagonistes. Des compromis devaient être trouvés pour satisfaire les aspirations individualistes des paysans en même temps que les objectifs démocratiques et collectivistes du socialisme.

Dans cette entreprise, le Parti qui s’était élevé au-dessus des différentes classes sociales devait refléter dans ses propres structures ces différences. Les pressions des classes sociales sur lui conduisirent certaines de ses fractions à définir leurs aspirations socialistes en fonction des intérêts de différentes classes. Parmi ces dernières, celle qui aurait pu exercer de véritables pressions socialistes, la classe ouvrière, était la plus faible, la plus désorganisée et la moins à même d’exercer de telles pressions.

7. L'Opposition de gauche

Il ne fait aucun doute que les idées de l’Opposition de gauche en faisaient la fraction du Parti la plus proche de la tradition socialiste révolutionnaire du bolchevisme. Elle refusait de redéfinir le socialisme comme un développement lent d’une économie paysanne ou comme l’accumulation pour l’accumulation. Elle défendit la centralité de la démocratie ouvrière pour le socialisme. Elle refusa de subordonner la révolution mondiale aux exigences du slogan réactionnaire et chauvin de "la construction du socialisme dans un seul pays".

Cependant, on ne peut affirmer que l’Opposition de gauche représentait (au sens direct) la fraction "prolétarienne" du Parti. Car, dans l’URSS des années 20, la classe ouvrière, moins que tout autre, exerça une pression sur le Parti. Après la guerre civile, sa reconstitution se fit dans des conditions difficiles, qui affaiblirent sa capacité à se battre pour ses propres intérêts. Le taux de chômage était élevé; les meilleurs militants ouvriers soit étaient morts dans la guerre civile, soit avaient été absorbés dans la bureaucratie; une grande partie de la classe ouvrière était alors composée de jeunes paysans récemment venus de la campagne. L’attitude courante de l’ouvrier n’était pas de soutenir l’Opposition de gauche, mais de se désintéresser des discussions politiques. De ce fait, la classe ouvrière était aisément manipulable par en haut. L’Opposition de gauche se trouvait dans une situation, familière pour beaucoup de socialistes, où elle défendait un programme socialiste d’action pour la classe ouvrière alors que les travailleurs eux-mêmes étaient trop épuisés et démoralisés pour se battre.

Les difficultés de l’Opposition ne surgissaient pas uniquement de l’apathie des travailleurs, mais aussi des réalités économiques dont elle avait conscience. Selon elle, la rareté objective des ressources rendrait la vie difficile indépendamment de la politique menée. Elle insistait sur le besoin de développer l’industrie nationale et sur la nécessité, pour y parvenir, d’étendre la révolution. Mais à court terme, elle n’avait pas grand’ chose à proposer aux travailleurs, même si une politique socialiste correcte était appliquée. Quand Trotsky et Preobrazhenski demandaient le renforcement de la planification économique, ils soulignaient qu’il ne pourrait être réalisé sans pressurer les paysans et sans que les ouvriers acceptent des sacrifices. L’Opposition unifiée des "trotskystes" et des "zinovievistes" en 1926, réclama en priorité des améliorations pour la classe ouvrière. Mais elle fut également suffisamment réaliste pour dénoncer comme utopiques les promesses que Staline faisait aux ouvriers.

Il est impossible - faute de place - d’analyser les différentes plate-formes présentées par l’Opposition de gauche. Schématiquement, elles comportaient trois éléments centraux liés les uns aux autres.

1. La révolution ne pourrait progresser dans un sens socialiste qu’en augmentant le poids économique des villes par rapport à la campagne, de l’industrie par rapport à l’agriculture. Cela exigeait la planification de l’industrie et une politique de discrimination délibérée à l’égard du paysan riche, par l’impôt. Si ce n’était pas accompli, celui-ci accumulerait un pouvoir économique suffisant pour subordonner l’Etat à ses propres intérêts, provoquant ainsi Thermidor (une contre-révolution interne).

2. Ce développement industriel devait être accompagné par un élargissement de la démocratie ouvrière de manière à mettre un terme aux tendances bureaucratiques au sein du Parti et de l’Etat.

3. Ces deux premières orientations politiques pourraient préserver l’URSS en tant que citadelle de la révolution, mais elles ne pourraient créer un haut niveau de culture et de production matérielle qui constitue la condition préalable du socialisme. Pour cela, il fallait l’extension de la révolution à l’étranger.

Du point de vue strictement économique, ce programme ne comportait rien d’irréaliste. Ses revendications de planification de l’industrialisation et de "pressurisation" des paysans furent appliquées - mais d’une manière qui contredisait les intentions de l’Opposition. Ceux qui, depuis 1923, contrôlaient le Parti ne perçurent pourtant pas la sagesse de ce programme. Seule la grave crise économique de 1928 les força à planifier et à accélérer l’industrialisation. Pendant cinq ans, ils avaient persécuté l’Opposition de Gauche et déporté ses dirigeants. Le deuxième élément du programme ne fut jamais appliqué. Le troisième, qui avait représenté l’orthodoxie bolchevique en 192314, fut définitivement rejeté par les dirigeants du Parti en 1925.

Il ne le fut pas pour des raisons économiques mais à cause de l’équilibre des forces sociales qui s’affirmait au sein du Parti. Le programme réclamait la rupture avec un rythme de production déterminé par les pressions économiques de la paysannerie. Deux forces sociales opposées à ce programme s’étaient constituées à l’intérieur du Parti.

La première, la Droite, rassemblait ceux qui considéraient que les concessions faites aux paysans ne nuisaient pas à la construction du socialisme. En toute conscience, elle voulait que le Parti modifie son programme en fonction des aspirations de la paysannerie. Cette volonté ne représentait pas qu’une plate-forme théorique. Elle exprimait les intérêts de tous ceux qui, dans les institutions du Parti et des soviets, s’accommodaient parfaitement de la coopération avec les paysans, y compris les Koulaks, les capitalistes de l’agriculture et les Nepmen (ceux qui avaient profité de la NEP et s’étaient enrichis). Ils trouvèrent en Boukharine, qui appelait les paysans à s’enrichir, leur porte-parole théorique.

La deuxième, le Centre, s’appuyait sur des forces sociales à l’intérieur comme à l’extérieur du Parti. Elle se souciait principalement de préserver une certaine cohésion sociale. Elle tentait ainsi d’éviter les tensions qui pouvaient surgir de l’effort conscient de subordonner la campagne à la ville, mais en revanche n’affirmait pas aussi nettement que la Droite une attitude favorable aux paysans. Elle était principalement constituée d’éléments de l’appareil du Parti dont l’option principale était de préserver la cohésion du Parti par des moyens bureaucratiques. Son dirigeant était le chef de l’appareil du Parti : Staline.

L’Opposition de gauche considérait à cette époque la fraction stalinienne comme un groupe centriste oscillant entre les traditions du Parti (incarnées par le programme de l’Opposition de gauche) et la Droite. En 1928, lorsque Staline reprit soudainement à son compte le premier élément du programme de l’Opposition, s’attaquant à la Droite aussi violemment qu’il l’avait fait contre la Gauche quelques mois auparavant, se lançant dans l’industrialisation et l’expropriation totale de la paysannerie (ce qu’on appelle d’ordinaire la "collectivi-sation"), cette interprétation fut sérieusement ébranlée. Staline disposait bien d’une base sociale qui lui était propre. Il pouvait continuer à régner sans que le prolétariat ni la paysannerie n’exercent le pouvoir.

Si l’Opposition de gauche émanait effectivement de groupes qui, mus par les aspirations socialistes et les traditions ouvrières du Parti, tentaient de les traduire en une politique réaliste, alors que l’Opposition de Droite surgissait de l’adaptation aux pressions qu’exerçait le paysan sur le Parti, la fraction stalinienne victorieuse reposait sur la bureaucratie du Parti elle même. Celle-ci avait émergé comme élément subordonné à la structure sociale créée par la révolution. Au début, elle ne faisait que remplir certaines fonctions élémentaires d’un parti ouvrier. Avec la décimation de la classe ouvrière au cours de la guerre civile, le Parti se hissa au-dessus d’elle. Dans ce contexte, le maintien de sa propre cohésion, et de celle de l’Etat, devint un rôle essentiel. Celui-ci fut de plus en plus accompli, au sein de l’Etat, puis dans le Parti, par des méthodes bureaucratiques - souvent exercées par des bureaucrates de l’ancien régime tsariste. L’appareil du Parti acquit un pouvoir croissant à l’intérieur du Parti - nommant les fonctionnaires à tous les niveaux, et choisissant les délégués aux Congrès. Mais puisque le Parti, et non la classe, contrôlait l’Etat et l’industrie, ce fut son appareil qui hérita des acquis que les travailleurs avaient obtenu au cours de la révolution.

La première conséquence qui en résulta fut une inertie bureaucratique. Les bureaucrates de l’appareil opposaient une résistance passive à toute politique susceptible de gêner leur position sociale. Ils commencèrent à agir comme une force répressive à l’égard de tout groupe les défiant. D’où leur opposition aux programmes de la l’Opposition de gauche et leur refus total de permettre leur discussion.

Tant que la bureaucratie réagissait négativement aux menaces de désordre social, elle s’alliait tout naturellement avec la Droite et Boukharine. Cela cachait son ascension au statut d’entité sociale à part entière, occupant une position particulière par rapport aux moyens de production. La répression qu’elle exerçait à l’encontre de l’Opposition semblait représenter une tentative d’imposer au Parti, par en haut, une politique favorable à la paysannerie, et non une composante de sa propre lutte pour écarter toute opposition à son pouvoir dans l’Etat et l’industrie. Même après avoir proclamé " le socialisme dans un seul pays ", ses échecs à l’étranger semblaient résulter plus de l’inertie bureaucratique et d’une politique intérieure favorable à la paysannerie, que d’un rôle contre-révolutionnaire conscient.

Pourtant, au cours de cette période, la bureaucratie se transformai de classe en soi en classe pour soi. Au moment de l’introduction de la NEP, le pouvoir au sein du Parti et de l’Etat était contrôlé par un petit groupe de fonctionnaires. Ceux-ci ne constituaient pas une classe dominante homogène. Ils étaient loin d’avoir une conscience commune et de partager un projet commun. Les politiques qu’ils mettaient en oeuvre avaient été façonnées par des membres du Parti encore très influencés par les traditions du socialisme révolutionnaire. Si les circonstances avaient fait disparaître la démocratie ouvrière, au moins existait-il la possibilité pour ceux qui étaient influencés par les traditions du Parti, de la faire revivre, pour autant qu’il y ait une relance industrielle interne et l’extension de la révolution à d’autres pays. A l’échelle mondiale, le Parti continuait sans aucun doute à jouer son rôle révolutionnaire. En conseillant les partis étrangers, il commit des erreurs - dont certaines découlaient sans aucun doute de sa propre bureaucratisation -, mais il ne commit pas le crime de les subordonner à ses propres intérêts nationaux.

Au cours des luttes fractionnelles des années 20, se réalisa le processus par lequel ce groupe social rejeta l’héritage de la révolution pour devenir une classe sociale distincte et consciente.

9. La contre-révolution

On a souvent affirmé que l’émergence du stalinisme en URSS ne peut être défini comme "contre-révolution" parce que ce fut un processus graduel (par exemple, Trotsky pensait qu’un tel point de vue consistait à " dérouler le film du réformisme à l’envers "). C’est là une application erronée de la méthode marxiste. Le passage d’une forme de société à une autre n’a pas en toutes circonstances été le résultat d’un changement brutal. C’est le cas pour la transition d’un Etat capitaliste à un Etat ouvrier parce que la classe ouvrière ne peut exercer son pouvoir que d’un seul coup, collectivement, à la suite d’un affrontement victorieux (point culminant de longues années de lutte) contre la classe dominante. Mais dans de nombreux cas au cours de la transition du féodalisme au capitalisme, il n’y a pas eu un seul affrontement, mais toute une série de conflits à différents niveaux, la classe économique décisive (la bourgeoisie) obtenant des concessions politiques en sa faveur.

La contre-révolution en URSS a suivi la seconde voie plutôt que la première. La bureaucratie n’eut pas à prendre le pouvoir d’un coup. La décimation de la classe ouvrière lui donna le pouvoir à tous les échelons de la société soviétique. Ses membres contrôlaient l’industrie, la police et l’armée. Ils n’eurent même pas à arracher le contrôle de l’appareil d’Etat pour l’aligner sur leurs pouvoirs économiques, comme la bourgeoisie y était parvenue dans plusieurs pays sans confrontation directe. La bureaucratie n’eut qu’à conformer à ses propres intérêts les structures politiques et industrielles qu’elle contrôlait déjà. Ce processus ne fut pas "graduel" mais se réalisa par une succession de changements qualitatifs visant à adapter le mode de fonctionnement du Parti aux exigences de la bureaucratie centrale. Chacun de ces changements qualitatifs nécessita une confrontation directe avec les éléments du Parti qui, pour quelque raison que ce soit, continuaient à défendre la tradition socialiste révolutionnaire.

La première (et la plus importante) confrontation opposa la bureaucratie à l’Opposition de gauche en 1923. Celle-ci n’exprimait pas une opposition ferme et claire au processus qui se déroulait au sein du Parti. Par exemple, son dirigeant, Trotsky, avait tenu des propos substitu-tionnistes des plus scandaleux lors du débat sur les syndicats en 1920 ; sa première déclaration publique - la Plate-forme des 46 - ne fut acceptée par ses signataires qu’accompagnée de nombreuses réserves et amendements. La bureaucratie se retourna pourtant contre l’Opposition avec une violence sans précédent. Afin de préserver son pouvoir, le groupe dirigeant du Parti eut recours à des méthodes de débats dont on n’avait jamais usé auparavant au sein du Parti bolchevik. Le dénigrement systématique des opposants remplaçait les arguments rationnels. Le secrétariat du Parti qui s’occupait des nominations commença pour la première fois ouvertement à déplacer de leurs postes les sympathisants de l’Opposition (ainsi la majorité du comité central du Komsomol fut congédiée et mutée dans des provinces lointaines pour avoir riposté à des attaques visant Trotsky).

Pour justifier de pareilles mesures, la fraction dirigeante inventa deux nouvelles entités idéologiques qu’elle opposa l’une à l’autre. D’une part, elle instaura le culte du Léninisme (en dépit des protestations de sa veuve). Elle tenta d’élever Lenine au statut de semi-divinité en momifiant son cadavre à la manière des Pharaons égyptiens. D’autre part, elle inventa le "Trotskysme" comme une tendance opposée au léninisme, justifiant cette invention par des citations de Lenine vieilles de 10 ou 20 ans, tout en ignorant sa dernière déclaration (son "Testament") qui qualifiait Trotsky de " membre le plus capable du Comité central " et suggérait l’exclusion de Staline. Les dirigeants du Parti répétèrent consciemment ces distorsions et ces mensonges de manière à contrecarrer toute menace à leur pouvoir dans le Parti (Zinoviev, à l’époque membre du "triumvirat", l’admit plus tard). En agissant ainsi, une fraction du Parti démontra que son propre pouvoir lui importait plus que la tradition socialiste de libre discussion au sein de l’organisation. En réduisant la théorie à un simple accessoire de ses ambitions, la bureaucratie du Parti affirmait son identité propre contre d’autres groupes sociaux.

La seconde confrontation majeure débuta différemment. Elle ne constitua pas, à ses débuts, un conflit entre membres du Parti mus par des aspirations socialistes et une bureaucratie de plus en plus puissante. Elle commença par un affrontement entre le dirigeant le plus en vue du Parti (à l’époque, Zinoviev) et son appareil qui détenait le véritable pouvoir. A Leningrad, Zinoviev contrôlait une section de la bureaucratie, qui disposait d’une large indépendance par rapport au reste de l’appareil. Bien que son mode de fonctionnement ne fût pas différent de celui qui avait cours dans le reste du pays, l’indépendance même de cette fraction bureaucratique constituait un obstacle pour la bureaucratie centrale. Elle représentait une source possible de politiques et d’activités susceptibles de déranger le règne global de la bureaucratie. C’est pourquoi il fallait la faire rentrer dans le giron de l’appareil central.

Zinoviev fut écarté de sa position dirigeante au sein du Parti. Il se tourna alors vers les traditions historiques du Bolchevisme et la politique de la Gauche (bien qu’il ne perdit jamais l’espoir de réintégrer le bloc dirigeant, vacillant sans cesse pendant les dix années suivantes entre celle-ci et l’appareil). Après la chute de Zinoviev, le pouvoir passa aux mains de Staline. Par l’emploi illimité des méthodes bureaucratiques de contrôle du Parti, le mépris pour la théorie, l’hostilité envers les traditions de la révolution au sein de laquelle il ne joua qu’un rôle mineur, la volonté de se débarrasser par tous les moyens de ceux qui avaient effectivement dirigé la révolution, celui-ci incarnait la conscience croissante que l’appareil avait de son rôle. Il donna la pleine de mesure de toutes ses "qualités" au cours du combat qu’il engagea contre la nouvelle opposition. Les meetings furent "bourrés", les intervenants hués, les opposants en vue menacés d’affectation à des postes peu importants dans des régions reculées, les officiers qui avaient servi sous le Tsar employés comme agents provocateurs pour jeter le discrédit sur les groupes oppositionnels. Puis, en 1928, Staline commença à imiter directement les Tsars en déportant les révolutionnaires vers la Sibérie. A plus long terme, cela ne devait pas lui suffire. Il réussira à accomplir ce dont même les Romanoff n’avaient pas été capables : assassiner systématiquement tous ceux qui avaient constitué le parti révolutionnaire de 1917.

Vers 1928, la fraction stalinienne contrôlait pleinement le Parti et l’Etat. Lorsque Boukharine et la Droite rompirent avec elle, horrifiés par ce qu’ils avaient contribué à créer, leur position fut encore plus précaire que ne l’avait été celle de l’Opposition de gauche. Mais le Parti ne contrôlait pas l’ensemble de la société soviétique. Les villes, où résidait le pouvoir effectif, étaient toujours noyées dans une mer de production agricole. La bureaucratie avait usurpé les acquis ouvriers de la révolution mais, jusque là, la paysannerie avait été épargnée. La bureaucratie en prit conscience brutalement lorsque, en 1928, les paysans refusèrent en masse de vendre leurs céréales.

La consolidation de la domination des villes sur la campagne, réclamée depuis des années par l’Opposition de gauche, fut réalisée. Cela conduisit certains opposants comme Preobrazhenski et Radek à se rallier à Staline. Pourtant cette politique était l’antithèse des intentions de la Gauche. Celle-ci avait affirmé la nécessité de subordonner la production agricole aux industries contrôlées par les ouvriers des villes. Mais désormais, Ces derniers n’en avaient plus le contrôle. Elles étaient aux mains de la bureaucratie qui détenait les rênes de l’Etat. L’affirmation de la domination des villes sur la campagne ne signifiait plus la domination de la classe ouvrière sur la paysannerie, mais celle de la bureaucratie sur la dernière fraction de la société qui échappait à son contrôle. Cette domination fut imposée avec toute la férocité dont ont toujours fait preuve les classes dirigeantes exploiteuses. Les Koulaks en souffrirent et, avec eux, toutes les couches de la population rurale. Par ce tournant "à gauche" de 1928, la bureaucratie acheva de liquider la révolution de 1917 à la campagne comme dans les villes.

On ne peut douter qu’en 1928 une nouvelle classe s’était emparée du pouvoir en URSS. Pour prendre le pouvoir, elle n’avait pas été contrainte à une confrontation militaire directe avec les travailleurs, car le pouvoir direct des travailleurs n’existait plus depuis 1918. Mais elle dût purger le Parti au pouvoir de tous ceux qui avaient conservé des liens, même les plus ténus, avec la tradition socialiste. Quand une classe ouvrière revigorée s’affrontera à la bureaucratie, à Berlin et à Budapest, ou même en Russie (par exemple à Novo-Cherkassk, en 1962), celle-ci utilisera les chars dont elle n’avait pas eu besoin en 1928.

L’Opposition de gauche n’avait pas une conscience claire de ce qu’elle combattait. Trotsky, jusqu’à sa mort, crut que l’appareil d’Etat qui allait le pourchasser et le faire assassiner était un "Etat ouvrier dégénéré". Pourtant, seule cette opposition se battit pied à pied contre la destruction par l’appareil stalinien de la révolution en URSS et contre les obstacles qu’il levait devant l’extension de la révolution à d’autres pays15. Pendant toute une période historique, elle fut la seule à combattre les effets néfastes du stalinisme et de la social-démocratie sur le mouvement socialiste. Sa théorie de la nature de l’URSS rendit sa tâche plus difficile, mais elle continua de l’accomplir. C’est pourquoi aujourd’hui tout mouvement authentiquement révolutionnaire doit s’inscrire dans cette tradition.
 
 
 
 

Notes
 
 

1 L. Trotsky, Histoire de la révolution russe, Seuil, Points politiques, Paris 1967, p. 89.

2 Lénine, Oeuvres, Vol 27, p. 95.

3 Martov à Axelrod, 19 novembre 1917, cité par Israël Getzler, Martov, Cambridge, 1967.

4 Israël Getzler, op. cit., p. 183.

5 Idem, p. 199.

6 Voire Trotsky, " Beaucoup de bruits autour de Cronstadt", 15 janvier 1938, dans supplément à Critique communiste, Paris, octobre 1976.

7 Lénine, Oeuvres, vol. 33, page 293.

8 Lénine, Oeuvres, vol. 32, pp. 16-17.

9 Voir la réponse de Lénine à Riazanov qui demandait l’interdiction de la pratique courante au sein du Parti que les groupes se réunissent autour de plate-formes : " Nous ne pouvons priver le parti et les membres du Comité central du droit d’en appeler au parti si une question fondamentale suscite des divergences. Je ne vois pas comment nous le pourrions ! " Lénine, Oeuvres, vol. 32, page 274.

10 Cité dans E. H. Carr, The Interregnum, p. 369.

11 Cité par Schachtmann, op. cit., p. 172.

12 E. H. Carr, op. cit., p. 39.

13 idem.

14 Voir Staline, De Lenine et du leninisme, édition soviétique de 1924, p. 40 : " Peut-on résoudre ce problème, peut-on obtenir la victoire définitive du socialisme dans un seul pays sans les efforts conjugués des prolétaires de plusieurs pays avancés ? Non, c’est impossible. " (Cité par Trotsky, L’Internationale communiste après Lenine, PUF, Paris, 1979, p. 125). [Voir aussi Les questions du leninisme, Maspéro, p. 52. L’édition chinoise publie une version modifiée (sans mention) de ce texte : Des principes du Léninisme, Editions de Pékin, 1967, p. 40. Ndt]

15 Je ne traite pas ici des premières oppositions : l’Opposition ouvrière et le Groupe du centralisme démocratique. Bien qu’ils surgirent comme une réaction à la bureaucratisation et à la dégénérescence de la révolution, ils représentèrent aussi en partie une réaction utopique contre la réalité objective elle-même (le poids considérable de la paysannerie et la faiblesse indiscutable de la classe ouvrière). Ceux qui survécurent à l’Opposition ouvrière (et qui comptèrent) intégrèrent plus tard l’Opposition de gauche, alors que les dirigeants de celle-ci, Kollontai et Shliapnikov, capitulèrent devant Staline.


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