Bosnie - Le cynisme des puissants  
 

Cet article est paru dans Socialisme International N° 86, septembre 1995
 
 
 

L'offensive menée par les troupes occidentales contre les Serbes ne résout rien au conflit en ex-Yougoslavie. La raison en est simple : ce n’est pas le souci de paix qui anime les grandes puissances, mais leurs intérêts stratégiques. Il n’y a pas de bon camp ainsi que l’a montré la dernière offensive de l’armée croate soutenue par les USA et l’Allemagne.
Avec l’offensive croate pour libérer la Krajina, ce sont les Serbes qui ont été à leur tour victimes des combats. Maisons incendiées, propriétés mises à sac, exécutions sommaires. Au moins 200 000 Serbes, une " marée humaine " selon la Forpronu, ont fui. Les colonnes de réfugiés ont même été bombardées le 9 août par les Mig 21 croates. Chaque fois qu’un des camps se retrouve en position de force, il applique les mêmes méthodes.

Depuis cinq ans, ce sont les armes qui dessinent les frontières, chassent les populations, tracent les contours des territoires ethniques. Tudjman, Milosevic, Izetbegovic, les trois présidents, emploient les mêmes méthodes : propagande nationaliste et appel aux forces armées.

Mais les principales responsabilités sont à chercher ailleurs, dans la politique des grandes puissances. Celles-ci sont plus soucieuses de gérer les zones d’influence de leurs intérêts stratégiques que de chercher une solution favorable aux populations.

La " communauté internationale " s’efforce de paraître unie : elle affirme agir collectivement par le biais du Groupe de contact (France, Etats-Unis, Russie, Allemagne, Angleterre). Mais en fait, derrière l’apparente unité, chaque puissance suit sa propre stratégie. Depuis la chute du mur de Berlin, l’Europe de l’Est est un champ ouvert aux luttes d’influence.

Escalade

L’aggravation actuelle de la guerre, avec l’offensive croate, s’explique essentiellement par la politique américaine, allemande et française. L’équipement moderne des Croates qui leur a permis de remporter une victoire rapide vient de Bonn. La chaîne de télé allemande ARD a pu prouver que l’Allemagne viole de façon flagrante l’embargo en montrant des avions sur lesquels des inscriptions mal effacées prouvent leur appartenance à une escadrille allemande. Depuis quatre ans, Bonn soutient la cause croate, quitte à relancer la guerre.

Dans cette politique, elle a reçu l’aide des Etats-Unis. La société américaine " Moyens militaires professionnels " admet avoir conseillé le gouvernement croate, mais uniquement " sur la manière de traiter humainement les civils ". Que ces conseils aient été donnés juste avant l’offensive d’août n’est qu’une coïncidence... Par ailleurs, l’armée bosniaque, alliée aujourd’hui à l’armée croate, utilise des fusils M16 américains, des missiles anti-aériens américains, porte des uniformes américains et bénéficie de conseils militaires venant des Etats-Unis.

Le jeudi 3 août, au début de l’offensive, le secrétaire à la Défense a d’ailleurs donné son feu vert implicite en déclarant que " l’offensive croate offre pour la première fois la possibilité d’une solution au conflit ". La France est devenue le boute-feu avec la volonté de Chirac de redorer son blason terni par l’annonce de la reprise des essais en jouant les va-t-en-guerre.

Cyniques

Un haut fonctionnaire américain déclarait récemment au Herald Tribune : " Nous avons toujours su ce que voulait Tudjman. C’est pourquoi nous nous sommes appliqués si fort à construire la fédération bosno-croate " (alliance conclue en 1994).

Désormais les Américains reviennent en force dans le jeu diplomatique en proposant un plan de paix. Ce plan prévoit, en fait, de partager l’ex-Yougoslavie en deux entités : une grande Serbie et une fédération croato-musulmane. Il est parfaitement cynique. Il accepte la conquête des enclaves musulmanes de l’est de la Bosnie : les " taches ", commme disent les émissaires américains, vont disparaître. Quant à l’intégrité de la Bosnie, le Washington Post du 11 août affirmait que les propositions américaines, tout en préservant techniquement l’existence d’une République musulmane, aboutiraient en fait à sa disparition.

Le règlement proposé repose sur le déplacement forcé des populations, la purification ethnique. Intervenus soi-disant pour aider les populations, ils encouragent en fait les massacres et les déplacements et entérinent tous ceux qui ont été commis. La " communauté internationale " cautionne finalement la politique sanguinaire des Milosevic, Tudjman et Karadzic. Pour imposer leur solution, les Etats-Unis sont prêts à utiliser tous les moyens. Les bombardements massifs de L’OTAN le 30 août en sont la meilleure illustration.

Loi du plus fort

La loi du plus fort l’emporte aujourd’hui et ce sont les populations qui font les frais de cette politique " réaliste ". Qui défendra les Serbes de Krajina, qui habitent cette région depuis des siècles ? Certainement pas la Russie, soi-disant alliée historique, trop contente de monnayer son silence auprès des Américains en échange de l’oubli des massacres en Tchétchénie. Qui défendra les habitants de l’enclave de Gorazde, la " tache " ? Pas l’ONU qui a évacué cette ville conformément au plan de paix américain.

A un banquet à Londres en mai, le président croate Tudjman a griffonné sur un menu une carte partageant la Bosnie entre la Serbie et la Croatie. C’est ainsi que se règlent aujourd’hui le sort des habitants de l’ex-Yougoslavie. Les grandes puissances poussent leurs pions en utilisant les dirigeants locaux et préparent des plans de paix conformes à leurs intérêts stratégiques. Parce qu’ils ne règlent pas la misère dans laquelle vivent les populations et ne font qu’aggraver les sentiments nationalistes, ces plans ne peuvent que mener à une reprise plus explosive du conflit à court terme ou à moyen terme.

La solution ne peut venir que de l’unité des travailleurs de toute la région contre leurs propres dirigeants. Ce n’est pas un rêve. A la fin des années 80, des gens de toutes les " ethnies " s’étaient unis dans des grèves contre l’austérité. C’est la renaissance de cette tradition qui permettra de mettre fin au cauchemar de la purification ethnique.

Bertrand Lazard-Peillon

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