L'Argentine au Carrefour

L'insurrection argentine devrait donner de l'espoir à tous ceux qui se battent pour un monde nouveau. Cette fois le peuple n'a pas accepté passivement la misère et la faim. Mais l'insurrection pose la question de pouvoir - comment aller plus loin, comment construire un autre monde.
 

Voici une série de bulletins produits par l'organisation d'extrême gauche argentine le MAS Ils ont été traduit par un membre de la JCR en France.
 

Après le grand soulèvement argentin (" argentinazo ")

Quand le peuple a fait la loi dans la rue

Les 19 et 20 décembre ne furent pas un éclair dans un ciel serein. Pour la 1ère fois depuis des décennies, l’histoire a été écrite par des millions de personnes dans la rue. La gouvernement Cavallo-De la Rúa a lancé son dernier et brutal coup de massue pour imposer le " déficit zéro ". Tout au service des banquiers et grands capitalistes. Révolte, beaucoup de révolte et prédisposition à la lutte qui se manifestèrent lors de la grève massive du 13 décembre. Tout le pays fut traversé par d’importantes luttes de travailleurs et de chômeurs. Les concerts de casseroles des petits commerçants montraient que la haine s’étendait à de larges secteurs sociaux. Un état de révolte et de discussion parcourut la pays avec comme épicentre les queues aux entrées des banques et des distributeurs automatiques. Les voix de protestation et les actions commençaient à converger vers un immense et unique : assez !

La révolte du pain

Le 14 eut lieu le premier pillage important à Rosario. Puis à Mendoza. Plus tard, des centaines entraient dans un supermarché à Conception d’Uruguay et emportaient tout. L’exemple fit tache d’huile. En quelques heures de plus en plus de pillages se succédèrent.

Des millions souffrent de la faim, privés de leur seul moyen de survie, le travail. D’autres gagnent à peine 300 pesos pour entretenir leur famille. Sans travail, sans argent, sans avenir et très affamés, des milliers prirent de leurs propres mains ce que le système ne leur donne pas : de quoi manger. Comme toujours, quand cela se passe par irruptions massives, là où il y a beaucoup de monde, il y en a beaucoup qui s’intéressent ; des bandits et aventuriers péronistes se mêlèrent au mouvement. Mais ne laissons pas les " médias " du gouvernement nous tromper. Le moteur de la révolte, ce fut la faim à laquelle ce système condamne des millions d’honnêtes travailleurs.

Grand coup de balai des casseroles : " qu’ils dégagent tous, qu’il n’en reste pas un seul ! "

Alors que certains médias et politiciens dépeignaient les pillages comme du pur vandalisme, Ruckauf envoyait la police dans les bidonvilles de Buenos Aires pour semer la panique, De la Rúa soutenait Cavallo et décrétait l’état de siège face aux " attentats à la propriété privée ".

Dans la capitale, à Córdoba, Rosario et d’autres villes, des milliers de casseroles écrivaient l’histoire dans la rue. Face à la déclaration de l’état de siège, la réaction de tout le peuple fut unanime : " Qu’ils aillent se faire f… ! ". La colère éclata contre le gouvernement et contre une démocratie de riches, de corrompus avec son cortège de misère et de mensonges.

Il était émouvant de voir des familles entières avec des enfants dans les bras qui s’avançaient spontanément : des dizaines et dizaines de milliers qui remplissaient les rues jusqu’à la Place de Mai. Face à cette foule sans défense, la répression commença. Jusqu’à 4 heures du matin, la police coursa les manifestants. La mobilisation avait obtenu un premier succès : elle avait chassé Cavallo.

La bataille de la Plaza de Mayo

Mais cela ne suffisait pas, le peuple voulait davantage. Dès le lendemain matin tôt, les gens revenaient sur la place. La répression devint féroce. Les images de la télé provoquaient encore plus d’indignation. Les Mères de la Place de Mai furent réprimées, des prêtres qui ne faisaient que prier et ne voulaient pas partir furent traînés brutalement. Les heures passaient et des milliers de jeunes se joignaient au combat, avec les chômeurs. La gauche révolutionnaire ajouta aussi son petit grain de sable. Une mention particulière doit être faite des " motoqueros " (association indépendante de jeunes qui font de petites courses avec leurs motos) qui se jetaient sur les flics, les désorganisaient et les dispersaient.

Le jeunesse travailleuse et plébéienne achevèrent ce que les luttes de la semaine précédente, les pillages et la mobilisation de la nuit antérieure avaient commencé : le dernier acte de De la Rúa. Et nous les avons virés… Au bout de plus de 10 heures d’un héroïque affrontement dans les rues et le meurtre de 32 personnes, dont 7 sur la place, De la Rúa, pathétique, démissionna.

Un pas en avant

" Maman, je vais mourir " " Non, mon fils, tu ne vas pas mourir " " Dis-moi la vérité ! " " La vérité, c’est que je suis fière de toi parce que tu étais sur le front, à te battre. Ils ont dû se barrer. Nous avons gagné. Nous avons gagné, gagné ! " (Dialogue entre Martín Galli et sa mère. Martin est un jeune travailleur de 26 ans, hospitalisé avec une balle dans la tête, publié par la journal Página 12 du 22/12)

Les travailleurs et le peuple ont dirigé une immense action indépendante, nationale et spontanée à laquelle ont participé les salariés, les chômeurs, les petits commerçants, la classe moyenne, la jeunesse.

Aucun parti patronal, aucune des institutions de cette " démocratie " ne peut s’arroger la moindre part de ces journées historiques. Ni Daer, ni Moyano, ni De Gennaro n’ont levé le petit bout du doigt pour chasser ce gouvernement. Ce véritable soulèvement s’est fait sans eux, malgré eux, par dessus eux et contre eux.

Les journées du 19 et 20 décembre furent révolutionnaires parce qu’elles firent un peu de justice dans ce pays qui marche à l’envers, où on s’en prend toujours aux travailleurs et aux secteurs populaires pour donner aux capitalistes et aux milliardaires. Car, par la mobilisation et la lutte, l’action directe de millions de personnes, nous avons été les acteurs d’un fait politique très important : nous avons vaincu et renversé un gouvernement " démocratique " qui jusqu’il y a peu était l’enfant gâté de l’impérialisme.

La révolte populaire, d’une façon encore confuse mais irréfutable, a révélé le ras-le-bol des institutions et du fonctionnement de cette démocratie pour riches. Cette révolte accumulée est un facteur de premier ordre pour comprendre le caractère populiste voire démagogique du nouveau gouvernement de Rodríguez Saá et sa plus que précaire stabilité.

L’Assemblée législative : une poubelle sur des tapis de luxe

Le succès de la mobilisation populaire, le parti Justicialiste veut le transformer en soutien à sa politique. Quelle blague ! Lorsque le peuple eut fait entendre sa voix dans les rues, le nid de vipères appelé Assemblée législative élit un nouveau gouvernement totalement opposé à la volonté et aux intérêts de la population. Seul Luis Zamora dénonça le bluff politique de cette réunion où les mêmes législateurs qui ont voté pour le " déficit zéro ", les plans de restructuration de De la Rúa et les privatisations de Menem faisaient semblant d’être des " amis du peuple ".

L’illégitimité du gouvernement De la Rúa, répudié d’abord dans les urnes puis dans la rue, n’a absolument pas été résolue par ce gouvernement issu de compromis et marchandage de postes. La meilleure preuve en est la quantité de voleurs qui reviennent au gouvernement (Grosso, Hugo franco, Vernet, Scioli, les petits copains du petit Adolfo et la liste n’est pas exhaustive…) Et aujourd’hui, au matin du vendredi 29 décembre, nous sommes retournés dans la rue : 80 000 personnes sur la Place de Mai, nous avons viré Grosso et crié à nouveau : " qu’ils se barrent tous, qu’il n’en reste aucun… sans Radicaux ni péronistes, nous irons mieux "

Ne pas baisser la garde

Il faut rester prêts à sortir dans la rue face aux nouvelles attaques contre le peuple que prépare le gouvernement, pour que les travailleurs et le peuple fassent de la politique à leur manière : non par les urnes, mais dans la rue. C’est là, comme l’argentinazo l’a prouvé, le moyen le plus efficace pour réussir nos objectifs. C’est ce que nous avons répété la nuit du 28 en remplissant la Place de Mai.

Et c’est là aussi la plus grande crainte des capitalistes et de leurs politiciens. Pour cela, ils détiennent deux pièges. L’un, ce sont les élections d’octobre 2003, ce qui signifierait supporter presque deux ans un Président élu par personne, par une Assemblée de politiciens largement discrédités. Le deuxième, c’est l’élection présidentielle de mars avec l’arnaque de la Loi de devises ? afin de nous faire encenser notre propre bourreau par le vote populaire.

Ils veulent que tout soit canalisé par les urnes, quitte même à faire que le vote de la révolte et de la gauche augmente de façon spectaculaire si le gouvernement actuel n’obtient pas de résultat. Dans la course, on a déjà vu plusieurs candidats du PJ.

Il y a aussi Elisa Carrió qui propose un " capitalisme sérieux " et " moral " ! Mais il y a juste que l’exemple qu’elle propose, c’est… Gregorio Pérez Companc, un représentant typique de la patrie des affaires enrichi durant la dictature militaire.

Face à cette tentative de piétiner la volonté populaire exprimée dans la rue, nous pensons que les organisations politiques et sociales des travailleurs et de la gauche révolutionnaire dont nous faisons partie, les socialistes du MAS, nous avons une énorme responsabilité : proposer ensemble à l’ensemble de la population une marche à suivre. Elle doit passer selon nous par des mesures comme celles que nous proposons ci-dessous, et avec le besoin inéluctable de les imposer par la lutte et la mobilisation indépendante et l’autoorganisation des travailleurs, dans la perspective d’un gouvernement des travailleurs et du peuple.

Pour des assemblées populaires de travailleurs et de voisins !

L’irruption populaire réussit à balayer les discours sur " la négociation interne ". Il est plus surprenant que Rodríguez Saá dise que " la dette externe est la plus grande négociation économique ".

Les promesses se multiplient : baisse des hauts salaires et respect des plus bas, augmentation du salaire minimum, libération des prisonniers pour raisons sociales et création d’un million de postes de travail. Il ne manque plus que Rodríguez Saá se déguise en roi mage pour faire la distribution de jouets.

Cette pluie de promesses n’est pas le produit de la " bonté " de Saá. Les marges pour annoncer des mesures anti populaires se sont réduites. Suite à l’argentinazo, aucun politicien péroniste ou radical ne peut exiger les " sacrifices " qu’ils voulaient imposer auparavant. Alors, plus aucune mesure qui puisse paraître " antipathique ". Mais il ne faut pas s’y tromper : ils préparent de nouvelles attaques contre le peuple par des voies détournées…

Le nouveau gouvernement arrive avec une arnaque

La création d’une " troisième monnaie " n’est qu’une dévaluation pure et simple. Il en est de même pour les Lecop. Il y a là une grande arnaque de ce gouvernement né de l’arnaque.

Le plan d’un million d’emplois, par exemple, n’est qu’une distribution des subventions de 200 pesos… mais non en pesos, mais en Lecop ou Argentinos. Il en sera de même avec les paies des employés de l’Etat, de ceux du privé ou des retraités. Il ne pense pas non plus rendre les dépôts en pesos ou dollars.

La troisième monnaie non seulement ne sera pas convertible, mais le gouvernement lui même admet qu’elle perdra un 60-70% de sa valeur nominale. De fait, un travailleur qui gagnait 200 pesos gagnera 200 argentinos, c’est-à-dire 140 pesos environ (qui à leur tour représenteront 100 dollars ou moins). Il y aura une monnaie pour pauvres (l’Argentino), une autre pour les moins pauvres (le peso) et une autre pour les riches (le dollar).

Une autre arnaque, c’est la suspension de paiement de la dette externe. Ce n’est pas le non paiement. C’est seulement une interruption temporaire pour préparer des conditions pour reprendre ensuite le paiement. Par la dévaluation, les salaires et les autres revenus baisseront, ainsi que la consommation. Cela fera baisser aussi les importations et il y aura un excédent plus grand pour recomposer les réserves et reprendre le paiement de la dette. De la Sota l’a bien dit : " Aujourd’hui, nous ne pouvons pas payer, mais nous allons payer… " ( Clarín du 24/12).

Alors, ce gouvernement n’est qu’une nouvelle tentative des banquiers, capitalistes et leurs politiciens pour faire reposer la crise sur les épaules des travailleurs et des secteurs populaires. Il n’y a que deux différences avec ceux d’avant : l’une, c’est qu’ils ne peuvent plus le faire aussi ouvertement mais avec de " bonnes manières " et à voix basse ; l’autre, c’est que la révolte populaire les a rendus moins forts pour essayer de l’imposer.

Et que faire alors ?

Il ne faut pas se faire d’illusion : le nouveau gouvernement ne va pas répondre aux espoirs que certains mettent en lui, de Fidel Castro à Daer et Moyano et des dirigeants des piquets de chômeurs (piqueteros) comme Ardura de la CCC et D’Elia de la CTA. Nous ne pouvons rien attendre des déclamations de Rodríguez Saá. Pour pouvoir manger et travailler, il ne faut pas s’y fier mais lutter pour quelques mesures immédiates :

paiement des Plans Travailler et d’assistance sociale, immédiat et en pesos. Pour une véritable assurance chômage pour tous les chômeurs équivalent au salaire minimum de 450 pesos promis par le gouvernement.
 
Bulletin du MAS N°1 du 31/12/01
 
 

Bulletin du MAS N°2 du 01/01/02 :

Face au vide du gouvernement et aux manœuvres antidémocratiques que préparent les péronistes et

les Radicaux

Assemblées populaires de travailleurs et voisins !

Le soulèvement populaire a fait tomber un nouveau gouvernement : Rodríguez Saá n’ a duré que le temps d’un soupir après un grand coup de balai de casseroles du 29 décembre.

Saá avait fait le choix de gouverner en multipliant les promesses : baisse des hauts salaires et respect des plus bas, augmentation du salaire minimum, libération des prisonniers pour raisons sociales et création d’un million de postes de travail. Il ne manque plus que Rodríguez Saá se déguise en roi mage pour faire la distribution de jouets.

Cette pluie de promesses n’est pas le produit de la " bonté " de Saá. Les marges pour annoncer des mesures anti populaires se sont réduites. Mais il ne faut pas s’y fier : l’impérialisme américain exige de nouvelles attaques contre le peuple, à charge du nouveau Président qu’ils prétendent élire avec la nouvelle Assemblée législative de demain, mardi 1er janvier 2002.

Ils préparent une nouvelle arnaque antidémocratique

Avec la chute de Rodríguez Saá, les politiciens du PJ et de la UCR, discrédités et massivement rejetés, prétendent décider par dessus toute volonté populaire d’un Président pour la pays.

C’est un scandale antidémocratique. C’est une gifle aux secteurs populaires qui ont dit très clairement qu’ils ne voulaient d’aucune des sinistres têtes que nous connaissons déjà. Ils chercheraient à former un gouvernement dit de " salut national " qui, au fond, ne servirait qu’à les sauver eux mêmes et la classe qu’ils représentent : la classe des capitalistes et de l’impérialisme. Cette issue, de larges secteurs du PJ, de l’UCR et des restes du FREPASO la partageraient.

D’autre part, un autre secteur du PJ, par la voix de De la Sota et Kirchner, pose le problème d’élections uniquement présidentielles en mars 2002, alors que ce que veut la réalité et la population qui s’exprime dans les rues, c’est de tout discuter : qu’est ce qu’on fait du pays, de son économie, de ses institutions, de ses rapports avec le monde.

L’une ou l’autre de ces variantes, profondément antidémocratiques, ne seront que de nouvelles manœuvres des banquiers, capitalistes et de leurs politiciens pour faire supporter le poids de le crise par les travailleurs et le monde du travail.

Que faire alors ?

Il ne faut pas se faire d’illusions : aucun nouveau gouvernement à la solde des patrons ne va répondre aux besoins aigus des travailleurs, jeunes, habitants, retraités. Cela a été un triste spectacle que de voir Fidel Castro, D’Elia de la CTA ou Alderete de la CCC (des dirigeants piqueteros) aller soutenir Saá quelques jours avant la mobilisation qui l’a chassé.

Au contraire, pour pouvoir manger et travailler, nous ne pouvons avoir confiance en aucun d’entre eux. Les solutions ne viendront pas d’en haut mais de la lutte et de l’organisation par en bas pour imposer dans la rue les mesures urgentes dont nous avons besoin :

  • de la nourriture pour tous. La distribution alimentaire ne peut rester dans les mains d’intendants ni des responsables politiques : la répartition doit être contrôlée par les organisations populaires de quartier
  • paiement des Plans Travailler et d’assistance sociale, immédiat et en pesos. Pour une véritable assurance chômage pour tous les chômeurs équivalent au salaire minimum de 450 pesos promis par le gouvernement.