7. LES ANARCHISTES LORS DE  LA REVOLUTION RUSSE

On pouvait s’y attendre : dans un pays a dominante paysanne, la Russie, la tradition anarchiste a précédé le marxisme. Pourtant, le plus remarquable est que l'anarchisme n'a joué qu'un rôle mineur dans la Révolution russe de 1917.

Elle fut la plus importante et la plus profonde des révolutions. Jamais une classe ouvrière n’a atteint un niveau de lutte et de conscience politique aussi élevés que ceux des travailleurs et soldats en 1917. Pourtant l’influence de l'anarchisme dans ce formidable mouvement fut bien faible.

Lorsque l’intellectuel anarchiste russe le plus important de cette période, Voline, retourna en Russie en juillet 1917, il ne trouva pas un seul journal, pas une seule affiche, pas un seul orateur anarchiste à Pétrograd, cœur de la Révolution. Ceux-ci n’étaient pas, à proprement parler, représentés dans les conseils ouvriers (ou soviets). Les résolutions qu'ils soumettaient aux comités d'usines étaient systématiquement battues par des résolutions bolcheviques soutenues par de larges majorités.

Deux raisons expliquent leur faiblesse. Premièrement, le rôle joué par les Bolcheviks. En général, un état d'esprit anarchiste se développe dans des fractions de la classe ouvrière lorsque la direction du mouvement ouvrier est traître et que la désillusion atteint les travailleurs. En 1917, les Bolcheviks offrirent une direction révolutionnaire claire et gagnèrent donc le soutien de la quasi-totalité des militants ouvriers.

Deuxièmement, la période de février à octobre 1917 fut celle d'un double pouvoir, autrement dit, celle d'une lutte entre deux Etats rivaux. D'un côté, il y avait les restes de l'ancien Etat tsariste, avec son armée et sa bureaucratie, dirigé par le nouveau gouvernement provisoire ; de l'autre s'élevaient les soviets créés par les travailleurs et les soldats. Chaque jour, ils gagnaient en puissance et en autorité. La question cruciale (en dernière instance la seule question) était de savoir quel Etat représentant quelle classe l'emporterait. Le vieil appareil d’Etat tsariste/capitaliste allait-il écraser les soviets et la classe ouvrière ? Ou, au contraire, celle-ci briserait-elle l'ancienne machine étatique pour transférer tout le pouvoir aux conseils ouvriers ? Toutes les forces politiques qui vacillèrent sur cette question (le gouvernement Kerensky, les Mencheviks, etc.) furent inévitablement réduites à l'impuissance. La tendance anarchiste, qui rejetait par principe tout Etat, fut marginalisée. La majorité de ses partisans travestirent leur idéologie pour devenir de tièdes partisans des soviets, soit rompirent avec leur courant d’origine pour rejoindre les Bolcheviks. Certains refusèrent ces voies, comme le vétéran Kropotkine (déjà discrédité par le soutien qu'il accorda pendant la Première guerre mondiale aux impérialismes russe, anglais et français). Ils furent de plus en plus identifiés au gouvernement provisoire honni.

Ce n’est en fait qu'après la révolution, au cours de la guerre civile qui s’ensuivit, que l'anarchisme parvint à jouer un rôle indépendant notable dans les événements. La guerre civile représenta une période de difficultés aiguës pour la Révolution et de souffrances énormes pour le peuple russe. Elle était assiégée de toutes parts. Les armées blanches, dirigées par les généraux les plus réactionnaires, bénéficiant de l'argent, des armes et des renforts de toutes les forces du capitalisme international, étaient sur le point de s'emparer de la ville de Pétrograd et d'en finir avec le tout jeune Etat ouvrier. Aux dévastations de la Première guerre mondiale, à la crise économique de 1917, à la désorganisation inévitable causée par la Révolution, aux pertes gigantesques infligées à la Russie par le Traité de Brest-Litovsk, la guerre civile ajouta sa part de chaos, engloutissant de très nombreuses forces vives de la Révolution. Elle provoqua également un effondrement total de l'économie soviétique. L'industrie cessa pratiquement de fonctionner. Le système de transports s'effondra. Il n'y avait plus de carburant pour le chauffage dans les villes. Les travailleurs durent fuir vers la campagne à la recherche de nourriture. Les épidémies de choléra et de typhus accomplirent leurs ravages.

Les Bolcheviks ont pu malgré tout tenir et remporter ce combat. Cela témoigne de l'immense réservoir de soutien qu'ils avaient conquis dans la classe ouvrière russe. Cependant, en de pareilles circonstances, l'anarchisme put rencontrer un écho dans certaines fractions de la classe ouvrière, et plus encore au sein de la paysannerie, désorientées par les lourdes privations dont elles souffraient.

Le mécontentement était particulièrement fort dans la paysannerie. En 1917, les paysans avaient arraché les terres à leurs oppresseurs séculaires, les propriétaires fonciers. Les Bolcheviks les avaient soutenus, unissant ainsi la révolte des paysans dans les campagnes à la révolution prolétarienne des villes. Mais, pendant la guerre civile, l'Etat ouvrier avait été contraint de réquisitionner le blé paysan par la force des armes. Il n'avait pas le choix – sinon celui de laisser la famine s’installer dans les villes et de faciliter ainsi la défaite de la révolution. Cela dressa inévitablement la paysannerie contre lui. Tant que la guerre civile battait son plein, la menace immédiate de retour des propriétaires fonciers garantissait la loyauté de la masse des paysans à l'Etat des soviets. Mais dès que la guerre prit fin, la colère paysanne explosa. Il en résulta deux phénomènes d'importance historique, associés à l'anarchisme et revendiqués par la tradition anarchiste : le mouvement makhnoviste et la rébellion de Kronstadt.

Nestor Makhno était un jeune anarchiste ukrainien. Il rassembla autour de lui une armée qui, avec audace et succès, combattit d'abord les armées blanches, puis les armées rouges. L’armée makhnoviste fut démantelée par l'Armée rouge à la fin de la guerre civile.

Kronstadt était une base navale située sur une île. Elle contrôlait l’accès par la mer à Pétrograd. Ses marins avaient joué un rôle dirigeant dans la révolution de 1917. En mars 1921, Kronstadt déclencha une rébellion armée contre les Bolcheviks, revendiquant la fin des réquisitions de blé et des "soviets sans communistes"le slogan était plutôt " des soviets libres". Cet argument a été utilisé par des ultra gauche en particulier pour discréditer les Bolcheviks. En fait, il faut établir le parallèle entre ce slogan et celui des Blancs à l'étrangerqui s'accomodaient parfaitement d'un tel sloçgan comme mesure transitoire pour abattre l'Etat soviétique dominé par les Bolcheviks.. Craignant que la révolte n’ouvre la voie à une relance de la guerre civile qui venait de cesser, les Bolcheviks réagirent brutalement, envoyèrent l'Armée rouge sur les glaces et s'emparèrent de l'île après une bataille sanglante.

L'anarchisme a créé un mythe autour du mouvement makhnoviste et de la rébellion de Kronstadt, les proclamant expressions d'une "authentique révolution populaire libertaire" écrasée par le "totalitarisme bolchevik". La réalité est bien différente.

Manifestant une attirance pour les grandes proclamations anarchistes, Makhno était néanmoins un dirigeant paysan autocrate, un commandant militaire procédant arbitrairement à l’exécution sommaire de ses opposants (tout spécialement des communistes) et s'adonnant à des orgies alcooliques. Le jugement le plus significatif sur la véritable nature de Makhno et de son mouvement est probablement celui de l'historien, pourtant extrêmement sympathique à sa cause, George Woodcok :

" Il était au fond un homme de la campagne et un régionaliste, qui détestait les villes et la civilisation urbaine et recherchait la "simplicité naturelle", souhaitant le retour à un âge où, comme par le passé que décrivent les légendes paysannes, les "travailleurs libres" se mettraient à l’ouvrage au son de "refrains libres et joyeux". Ceci explique pourquoi, plus tard, lorsque les makhnovistes prirent un certain nombre de grandes villes, ils ne s'attaquèrent jamais vraiment à la question de l'organisation de l'industrie, ne conquirent le soutien et la fidélité que de quelques travailleurs urbains.

" Mais il y avait un autre facteur dans cette situation : l'Armée insurrectionnelle révolutionnaire. Théoriquement, elle était placée sous le contrôle du Congrès des Paysans, ouvriers et insurgés. En pratique, elle était contrôlée par Makhno et ses commandants et, comme toutes les armées, n'avait de libertaire que le nom. Elle utilisait sa propre forme de conscription et observait une discipline très stricte qui ne laissait aucun doute : Makhno était le maître à bord. Les punitions étaient expéditives et très sévères... : même ses partisans, comme Voline, admirent ces faits. " faut-il là développer l'argumentation sur Makhono ?

Comme celle de Makhno, la révolte de Kronstadt adopta certains slogans libertaires tels que l'appel à une "troisième révolution" et s'attira le soutien des anarchistes. Mais elle trouvait ses racines dans l'opposition paysanne à la réquisition du blé de la période du "Communisme de guerre". La garnison de Kronstadt en 1921 n'était plus celle de 1917. Sa composition de classe avait connu des transformations majeures. De nombreux vétérans de l’année révolutionnaire étaient morts sur les fronts contre les armées blanches. Ils avaient souvent été remplacés par de nouvelles recrues fraîchement arrivées de la campagne. Et nombre d'entre elles, comme les 2 500 ukrainiens du 160e régiment de fusiliers, venaient de régions particulièrement amicales à l'égard de Makhno.

Mais la paysannerie n'était pas une force sociale qui eût pu faire avancer la Révolution russe. Attachée à la propriété privée, à ses fermes, individualiste par son mode de production, géographiquement et économiquement isolée des forces productives fondamentales dans les villes, ses conditions matérielles de vie la rendaient incapable d'offrir une alternative nationale (et encore moins internationale) au pouvoir bolchevik. La société moderne ne peut être dirigée ou organisée à partir des campagnes. La paysannerie suit inévitablement une ou l'autre des principales classes urbaines.

Cette vérité générale s'appliquait avec une force particulière en Russie. Tant qu'elle était dirigée contre le tsarisme et les propriétaires fonciers, alliée au mouvement ouvrier des villes, la révolte paysanne était immensément progressiste. Une fois dirigée contre le pouvoir ouvrier urbain ou les restes de ce pouvoir représenté par les Bolcheviks, elle était irrémédiablement réactionnaire. Indépendamment de la couleur du drapeau qu'elle arborait, rouge, vert, ou noir comme celui des anarchistes, une révolte paysanne aspirant à briser la "dictature communiste" ne pouvait qu'ouvrir la voie à une restauration capitaliste ou tsariste.

Stratégiquement située aux abords de Pétrograd, la révolte de Kronstadt, si elle avait triomphée ou si elle s'était seulement maintenue plus longtemps, aurait donné aux Blancs, récemment battus, une opportunité pour relancer la guerre civile. Les Blancs le comprirent immédiatement. Ils rassemblèrent leurs forces pour envoyer vivres et aides à Kronstadt. Ils dressèrent des plans pour y faire parvenir des renforts en cas de succès de la révolte.

Les anarchistes russes et étrangers soutenaient Kronstadt. Cela révéla leur confusion sur leur obédience de classe. Ils étaient incapables d'analyser la situation en termes de classe, aveugles à la réalité en raison de leur théorie utopique d'une révolution sans Etat.

Tel est le bilan de l'anarchisme dans l'histoire de la plus grandiose des révolutions : il n'avait aucune influence pendant sa phase ascendante ; lorsqu’elle battait en retraite, il apportait un appui inconscient mais néanmoins tout à fait réel à la contre-révolution.

John Molyneux et Conor Kostick

8 Bilan historique de l'anarchisme - les anarchistes dans la révolution espagnole
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