5. LES RACINES SOCIALES DE L'ANARCHISME

La vision capitaliste du monde, dominante dans les médias et le système éducatif, perçoit les différentes idéologies comme créations de penseurs exceptionnels, analysant le monde de leur point de vue particulier, au moyen de leurs propres valeurs, perspicacité, préjugés, etc. Ces différentes idéologies - le conservatisme, le libéralisme, le socialisme, l'anarchisme, etc. - seraient en concurrence sur le marché des idées afin de représenter au mieux l'intérêt général et national.

Les marxistes ne conçoivent pas ainsi les idéologies. Celles-ci sont, il est vrai, souvent élaborées ou exprimées pour la première fois par un individu (le marxisme par Marx pour prendre un exemple). Mais la pensée des individus est profondément façonnée par leur position sociale et leur expérience. Les idéologies sont en général développées et reformulées par un grand nombre de gens. Lorsqu'une d’entre elles acquiert une base sociale significative, c'est parce qu'elle correspond aux circonstances, aux intérêts et aux aspirations d'un groupe social définit et les exprime avec cohérence.

Ce processus n'est ni simple ni mécanique. Aucune idéologie n’exprime nettement et exactement les intérêts authentiques d'un groupe social particulier, à laquelle tous ses membres adhéreraient. Au contraire, les rapports entre celles-ci et leurs racines sociales sont souvent complexes et déformées. Les groupes sociaux se chevauchent, interagissent et s'influencent mutuellement. Ces visions du monde ont néanmoins des racines sociales. Les groupes fondamentaux de la société étant les classes sociales (déterminées par leur position au sein du processus de production), les idéologies ont des racines de classe et une base de classe.

Le conservatisme (sous ses différentes versions nationales, le torysme en Grande Bretagne, la démocratie chrétienne dans la majorité des pays européens …) représente bien l'idéologie dominante de la classe capitaliste aujourd'hui. Le libéralisme du XIXe siècle était celle de la bourgeoisie industrielle ascendante. Depuis, il a perdu de sa prééminence pour devenir le reflet d'une mixture des intérêts d'une fraction de la classe capitaliste et d'une fraction de la classe moyenne, ou petite bourgeoisie. Le socialisme était une théorie de la classe ouvrière, mais il a été reformulé par la social-démocratie et le réformisme pour servir les intérêts de la bureaucratie des partis ouvriers et du mouvement syndical. Le stalinisme en URSS fut une perversion du socialisme, élaborée pour servir les intérêts de la bureaucratie capitaliste d'Etat dominante.

Le marxisme classique (ou socialisme révolutionnaire) tente d'exprimer les intérêts de la classe ouvrière. C'est une analyse générale de l'histoire, de la société et de la politique du point de vue de la classe ouvrière, et fondée sur son expérience.

Par conséquent, les idéologies rivales ne se livrent pas à une recherche désintéressée de l'intérêt général, mais font partie intégrante des projets des différentes classes et couches sociales de faire prédominer leur volonté au sein de la société. L'objection fondamentale à opposer au conservatisme, pour prendre un exemple, n'est pas son caractère démodé ou vieillot, ou le caractère erroné de certaine de ses thèses, mais qu'il représente (malheureusement avec succès) les intérêts de la classe exploiteuse.

Quelles sont donc les racines sociales de l'anarchisme ? De quelles couches sociales exprime-t-il l'expérience ? Ces questions sont décisives pour l'appréciation globale de l'anarchisme comme idéologie.

Comme nous l'avons déjà souligné, l'anarchisme prend de multiples formes. On ne peut donc donner une réponse simple à ces questions. Procédons donc par élimination.

Premièrement, l'anarchisme n'est manifestement pas l'idéologie de la classe capitaliste : celle-ci est pleinement fidèle à la protection de son Etat et de son ordre social. Il n'est pas plus celle de cette fraction de la petite bourgeoisie, les patrons d'entreprises et de commerces, etc., qui, placée sous l'autorité de la classe capitaliste proprement dite, accepte son idéologie conservatrice, mais qui, par temps de crise économique et sociale extrême, lorsque son statut et ses économies sont menacés, peut basculer vers le fascisme. L'anarchisme n'est pas plus l'idéologie de cette autre couche distincte de la petite bourgeoisie du capitalisme moderne, les gestionnaires et les administrateurs des institutions locales et des affaires sociales qui, lorsqu'ils se rebellent contre le conservatisme, épousent le libéralisme ou le réformisme social-démocrate, avec ses faveurs pour le " capitalisme à visage humain ".

Mais l'anarchisme peut-il prétendre représenter une théorie de la classe ouvrière ? A l'exception de l'anarcho-syndicalisme, auquel nous reviendrons, la réponse est clairement négative.

D'abord parce que de nombreux penseurs anarchistes rejettent la classe ouvrière ou nient qu'elle puisse devenir l'agent de la transformation sociale. Deuxièmement, parce que les thèmes dominants de la pensée anarchiste - individualisme, hostilité à l'organisation (ou, dans le meilleur des cas, ambiguïté sur cette question), rejet de l'Etat en général - sont étrangers à l'expérience des travailleurs et aux besoins de la lutte ouvrière.

La classe ouvrière est une classe collectiviste de par la position sociale et économique qu'elle occupe au sein de la société capitaliste. L'industrie capitaliste rassemble les travailleurs en collectifs dans les usines et les autres lieux de travail. Producteur, le travailleur est un élément d'une complexe division du travail qui exige coopération et discipline. Sous le capitalisme cette discipline est imposée d'en haut par le patron, le gérant et le contremaître ; après la révolution, l'auto organisation de la collectivité prédominera, mais il demeurera un élément de discipline, parce qu'elle est indispensable à toute production industrielle. Les travailleurs, victimes de l'exploitation, ne peuvent lui résister ni améliorer leurs conditions que par le moyen de l'organisation et de la lutte collectives. Pour la protection de ses membres les plus vulnérables - ceux qui sont atteints de maladies, retraités et vieux, chômeurs et enfants - la classe ouvrière ne peut faire autrement que de se battre pour des solutions collectivistes : allocations, système de santé national, etc. Finalement, la classe ouvrière ne peut prendre possession des moyens de production qu'en tant que collectif, par le moyen de son propre Etat.

L'esprit de l'anarchisme est fondamentalement étranger à ces impératifs pour la classe ouvrière. C'est pourquoi l'anarchisme n'a jamais réussi à gagner le soutien de fractions significatives de la classe ouvrière dans aucun pays capitaliste industrialisé. Par conséquent, il ne représente ni l'idéologie de la classe ouvrière, ni celle d'aucune autre des classes majeures du capitalisme moderne. Pour mettre à nu ses racines sociales, nous devons considérer des strates plus marginales de la société capitaliste.

Le petit commerçant et l'artisan du XIXe siècle, particulièrement nombreux en France, représentèrent une des sources originelles de l’anarchisme. Les artisans, comme les travailleurs de métier qualifiés, étaient pauvres et opprimés, mais ils œuvraient seuls et possédaient leurs modestes moyens de production. En ce sens, ils se rattachaient à la petite bourgeoisie. Ils détestaient l'Etat et les capitalistes qui les opprimaient et les exploitaient, ainsi que le système capitaliste qui les piétinait. Mais ils ne disposaient pas de la puissance collective de la classe ouvrière. Pour cette couche sociale, l'anarchisme exprimait le rêve d'une communauté égalitaire de petits producteurs indépendants.

Une autre source des débuts de l'anarchisme fut la paysannerie. Les paysans ont en général représenté la classe la plus pauvre et la plus opprimée de la société capitaliste. Mais, tout comme les artisans, ils produisent individuellement et possèdent, ou aspirent à posséder, leur propre parcelle de terre. Ils font pleinement partie de la petite bourgeoisie. Révoltée, cette classe haït l'Etat, collecteur d'impôts et défenseur des grands propriétaires fonciers, qu'elle assimile aussi à une force d'occupation dont l'expulsion permettrait de retrouver une vie "normale". La dépendance de l'économie rurale à l'égard de l'industrie et de la ville, par exemple ses besoins en outils et machines agricoles, n'est pas immédiatement ou nécessairement apparente pour le paysan dont l'attitude à l'égard de l'Etat peut se résumer ainsi : " Dehors ! Laisse-moi travailler en paix ma terre ! " Ce rêve d'une république de petits producteurs est très similaire à celui de l'artisan et peut trouver son expression dans l'anarchisme.

Malheureusement pour cette doctrine, l'artisan et le paysan représentent des strates sociales déclinantes au sein de la société capitaliste. L'avancée inexorable de l'industrie moderne a miné la position de l'artisan qui, incapable de concurrencer la production de masse, a dû aller grossir les rangs du travail salarié. Le même développement économique a arraché des millions de paysans à la terre, attirés par les emplois et les meilleures conditions de vie des grandes villes. Il en a résulté une urbanisation et une prolétarisation massives.

Ce fut ce phénomène qui donna naissance à l'anarcho-syndicalisme. Cette tendance est la forme que prend l'anarchisme le plus adapté à la position de classe du prolétariat et représente une mutation, dans un sens socialiste, des principes " purement " anarchistes. C'est une idéologie de compromis, qui abandonne la suspicion de l'anarchisme à l'égard de l'organisation collective, la discipline et la nécessité d'une direction : suffisamment pour accepter le syndicalisme, pas assez pour admettre la nécessité d'un parti révolutionnaire et de la lutte pour le pouvoir politique. Ce compromis correspond à la situation transitionnelle de la paysannerie nouvellement prolétarisée, qui n'a pas encore rompu avec ses traditions préindustrielles et tous les liens qui la lie à elles.

Pour le moment nous n'avons parlé que de l'anarchisme et de l'anarcho-syndicalisme du XIXe siècle et du début du XXe siècle, ceux représentés par Proudhon et Bakounine, Kropotkine et Malatesta, Makhno et Voline, Goldman et Berkman. Ces mouvements ont fleuri à divers moments et sous différentes formes en France, en Italie, en Russie, aux Etats-Unis, au Mexique et en Espagne au cours des premières phases de l'industrialisation et de l'urbanisation de ces pays. Ils ont culminé lors de la tragédie de la Guerre civile espagnole. Nous n'avons pas encore étudié la base sociale de l'anarchisme dans le capitalisme avancé contemporain où les artisans, les paysans et les travailleurs récemment prolétarisés ne représentent plus une force sociale significative.

L'historien anarchiste George Woodcock note dans la première édition de son étude classique sur l'anarchisme (L'anarchisme. Une histoire des idées et des mouvements libertaires, écrit en 1960-1961), qu’il avait considéré ce mouvement comme un phénomène du passé, qui avait connu sa fin avec la chute de Barcelone aux mains de Franco en 1939. Mais, ajoute Woodcock, à peine avait-il annoncé sa mort, qu'il assista à sa renaissance.

Les années soixante redonnent vie à l'anarchisme. Celui-ci profite de la radicalisation générale qui marque cette décennie, et en premier lieu des révoltes étudiantes aux Etats-Unis, en RFA, en Italie, en Grande Bretagne et, particulièrement, en France. Ces années-là, les étudiants rebelles sont attirés par une large palette d'idées - maoïstes, guévaristes, trotskystes, pacifistes, libertaires, etc. Il n’est pas fortuit que le mouvement étudiant dans son ensemble ait eu une sensibilité anarchiste.

Les étudiants des années soixante étaient très différents de leurs prédécesseurs d'avant-guerre. Nés d’une expansion de l'enseignement universitaire qui devait répondre aux besoins du boom économique d'après guerre, leurs effectifs s'étaient multipliés. Bien qu'encore majoritairement issus de la petite bourgeoisie, ils provenaient désormais de bien d'autres couches de la société. Le changement était notable par rapport à la situation antérieure. Le diplôme ne constituait déjà plus un passeport pour un poste stable dans les couches dirigeantes ou moyennes de la société. Les moyens attribués à l'enseignement n'avaient pas suivi l'augmentation des effectifs. Les salles de cours étaient surpeuplées. La colère des étudiants en résulta : ils avaient l'impression d'avoir été placés sur une chaîne de production pour les besoins de l'industrie capitaliste. En même temps, ils demeuraient socialement et culturellement séparés de la classe ouvrière.

Inspirés par la lutte des Noirs au Etats-Unis et par les révolutions anti-impérialistes dans le Tiers Monde (qu'ils idéalisaient), outragés par l’obscène guerre que les USA menaient au Viêt-nam, les étudiants se révoltèrent contre la structure autoritaire au sein des universités, la société de consommation, les valeurs conformistes des années cinquante, la modération et l'intégration de la gauche traditionnelle à cette société. Une mixture étrange de socialisme libertaire et d'anarchisme exprima tant l'extrémisme radical de la révolte étudiante que son instabilité due à son isolement par rapport à la classe ouvrière.

Depuis les années soixante, le capitalisme a créé une nouvelle couche sociale, qui a fournit une nouvelle base à l'anarchisme. L'approfondissement de la crise économique du système, qui s'est exprimé par trois récessions mondiales (1974, 1980, 1990), a fait resurgir un chômage de masse. Les niveaux de chômage n'ont en général pas encore atteint ceux des années trente, mais ils représentent plusieurs fois ceux des années cinquante et soixante. Il y a eu en particulier une croissance très rapide et brutale du chômage de la jeunesse. Parmi les jeunes sans emploi, est née une couche sociale qui n'a aucune ou très peu d'expérience d'un travail stable, de plus en plus détachée de la majorité de la classe ouvrière. Ces jeunes sont immergés dans une sous culture au sein de laquelle drogues, petits vols à l'étalage et mendicité jouent tous leur rôle, sont persécutés par les propriétaires immobiliers, la police et les autorités, entourés par l'imagerie illusoire de l'abondance et par la réalité de la décadence urbaine. Leurs conditions de vie en font des ennemis de toute autorité et de toute discipline en même temps qu'une source naturelle pour un anarchisme vaguement spontanéiste et coléreux.

Jusque-là nous avons identifié quatre groupes sociaux qui constituent les racines sociales de l'anarchisme : les artisans, les paysans, les étudiants et les jeunes sans emploi. Ces groupes ont en commun leur position marginale par rapport au cœur productif du capitalisme. Cette marginalité produit la pauvreté, l'oppression, l'aliénation et une propension à la révolte souvent sous des formes extrêmes et violentes. Mais elle leur ôte également le pouvoir potentiel, économique autant que politique, de briser l'Etat bourgeois, de renverser les rapports de production capitalistes comme celui de créer un nouvel ordre économique et social. Les points forts et faibles de l'anarchisme en tant qu'idéologie reflètent précisément les forces et les faiblesses de sa base sociale.

John Molyneux

6. Le bilan historique de l'anarchisme - Bakounine                                                        Accueil

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