4. L'ANARCHISME ET LE PARTI REVOLUTIONNAIRE

La question de la direction révolutionnaire soulève immédiatement celle du parti révolutionnaire. L'opposition de l'anarchisme à l'idée d'un parti est encore plus forte que son hostilité à l'Etat et à toute direction.

Encore une fois, c'est tout à fait compréhensible. Des partis qui se disent marxistes, léninistes et ouvriers, ont en fait constitué les principaux instruments d'oppression et d'exploitation de centaines de millions de travailleurs dans les pays prétendument communistes. Cela a suscité des réactions uniformément anti-parti. Lorsqu'on sait la nature conservatrice, bureaucratique, carriériste des partis sociaux-démocrates et réformistes, que l'on connaît le sectarisme étouffant de certaines organisations de la gauche radicale, alors la suspicion à l'égard de toute idée de parti est probablement inévitable.

Pourtant, la construction d'un parti révolutionnaire est cruciale tant pour conduire la lutte de classe au jour le jour, que pour le succès de la révolution future.

Ceci pour deux raisons incontournables. Premièrement, la classe ouvrière doit s'affronter à un ennemi hautement centralisé et organisé. Pour le battre, elle doit organiser ses propres forces. Ceci est vrai sur chaque lieu de travail et dans chaque industrie. Là, les travailleurs font face au pouvoir centralisé du capital. L'organisation et l'unité dans l'action des salariés sont les premières conditions de toute résistance efficace. Les travailleurs qui tentent de s'opposer individuellement à leur patron, sans une organisation collective pour les soutenir, sont tout simplement licenciés. Ceci est encore plus vrai à l'échelle de toute la société. La domination patronale y est par l'organisation la plus centralisée qui soit, l'Etat capitaliste. Cette nécessité d'une organisation est comprise par tout travailleur doté d'un minimum de conscience de classe et politique. Les anarchistes qui rejettent toute idée d'organisation se condamnent à s'isoler de la classe ouvrière.

La seconde justification fondamentale d'un parti révolutionnaire est que la conscience politique de la classe ouvrière se développe toujours de façon inégale. Les médias contrôlés par les capitalistes, le système éducatif, l'Eglise et d'innombrables autres institutions, assurent qu'en temps " ordinaire ", c'est-à-dire en dehors des périodes de luttes révolutionnaires de masse, l'idéologie capitaliste exerce une influence puissante sur la conscience de la majorité des travailleurs. Bien sûr, ceux-ci n'ont pas une tête vide. Leur expérience de l'exploitation, de l'oppression, de la pauvreté et du chômage leurs font également contester ce que les dirigeants du système leurs affirment.

En général, la conscience de classe des travailleurs est une combinaison contradictoire des conclusions qu'ils tirent de leur expérience et d'idées réactionnaires qu'on leur a inculquées. Par exemple, de nombreux travailleurs haïssent leur patron, comprennent qu'il existe une loi pour les riches et une autre pour les pauvres. Mais ils peuvent en même temps admettre des préjugés racistes, sexistes et autres. D'autres travailleurs peuvent être antiracistes, antisexistes et admettre pourtant que l'industrie ne pourrait fonctionner sans le moteur du profit. En temps ordinaire, seule une minorité de travailleurs sont des opposants systématiques et cohérents du capitalisme et rejettent ses idées.

Voilà pourquoi est essentielle l’existence d’une organisation politique basée sur cette minorité de travailleurs conscients politiquement, afin de conduire la lutte pour les idées révolutionnaires au sein du mouvement dans son ensemble, luttes de la classe ouvrière et des opprimés.

C'est pourquoi la stratégie suivie par de nombreux anarchistes, qui acceptent la nécessité d'une organisation de la classe ouvrière - la stratégie de l'anarcho-syndicalisme - est encore inadéquate. L'anarcho-syndicalisme oppose à l'idée de parti politique marxiste celle d'un syndicalisme révolutionnaire. Ce courant est un pas en avant de l'anarchisme individualiste, parce qu'il s'oriente vers la classe ouvrière. Mais c'est une avancée insuffisante.

Les syndicats sont des organisations de masse formées par les travailleurs afin de négocier comme de lutter sur les salaires et les conditions de travail dans le cadre des rapports de production capitalistes. Pour remplir efficacement cette fonction, ils doivent élargir au maximum leurs effectifs. L'idéal est que le syndicat comprenne tous les travailleurs de l'entreprise, de la branche ou de l'industrie, excepté les briseurs de grève patents, les fascistes, etc. Les syndicats organisent donc inévitablement, et à juste titre, un grand nombre de travailleurs aux idées confuses, voire réactionnaires sur certaines questions.

Il doit donc exister un autre type d'organisation ouvrière, le parti politique, qui mène la bataille pour les idées, la stratégie et la direction révolutionnaires au sein des syndicats, comme parmi les autres couches de la société (chômeurs, étudiants, femmes au foyer, etc.) qui ne sont pas organisées dans des syndicats ou sur des lieux de travail.

Ceux des anarchistes qui ne voient pas la nécessité d'une lutte coordonnée pour les idées révolutionnaires, et constituent par conséquent leurs propres organisations syndicales distinctes des grandes centrales, construisent en réalité des partis anarchistes qui ne veulent pas dire leur nom. Ils refusent de le reconnaître ouvertement, mais n'évitent pas pour autant les problèmes que connaissent les autres organisations. C'est plutôt un désavantage face à ces difficultés, car leur confusion sur la question, de même que celles concernant l'Etat et la direction, les empêchent de développer une stratégie cohérente ou de formuler une quelconque idée claire sur les structures et le rôle de leur propre organisation.

La nécessité d'une organisation ouvrière de classe et le développement inégal de la conscience des travailleurs sont des faits. Il ne sert à rien de les nier, sauf à croire qu’il est révolutionnaire d'idéaliser la classe ouvrière. L'objection anarchiste la plus fréquente consiste à affirmer : " l'expérience a montré que les partis qui se proclament révolutionnaires dégénèrent inévitablement, se bureaucratisent, nourrissent l'élitisme, l'autoritarisme et d'autres défauts. Quelle garantie existe-il, demande alors l'anarchiste, que le parti que tu proposes ne suive pas la même voie ? "

Bien entendu, il ne peut y avoir de garantie absolue qu'il ne suive pas ce cours, pas plus qu'il ne peut y avoir de garantie absolue de la victoire de la révolution, du succès d'une manifestation ou d'une grève, et par conséquent aussi celle de l'anarchisme. La seule voie réaliste est d'abord d'établir les causes de la dégénérescence de tant d'organisations, de partis ouvriers et, ensuite, de déterminer ce qu'il faut faire pour la prévenir.

En général, les anarchistes l'expliquent soit par la soif inhérente de pouvoir des dirigeants, soit par l'autoritarisme inhérent à des certaines formes organisationnelles telle que celle du centralisme démocratique. La première explication ne tient pas, car la dégénérescence bureaucratique a affecté non seulement par des partis léninistes mais toutes les formes d'organisations ouvrières, partis réformistes de masse comme syndicats, même anarchistes.

A l'opposé, les marxistes expliquent cette tendance à la dégénérescence par les pressions exercées sur les organisations ouvrières par la société capitaliste même au sein de laquelle elles sont nées. Ces pressions s'exercent à deux niveaux. D'un côté l'exploitation, l'oppression et le travail aliéné que le capitalisme fait subir aux travailleurs freinent le développement de leur confiance en eux et celui de la conscience nécessaire pour contrôler leurs dirigeants. De l'autre côté, le capitalisme, par sa nature même, exerce sans cesse une influence corruptrice sur les dirigeants qui, directement ou indirectement, tend à les séparer de leur base.

Ces éléments sont cruciaux pour expliquer l'exemple sans doute le plus dramatique de dégénérescence d'un mouvement révolutionnaire : la transformation du bolchevisme en stalinisme.

Les pressions du capitalisme mondial sur la Révolution russe par l'intervention militaire et la guerre civile intérieure soutenue par l'étranger démembrèrent en fait la classe ouvrière qui avait réalisé la Révolution de 1917. Cette classe qui avait alors atteint un haut niveau de conscience et de confiance en elle-même, fut décimée par la guerre, la famine, les épidémies et l'effondrement économique. Elle fut incapable de continuer à exercer son pouvoir démocratique sur l'ensemble de la société. La bureaucratisation de la direction en fut le résultat inéluctable.

D'autre part, la pression du capitalisme sur cette direction bureaucratisée (incarnée par Staline) l'amena à abandonner son attachement à la révolution mondiale (qui, seule, aurait pu sauver la Russie ouvrière). Elle conduisit alors une concurrence avec le capitalisme sur ses propres termes, autrement dit, par l'établissement d'une exploitation capitaliste d'Etat afin de réaliser une accumulation capitaliste.

Dans des circonstances très différentes, les mêmes pressions produisent une domination des syndicats par une couche de permanents syndicaux et des partis réformistes par leurs représentants parlementaires.

Alors, comment un parti révolutionnaire peut-il se protéger de ces pressions qu'il subira toujours au sein de la société capitaliste ? Quatre mesures sont essentielles.

  • Le parti doit s'investir dans les luttes quotidiennes des travailleurs. La relation qui en résulte exerce un contrepoids aux pressions du capitalisme. A l'opposé, les partis réformistes s'appuient principalement sur la passivité des travailleurs, alors que les sectes politiques ne tissent aucune relation quelle qu'elle soit avec la classe ouvrière.
  • Le parti doit adhérer à des principes révolutionnaires. Cela écarte de ses rangs les éléments carriéristes ou arriérés plus facilement manipulables.
  • Pour des raisons évidentes, les postes de direction au sein du parti ne doivent impliquer aucun privilège matériel.
  • La structure du parti doit combiner la démocratie (discussions et débats libres sur sa politique, élection et contrôle des dirigeants) avec le centralisme (unité d'action pour appliquer les décisions majoritaires). Le centralisme et la discipline sont en général perçus par les anarchistes comme un mécanisme de contrôle autoritaire par en haut. En fait, au sein d'un parti révolutionnaire, ils constituent également un instrument de la démocratie en ce qu'ils permettent l'application de la politique du parti par les dirigeants. C'est une situation à l'opposée de celle des organisations centralisées au sein desquelles les dirigeants sont " libres " d'ignorer la politique du parti ou de l'élaborer eux-mêmes, sans son contrôle.
  • En dernière analyse, c'est la relation vivante du parti avec la lutte de classe qui sera décisive et celle-ci ne peut être garantie à l'avance même par les meilleurs des statuts. Un parti n'en est pas moins indispensable pour la victoire révolutionnaire. C'est le centralisme démocratique léniniste qui offre les moyens les plus appropriés de résister aux pressions qu'exerce l'environnement capitaliste sur les partis ouvriers.

    Par le rejet de tout parti, et du parti léniniste en particulier, l'anarchisme ne fait que contribuer à désarmer politiquement et organisationnellement la classe ouvrière. La voie qu'il propose est celle de la défaite de la révolution.

    John Molyneux

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