LES IDEES DE L'ANARCHISME

L'anarchisme se présente sous de multiples formes. Il y a celui, purement individualiste, qui rejette toute organisation. Mais il existe aussi de nombreuses petites organisations anarchistes. Certains anarchistes expriment leur foi en l'homme, indépendamment du critère de classe. D'autres, comme les anarcho communistes, s'orientent vers la classe ouvrière. Il y a l'anarchisme de bandes paysannes à la Makhno. Il y a celui qui écarte les syndicats comme instruments de lutte et, à l'opposé, l'anarcho-syndicalisme. Il y a des anarchistes révolutionnaires ou terroristes ou pacifistes ou Verts. Il y aussi des anarchistes qui n'entrent dans aucune de ces catégories ou qui les combinent d'une façon qui leur est unique.

Il y a des anarchistes influencés par Proudhon, par Bakounine, par Kropotkine, mais il n'y a pas de proudhoniens, de " bakouninistes " ou de " kropotkinistes " qui défendent une doctrine ou une ligne politique précise.

Par conséquent, pour le critique, l'anarchisme se présente comme une cible sans cesse mouvante. Critiquez une théorie ou une ligne politique précise et il apparaîtra vite que la plupart des anarchistes ne la partagent pas. Analysez les idées d'un penseur classique de l'anarchisme et d'autres anarchistes le désavoueront.

Malgré ces difficultés, certaines idées générales et attitudes sont communes à toutes ou à presque toutes les versions de l'anarchisme. Elles peuvent servir de point de départ pour une critique. Les plus importantes sont :

  • l'hostilité à l'Etat sous toutes ses formes, y compris l'Etat révolutionnaire ;
  • l'hostilité à une direction, quelle qu'elle soit, y compris une direction révolutionnaire ;
  • l'hostilité à tous les partis politiques, y compris les partis révolutionnaires.
  • Nous les considérerons une à une.
     
     

    2. LA VISION ANARCHISTE DE L'ETAT

    Le sens littéral du terme " anarchie " est : absence de pouvoir, opposition à l'Etat et au gouvernement - pas seulement à un Etat particulier ou à un gouvernement particulier, mais à tous les Etats et à tous les gouvernements de tous les temps, par principe. C'est la définition caractéristique de l'anarchisme comme credo.

    L'anarchisme affirme que l'existence même d'un Etat, corps spécial d'hommes (et de femmes) exerçant le pouvoir physique et légal sur la société dans son ensemble, est oppressive et incompatible avec la véritable liberté humaine. Pour en finir avec l'oppression et instaurer le règne de la liberté, le pouvoir d'Etat doit être remplacé par la communauté autogouvernée, débarrassée de toute autorité centrale.

    Du point de vue des idées reçues, des idées dominantes, une telle perspective est soit désastreuse, soit tout bonnement impossible. Désastreuse, parce que sans Etat, la société s'enfoncerait, dit-on, dans une guerre chaotique de " tous contre tous " où la fameuse " loi de la jungle " prévaudrait. La vie serait détestable " dégoûtante, brutale et courte" (selon les termes du philosophe du XVIIeexposant siècle, Thomas Hobbes). Impossible, parce qu'il serait dans l'ordre des choses qu'un individu ou un groupe d'individus s'élève au-dessus des autres et les domine. Par conséquent, on ne pourrait espérer plus que la démocratisation de l'Etat par l'élection d’un gouvernement et l’introduction de certains droits démocratiques (droit d'expression, etc.)

    Sur cette question, c'est le "sens commun" qui a tort et l'anarchisme qui a raison. L'anthropologie nous prouve indiscutablement que les être humains peuvent vivre dans en société sans Etat et sans gouvernement. Ces sociétés, loin d'être chaotiques, sont tout autant, sinon plus organisées que la notre. Plusieurs ont été découvertes et étudiées par des anthropologues : un excellent exemple nous est donné par les Kung ou Kaluhan Brahman, d'Afrique du Sud. On a de nombreuses raisons de croire que l'absence d'Etat fut la norme pendant les dizaines de milliers d'années qui vont de l'origine de l'humanité à sa division en classes sociales (avec l'avènement de l'agriculture, de l’élevage et de la propriété privée), il y a 5 000 à 10 000 ans.

    L'anarchisme a également raison de considérer que toutes les formes d'Etat impliquent l'oppression d'un groupe de la société par un autre. L'avènement de la démocratie parlementaire ne change pas cela. Quelle que soit la façon dont ils sont élus, les parlements ne contrôlent pas le véritable pouvoir. Celui-ci reste concentré entre les mains des hauts fonctionnaires de l'Etat (généraux, chefs de la police, hauts magistrats, etc.), banquiers et grands hommes d'affaires, qui l’utilisent pour servir leurs intérêts et non ceux du peuple.

    Mais si une société sans classe et possible et souhaitable, comment peut-on se débarrasser de l'Etat ? C'est en s'attaquant à cette question cruciale que l'anarchisme s'embourbe.

    Certains anarchistes, il faut le souligner, ne tentent même pas d'y répondre. Ils se contentent d'un rejet purement individuel de l'autorité étatique et ne sentent nullement la nécessité de formuler une stratégie cohérente pour son abolition. Une telle position conduit à une impasse. Elle laisse libre l’Etat qui perpétue l’oppression de la grande majorité de la population. Elle est également vouée à l'échec, car aucun individu, ni aucun petit groupe d'individus, ne peut en dernière analyse résister à la puissance étatique.

    Certains tentent d'échapper à l'autorité étatique en fondant des petites communautés autogouvernées à la campagne, voire dans le confinement des cuisines. Malheureusement, la commune anarchiste connaît les mêmes difficultés que la commune socialiste prônée par Robert Owen et les socialistes utopiques il y a plus de 150 ans :

  • c'est une solution qui ne peut concerner qu'une petite minorité ;
  • cette dernière reste soumise à toutes les pressions de la société dans son ensemble et, tôt ou tard (généralement plus tôt que tard), succombe.
  • La réponse la plus radicale et la plus sérieuse à cette question est que l'Etat sera détruit par une révolution, autrement dit, par un soulèvement de masse au cours duquel la classe ouvrière, par son action directe, brisera et désintègrera les institutions étatiques clefs – l’armée, la police, les tribunaux, les prisons, etc.

    D'un point de vue marxiste, cette réponse est absolument correcte - après tout Lénine consacra son travail théorique le plus important, L'Etat et la révolution, à démontrer précisément que l'essence de la révolution est la destruction de la machine étatique (contrairement à la notion social-démocrate et réformiste de conquête de l'Etat actuel). De plus, cette réponse a l'avantage de décrire un processus qui s'est réellement produit au cours de l'histoire, lors de la Commune de Paris de 1871, puis de la Révolution russe de 1917. Toutes les grandes révolutions populaires, allemande de 1918-1923, espagnole de 1936, iranienne de 1979 et roumaine de 1989, ont mis à jour des processus allant dans ce sens.

    La destruction de l'ancienne machine étatique fait immédiatement surgir la question de ce qui doit la remplacer. L'anarchisme a en général été très vague sur ce point. La seule réponse cohérente avec les principes anarchistes est que le vieil appareil étatique doit immédiatement être remplacé par une communauté autogouvernée sans Etat, ni gouvernement, ni autorité centrale. Là, le point de vue anarchiste perd toute force.

    Une chose est d'affirmer, comme le fait le marxisme, que lorsque le socialisme aura été définitivement établi à l'échelle internationale, que classes et luttes de classe auront disparu, que la production aura atteint un niveau tel que les produits nécessaires seront disponibles pour tous, que l'habitude de travailler pour le bien commun sera devenue une seconde nature, l'Etat perdra toutes ses fonctions et s'éteindra. Toute autre chose est de proposer que dans le feu d'une révolution, lorsque le sort de celle-ci ne tient qu'à un fil, et ce sera inévitablement le cas, la classe révolutionnaire pourrait immédiatement se dispenser de toute utilisation d’un quelconque pouvoir.

    Une telle attitude serait désastreuse pour deux raisons fondamentales. D'abord parce qu'elle ne prend nullement en compte la résistance inévitable de l'ancienne classe dominante. La lutte de classe ne cesse pas avec la victoire de l'insurrection. L'histoire de toutes les révolutions prouve que l'ancienne classe dominante ne recule devant rien, non seulement pour préserver son pouvoir mais aussi pour le reconquérir lorsqu'elle en a été écartée. Une révolution internationale simultanée étant improbable, les bourgeois dépossédés pourront compter sur le soutien de gouvernements et de forces réactionnaires à l'étranger.

    Une révolution victorieuse doit savoir qu'elle s’affrontera au refus de collaborer des bureaucrates, au sabotage économique et à la résistance armée, au terrorisme, à la guerre civile et à des interventions militaires étrangères. Un peuple révolutionnaire peut-il se défendre contre de telles actions contre-révolutionnaires sans l'aide d'une milice ou d'une armée ouvrière, sans des tribunaux populaires et sans justice révolutionnaire, sans un système centralisé de prise de décisions et sans autorité centralisée, autrement dit sans créer une forme révolutionnaire de pouvoir d'Etat ? Il ne le peut pas.

    De nombreuses expériences historiques le prouvent, mais prenons un exemple hypothétique. Admettons qu'une révolution en France doive faire face à des soulèvements organisés par le Front national à Marseille, combinés avec des incursions dans le Nord-Est du territoire par des bandes blanches soutenues par l'Allemagne. Pour assurer sa défense, la révolution aurait à décider quelles forces envoyer contre l'offensive du nord-est et quelles autres opposer au Front national. Elle devrait aussi décider comment armer et approvisionner ses forces. Ces décisions seraient des décisions nationales prises par un gouvernement national. En ce domaine, un défaut de coordination ne serait que le prélude à la défaite.

    Deuxième justification d'un Etat révolutionnaire : il est indispensable à l’établissement d’un nouvel ordre économique. Bien des choses seront accomplies par l'initiative populaire, occupations d'usines, contrôle ouvrier sur l'industrie, création de coopératives de distribution, etc. Mais un Etat sera encore indispensable à ce premier stade.

    Prenons un autre exemple : qui possèdera les industries et les usines dont les capitalistes auront été expropriés ? Si ces usines étaient possédées, non par le nouvel Etat, mais par les travailleurs de chaque entreprise, la coopération et la planification seraient entravés. Une concurrence entre les différentes entreprises émergerait et, par conséquent, les petites affaires capitalistes prolifèreraient dans l'économie. Le transfert de la propriété des industries à l'ensemble de la communauté ne pourra constituer une solution immédiatement applicable. Cela ne pourrait se faire qu’à un stade ultérieur, lorsqu’une communauté véritablement unifiée aura émergé. Mais au cours d'une révolution, la " communauté " est divisée en classes et fractions opposées, en guerre les unes contre les autres. Par conséquent, la communauté révolutionnaire, la classe a un besoin vital de disposer d'institutions qui incarnent ses intérêts.

    Prenons aussi l'exemple des chômeurs, des travailleurs en arrêt maladie et d'autres qui vivent actuellement d'allocations sociales diverses. Dans une société socialiste pleinement développée (anarchiste), le chômage aura définitivement disparu et les biens seront distribués selon les besoins. Mais immédiatement après la révolution, des millions de personnes dépendront encore de ces allocations et de l'Etat. Ils mourront de faim si on le les paie pas. Les allocations versées proviennent des prélèvements effectués principalement sur les salariés. Par conséquent, au cours des mois et des années qui suivront la révolution, une autorité disposant du pouvoir de collecter les impôts sera nécessaire. Un Etat sera donc indispensable.

    Telle est la faiblesse de l'anarchisme sur cette question : il a bien trop souvent une conception romantique de la révolution. Après le " grand soir ", toutes les difficultés seraient écartées par la seule force de la volonté pure. Au cours d'une révolution, des dizaines de millions de personnes agissent ensemble pour transformer la société. Au cours de ce processus, elles se changent elles-mêmes. Leur éveil politique et social, leur sentiment d'appartenir à une collectivité, sont transformés et considérablement développés. Sans cela, une nouvelle société ne peut être édifiée. Mais le processus de transformation n'est pas, ni ne peut, être total et homogène pour la simple raison que toutes les fractions de la classe ouvrière ne seront pas engagées dans la lutte avec la même intensité. Des fractions de cette classe peuvent même passer à côté, voire s'opposer à une révolution. Ceci sera encore plus vrai pour les millions de personnes qui constituent les couches inférieures de la petite bourgeoisie. Par conséquent, pendant toute une période consécutive à la révolution, une fraction de la population sera sur certaines questions influencée par les vieilles idées, suivra l'ancienne classe dominante. Parfois, il faudra lui imposer, si nécessaire par la force, l'acceptation des décisions majoritaires.

    En principe, il en est de même lorsque des travailleurs en grève dressent un piquet de grève pour empêcher une minorité d'entre eux de saboter leur mouvement en allant au travail. En dernière analyse, un Etat ouvrier n'est que la forme la plus élevée du piquet de grève.

    Certains anarchistes affirment que dès qu'existe un Etat, se forme une élite privilégiée corrompue par le pouvoir, qui évolue rapidement vers une nouvelle tyrannie. Mais cet argument ignore que la classe ouvrière a de nombreuses fois démontré sa capacité à créer des organes de pouvoir révolutionnaires totalement différents, par leur forme comme par leur contenu, de l'ancien Etat capitaliste. Des organes autant démocratiques qu'égalitaires.

    La Commune de Paris a établi les principes que tous les fonctionnaires doivent être élus, révocables à tout moment et payés au salaire d'un ouvrier. Le soviet (ou conseil ouvrier), qui a surgit pour la première fois à Saint Petersbourg au cours de la Révolution de 1905, puis s'est étendu à l'ensemble de la Russie en 1917, franchit une nouvelle étape en faisant élire les délégués sur la base des lieux de travail, principalement des usines. Cette structure améliora considérablement le contrôle par en bas, en rendant les représentants responsables devant des collectifs où discussions et les débats démocratiques pouvaient avoir lieu. Depuis, des conseils ouvriers ont surgit au cours de la Révolution allemande de 1918-1919, en Italie en 1920, en Hongrie en 1956 et, sous une forme embryonnaire, au Chili en 1973, en Iran en 1979 et en Pologne en 1980.

    Les conseils ouvriers ne s'élèvent pas conformément à un plan soigneusement étudié et préétabli. Ils sont la forme évidente d'organisation adoptée par la classe ouvrière lorsque sa lutte commence à remettre en cause le système dans son ensemble. Ils représentent le noyau du futur Etat ouvrier, qui remplacera le vieil appareil étatique capitaliste et entamera la transition vers une société sans classe, au sein de laquelle l'Etat s'éteindra.

    La question la plus fondamentale est la suivante. Certes, l'Etat n'est absolument pas une institution éternelle, mais il n'est pas plus le simple fruit d'une erreur ou d'idées sombres qu'auraient véhiculé les êtres humains, nous maintenant dans l'ignorance et la misère jusqu'à ce que les anarchistes viennent nous expliquer que l'humanité n'en a nullement besoin. L'Etat surgit dans certaines circonstances économiques et sociales - d'abord et avant tout de la division de la société en classes antagonistes sur la base d'un faible niveau des forces productives - et ne peut être aboli avant que ces circonstances aient été radicalement changées. Pour effectuer ces transformations, une nouvelle forme révolutionnaire d'Etat est nécessaire. En refusant de l'admettre, l'anarchisme, malgré tous ses bons sentiments, se voue à la faillite. Lorsqu'il est prédominant dans un mouvement révolutionnaire, c'est la révolution qu'il conduit à la faillite.

    John Molyneux

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