8. LES ANARCHISTES DANS LA REVOLUTION ESPAGNOLE

Si la Révolution russe fut la plus grande des révolutions du XXeexposant siècle, la Révolution espagnole de 1936-1937 fut une de ses rivales les plus sérieuses. A cette occasion, cas unique dans son histoire, l'anarchisme aborda un soulèvement révolutionnaire alors qu'il disposait déjà d'un soutien de masse : en 1936, la fédération syndicale anarchiste, la CNT, revendiquait un million de membres et représentait de loin la tendance la plus importante au sein de la classe ouvrière. La Révolution espagnole peut donc légitimement être considérée comme un test clé pour l'anarchisme. Il fit faillite, certainement pas à cause des travailleurs anarchistes. Ceux-ci luttèrent pour la cause avec un courage et un esprit de sacrifice extraordinaires. Ce fut plutôt à cause des défauts inhérents à l'anarchisme en tant que stratégie révolutionnaire.

La Révolution espagnole débuta en juillet 1936 en réaction au soulèvement conduit par le général fasciste, Franco, contre le gouvernement de Front populaire récemment élu (alliance entre le Parti communiste, le Parti socialiste et la bourgeoisie républicaine).

Malgré l'inertie du gouvernement, les travailleurs espagnols, en majorité d'obédience anarchiste, se soulevèrent pour stopper les fascistes. Des travailleurs en armes encerclèrent les casernes de l'armée à Madrid et à Barcelone, appelèrent les soldats à se retourner contre leurs officiers. Après une journée de combats, les casernes tombèrent à Barcelone et le lendemain à Madrid. En quelques jours, les travailleurs avaient pris le contrôle total des villes. Des comités ouvriers fleurirent afin d'organiser les transports, la distribution des vivres, les services de santé et des milices. Ils envoyèrent des colonnes armées à la campagne pour obtenir du ravitaillement et soutenir le mouvement des travailleurs agricoles. L'organisation collective de la gestion de la société les arracha à des décennies d'exploitation et d'oppression. Nulle part au monde la condition des femmes ne s’améliora autant qu’à Barcelone. L'avortement fut légalisé, l'information sur le contrôle des naissances fournie et une nouvelle forme de mariage, sans contrainte et avec liberté de divorce, fut instituée. L'écrivain George Orwell, témoin des événements, nous raconte :

" Par-dessus tout, on croyait à la Révolution et à l'avenir, une sensation d'avoir soudainement émergé dans une ère d'égalité et de liberté. Les êtres humains tentaient de se comporter comme des êtres humains et non plus comme des rouages de la machine capitaliste. "

Le potentiel pour une révolution ouvrière victorieuse était énorme, mais le danger fasciste demeurait. Franco avait pris le contrôle sur le Sud-ouest de l'Espagne et un autre fasciste, le Général Mola, conduisait une offensive au Nord. Mais il y avait aussi la menace du gouvernement républicain bourgeois qui, formellement, contrôlait encore le pouvoir en Catalogne (cœur de la révolution) et à Madrid.

Que firent les dirigeants anarchistes ? Ils rejoignirent ce gouvernement, d'abord en Catalogne en septembre 1936, puis à Madrid en décembre. Ces ralliements représentaient une rupture avec les principes anarchistes mais aussi, plus tragiquement, une trahison de la classe ouvrière et de la révolution. Le gouvernement de Front populaire auquel les dirigeants anarchistes se rallièrent était dévoué corps et âme à la préservation de la propriété privée et à l'ordre social capitaliste tout autant qu'au rétablissement de l'autorité de l'Etat capitaliste républicain. Il préconisait la constitution d'une large unité interclassiste de toutes les forces démocratiques dans la lutte contre Franco et réclamait la mise en veille, jusqu'à la défaite des fascistes, des revendications ouvrières visant à des changements sociaux fondamentaux.

Cette position satisfaisait les représentants de la bourgeoisie au gouvernement : pour eux, la victoire du fascisme était, en dernière analyse, un moindre mal face à celle de la classe ouvrière. Ils ne collaboreraient donc avec la gauche que si la propriété privée était garantie. Pour le Parti socialiste, elle exprimait son ancienne et durable volonté de collaborer avec la bourgeoisie. Pour le Parti communiste, c'était une politique imposée par Moscou afin de ne gêner ni alarmer les gouvernements français et britannique auxquels Staline faisait la cour en vue d’une alliance contre Hitler.

Ainsi, les dirigeants anarchistes rejoignirent un gouvernement (et y prirent des responsabilités) dont l'objectif avoué était de contenir et réduire le soulèvement de la classe ouvrière espagnole. Par là-même, ils acceptaient la responsabilité d'une stratégie qui, loin de renforcer la lutte antifranquiste, comme elle le prétendait, condamnait en fait la lutte à la défaite.

Une guerre antifasciste conduite comme une guerre conventionnelle permettrait au final la victoire de Franco, soutenu par les machines militaires mussolinienne et nazie. La seule voie victorieuse pour les forces antifascistes aurait été de transformer la guerre en révolution, de donner libre cours à l'énergie et à l'initiative des masses, d'en appeler par les discours comme par les actes aux travailleurs et aux paysans des territoires contrôlés par les fascistes, de miner la base de Franco au Maroc (d'où il avait lancé son coup d'Etat) en proclamant l'indépendance de cette colonie. Le gouvernement de Front populaire tourna le dos à toutes ces mesures et bénéficia de l’aide des dirigeants anarchistes, qui représentaient de loin la tendance la plus influente du mouvement ouvrier espagnol.

La question cruciale est de savoir pourquoi les dirigeants anarchistes agirent de cette traître façon. Etait-ce une aberration due à des initiatives purement individuelles ? Ou était-ce la conséquence des faiblesses intrinsèques de l'anarchisme ? Les dirigeants de la CNT donnèrent une réponse à ces questions. Tentant de se justifier, ils invoquèrent une une situation de nature exceptionnelle (la menace fasciste) et expliquèrent :

Trouver la citation originale." Soit nous collaborons, soit nous imposons notre dictature... Rien ne pouvait être plus éloigné de l'anarchisme que le fait d'imposer sa volonté par la force...

" Nous ne prîmes par le pouvoir, non parce que nous ne le pouvions pas, mais parce que nous ne le voulions pas, parce que nous étions contre toute forme de dictature. "

En d'autres termes, la situation est désespérée, la contre-révolution est à nos portes. Pour la contrer, il faut une direction, une coordination et le pouvoir. Ce pouvoir ne peut être que l'Etat bourgeois en place ou un Etat ouvrier, la dictature du prolétariat. Mais, puisque les anarchistes rejettent la dictature du prolétariat, nous n'avons d'autre choix que de nous aligner sur l'Etat bourgeois.

La logique implacable à l’œuvre ici ne se limite pas à l'Espagne de 1936, mais s'est répétée et se répétera dans toute situation révolutionnaire authentique. La contre-révolution sera toujours menaçante, le véritable choix sera toujours entre pouvoir bourgeois ou pouvoir ouvrier. Rejeter la dictature du prolétariat conduira inévitablement à capituler au moment décisif. L'exemple de l'Espagne, point culminant de l'anarchisme comme mouvement de masse, n'est par conséquent ni un accident, ni une aberration. Il touche au cœur l'anarchisme, montrant son inadéquation fatale comme guide pour l'action révolutionnaire.

John Molyneux et Conor Kostick
 
 

9 Conclusion - comment avancer ?                                                 Accueil