3. LA VISION ANARCHISTE DE LA DIRECTION

Les anarchistes proclament souvent leur rejet de toute direction. C'est tout à fait compréhensible. Dans une société capitaliste, la classe dominante considère toujours qu’elle est faite pour diriger. C’est l’une des " qualités " premières qu'elle tente d'inculquer à sa progéniture dans les différentes écoles au sein desquelles se forment ses élites. Ainsi, la " direction " est associée à l'arrogance, à l'intimidation et aux privilèges. Les anarchistes ont raison de réagir contre cela.

Les directions politiques de " gauche " ne nous offrent pas une image plus attrayante. Tout au long de ce siècle, devenir dirigeant "socialiste" ou social-démocrate a été synonyme de modération et d'ascension sociale. Le parcours classique d'un militant a été le suivant : conquérir un soutien de la base en utilisant une rhétorique et une politique apparemment radicales, puis devenir progressivement proéminent dans le mouvement en se débarrassant des principes les uns à la suite des autres, jusqu'à ce qu'il devienne un membre à part entière de l'élite politique, vêtu d'un costard-cravate, disposant d'une voiture avec chauffeur, jouissant d'un salaire élevé et entretenant de multiples liens avec les milieux d'affaires et de fonctionnaires, devenant en d'autres termes un prisonnier de l'élite qu'il prétendait changer.

Le parcours des dirigeants syndicaux a été analogue. Dès qu'ils (elles) deviennent permanents, ils abandonnent les conditions difficiles de leur base pour le confort d'un bureau. Leurs salaires et la durée de leur travail cessent de dépendre de ceux des travailleurs qu'ils représentent. Ils commencent à accumuler les privilèges. Leur fonction est celle de médiateurs entre les travailleurs et la direction de l'entreprise. Ils passent plus de temps avec cette dernière qu'en compagnie de leur base. La corruption, dans un sens politique sinon financier, est plus ou moins inévitable. Rapidement, ils en viennent à considérer que ce sont les conflits du travail et les grèves qui posent problème. Ils se soucient de moins en moins de la tactique nécessaire pour que les travailleurs l'emportent. Ils considèrent que la meilleure façon de dépasser ces conflits est d'obtenir des concessions mineures que leur base acceptera.

Une direction de ce type est politiquement désastreuse. Lors de grandes luttes, quand les travailleurs s'engagent dans la bataille, prennent en mains leurs affaires, l'instinct de tels dirigeants est de tenter de calmer les choses et de rétablir une situation " normale ". Si cela doit impliquer la trahison d'une cause qu'ils sont sensés représenter, ils la trahiront.

Les événements de 1968 nous en fournissent un exemple classique. Ce mouvement exceptionnellement spontané d'étudiants et de travailleurs menaça le régime gaulliste, par les affrontements de masse dans les rues de Paris, les occupations menées par les étudiants et la grève générale de 10 millions de travailleurs combinés avec d'innombrables occupations d'usines. Ses " dirigeants ", en majorité responsables du Parti communiste et de la CGT, firent tout pour contenir ce mouvement potentiellement révolutionnaire et n'avancer qu'une série de revendications plutôt modestes de salaires et de conditions de travail. Ils travaillèrent à faire retourner tout le monde au travail aussitôt que possible.

On pourrait trop rapidement conclure de telles expériences, nombreuses dans l'histoire des luttes ouvrières et du mouvement révolutionnaire, que c'est l'existence même d'une direction qui pose problème et qu'on devrait s'en dispenser. Malheureusement, cette conclusion pose une difficulté insurmontable. L'existence de " directions " est un fait. Elle n'est pas le produit d'idées erronées, de la volonté d'individus ou de certaines structures organisationnelles. Elle découle inévitablement de la diversité des expériences.

Même dans les émeutes les plus spontanées, les manifestations, les grèves et les soulèvements, événements pour lesquels l'histoire en général ne relève pas l'existence d'une direction ou d'une organisation formelle, il existe une direction ou des structures informelles, qu'on peut découvrir si on étudie minutieusement ces mouvements : la personne qui donne le signal de l'offensive au moment crucial ; ceux qui prennent la tête de la foule ; l'individu qui le premier lance un pavé, etc.

Ce phénomène affecte également l'anarchisme. Quelle que soit l'hostilité des anarchistes à l'idée d'une direction, le fait est que leurs mouvements ont toujours eu des dirigeants. L'histoire de l'anarchisme - comme celle du socialisme et à fortiori celle du conservatisme - est en partie l'histoire de ses figures dirigeantes : Proudhon, Kropotkine, Makhno, Goldmann, Voline, et même Daniel Cohn-Bendit. En refusant formellement de reconnaître l'existence de dirigeants, les mouvements anarchistes ne facilitent pas les choses ; au contraire, ils aggravent le problème. Puisqu'ils ne sont pas formellement élus, les dirigeants anarchistes ne peuvent être révoqués ou soumis au contrôle démocratique. Les mouvements anarchistes sont donc particulièrement marqués par la pratique de directions autoproclamées, reconduites informellement par elles-mêmes, voire désignées par les médias (les mouvements étudiants spontanéistes des années 60 souffrirent considérablement de cette pratique de promotion de " stars " par les médias).

Si l'anarchisme est incapable de résoudre la question de sa propre direction, il est encore moins apte à résoudre celle de la classe ouvrière dans son ensemble. Historiquement, c'est la social-démocratie ou le stalinisme qui ont exercé cette direction - d'où une multitude de trahisons et de défaites, des capitulations de la Deuxième internationale face au nationalisme en 1914 et face à Hitler en 1933, jusqu'à la collusion honteuse du Parti socialiste avec le racisme aujourd'hui.

Par son existence même, l'anarchisme constitue un défi, une alternative potentielle à l'hégémonie de ces forces. Le fait même de produire des livres, des brochures, des journaux ou des tracts ou même de faire des discours, constitue pour les anarchistes une bataille pour influencer la gauche et la classe ouvrière. Mais, parce qu'ils rejettent l'idée même de direction et refusent donc de se battre politiquement et organisationnellement pour conquérir la direction de la classe ouvrière, ils contribuent non la libération de celle-ci, mais à la perpétuation de la domination des dirigeants traîtres, sociaux-démocrates ou staliniens.

On ne peut se débarrasser de la question en affirmant : " Ce n'est pas la direction qui compte mais les masses ". La conception bourgeoise de l'histoire, par son élitisme et son individualisme systématiques, exagère bien entendu le rôle de la direction, à tel point qu'elle réduit l'histoire à une succession de rois, d'empereurs, de généraux et de présidents. Moins que tout autre, un marxiste ne peut l'oublier. Mais l'action des dirigeants joue un rôle. Ceux-ci ne peuvent conjurer les révolutions ou, au contraire, déclencher des mouvements de masse par leur seule volonté. Mieux encore, ils ne peuvent faire les révolutions. Seules les masses en sont capables. Mais, lorsque existe un mouvement de masse et une situation révolutionnaire, le rôle joué par sa direction peut sensiblement affecter le résultat et, parfois, peut constituer le facteur qui conditionne une victoire ou une défaite.

En Allemagne, pendant l'ascension de Hitler au pouvoir (1929-1933), le mouvement ouvrier de masse était politiquement partagé entre le Parti social-démocrate (SPD) et les Communistes (KPD). S'il avait uni ses forces, il aurait pu stopper les nazis. L'unité fut entravée d'un côté par la volonté des dirigeants sociaux-démocrates qui, comme à leur habitude, évitaient toute confrontation et, d'un autre, par les dirigeants communistes qui suivaient les ordres de Staline : concentrer leurs tirs sur les Sociaux-démocrates et non sur les Nazis. Les uns et les autres facilitèrent considérablement l'avènement de Hitler au pouvoir.

Ainsi, puisque la question de la direction ne peut être simplement ignorée, la seule alternative pour ceux qui veulent radicalement changer la société, est de travailler à construire une direction authentiquement révolutionnaire qui :

  • soit soumise au contrôle démocratique de ses partisans ;
  • qui résiste à l'effet corrupteur du système ;
  • soit capable de reconnaître la voie que la lutte doit emprunter.
  • La confusion théorique de l'anarchisme sur cette question, son fétichisme anti-direction, le rendent inapte à assumer cette tâche.

    John Molyneux

    4. L'anarchisme et le parti révolutionnaire                                                       Accueil

    Socialisme International
     anticapitalisme &révolution
     
     
    N° 1  novembre 2001  N°  2 février 2002 Nouveau N° 5 octobre 2002
    N° 3 mai 2002 N° 4  juillet 2002 Recevez  notre bulletin électronique
    Bibliothèque anticapitaliste Liens