9. CONCLUSIONS : COMMENT AVANCER?

La critique de l'anarchisme présentée dans cette brochure peut être résumée en une seule phrase : l'anarchisme ne peut réussir. Mais, de même que des théories scientifiques erronées ne sont écartées que lorsqu'il en existe de supérieures pour les remplacer, la critique de l'anarchisme n'est décisive que s'il existe une alternative qui permette de vaincre.

Cette alternative est, avant tout, la classe ouvrière. Les révolutionnaires sérieux n'idéalisent pas les travailleurs. Ils n'imaginent pas que le simple fait de travailler dans une usine ou dans un bureau rende plus noble ou éclaire la personne. Ils n'entretiennent pas plus l'image du travailleur héros aux yeux bleus, aux joues creuses que nous présentent les peintures staliniennes. Parmi les travailleurs dans cette société, on trouve apathie, passivité, étroitesse d'esprit, colère mal orientée et bien d'autres défauts que l’on rencontrerait au sein de toute classe qui subit constamment l'exploitation. Ce n'est pas l'état de la conscience présente de la classe ouvrière, mais sa situation économique et sociale objective, et elle seule, qui lui donne le potentiel de détruire le capitalisme et de créer une nouvelle société.

La classe ouvrière est un produit unique et particulier du capitalisme. Elle croît et s'étend en même temps que le système. Karl Marx écrit en 1848 que la société est "trouver la citation exactede plus en plus divisée en deux camps hostiles, en deux grandes classes sociales se faisant face : la bourgeoisie et le prolétariat. " A cette époque, ce dernier était en fait encore confiné en Europe du nord-ouest. Il constituait la majorité de la société seulement en Grande Bretagne et en Belgique. Aujourd'hui la classe ouvrière est une force massive, de Sao Paulo au Brésil à Séoul en Corée, de Stockholm au Nord à Soweto dans le Sud.

Les conceptions à la mode selon lesquelles la classe ouvrière serait en train de disparaître portent deux erreurs. La première : la classe ouvrière ne serait composée que de travailleurs manuels de l'industrie et non de tous ceux qui ne vivent que par la vente de leur force de travail. On confond une fraction cette classe avec sa totalité. La seconde : ne tenir compte que de l'Europe et de l'Amérique du Nord, ignorant ainsi le processus gigantesque d'industrialisation et d'urbanisation qui s'est produit dans différentes parties de la planète, de l'Amérique latine au Moyen Orient, de l'Afrique du Sud à l'Asie du sud-est. En fait, la classe ouvrière constitue la majorité de la population de tous les pays capitalistes avancés et, tout au moins, une forte minorité en passe de devenir majoritaire dans les autres, à l'exception des pays du Tiers Monde les moins développés.

La classe ouvrière est une classe exploitée. Le capitalisme ne peut vivre sans le profit qu'il extrait jour après jour du labeur des travailleurs. Telle est la racine d'un conflit irréconciliable d'intérêts entre les travailleurs et les patrons, sur la question des salaires, de la durée et des conditions de travail. Ce conflit se perpétue que le salaire soit bas ou non (en fait, les travailleurs qualifiés bien rémunérés sont souvent parmi les plus exploités, puisque que la plus-value extraite de leur travail est plus importante). Telle est la source de la lutte des classes, qui s'étend à tous les aspects de la vie sociale. La classe capitaliste dispose de nombreuses méthodes pour cette lutte, des concessions temporaires lorsqu'elle peut se les permettre, à la répression sanglante lorsqu'elle ne le peut pas. Mais tant que le capitalisme existera, la lutte des classes ne pourra être éradiquée et la classe ouvrière conservera un potentiel permanent de révolte.

Lorsque cette révolte éclate, la classe ouvrière fait preuve d'une puissance économique et politique disproportionnée par rapport à ses effectifs, de telle sorte que, même dans les sociétés où elle ne constitue encore qu'une minorité, comme la Russie de 1917, ou la Chine et l'Inde d'aujourd'hui, elle reste la classe révolutionnaire principale. Ce pouvoir dérive du fait que tout le processus capitaliste de production, de distribution et de communication, dépend des travailleurs. Sans leur coopération active, aucun avion ne volerait, aucun camion ne roulerait, le pétrole ne serait ni extrait ni raffiné, les téléphones ne fonctionneraient pas, les lettres ne parviendraient pas à leurs destinataires.

Enfin, la classe ouvrière est une classe collective. Pour obtenir la moindre augmentation de salaire, ou amélioration de leurs conditions, les travailleurs doivent s'associer et agir ensemble contre l'employeur. De même, pour prendre possession des moyens de production, la classe ouvrière doit agir collectivement et créer une propriété collective. L'industrie moderne ne peut être morcelée et distribuée aux millions de salariés.

La combinaison de ces traits caractéristiques, inhérents à la position objective de la classe ouvrière, en fait le fossoyeur potentiel du capitalisme. Le bilan historique de cette dernière le démontre. De toute évidence, elle n'a pas encore pleinement rempli le rôle que les marxistes lui prédisent. Mais, au cours des 150 dernières années, elle a démontré à de multiples reprises sa capacité de combat et de victoire. Au cours des 25 dernières années seulement, la France en mai 1968, le Chili en 1970-1973, le Portugal en 1974-1975, l'Iran en 1979, la Pologne en 1980 constituent tous des exemples de soulèvement de masse dans lesquels les forces de la classe ouvrière menacèrent ou renversèrent l'ordre dominant et s'approchèrent de la prise du pouvoir. Le grand mouvement des étudiants et des ouvriers chinois qui culmina à Tiananmen en 1989, les mobilisations de masse qui provoquèrent la chute du mur de Berlin, l'effondrement du stalinisme en Europe de l'Est et le renversement violent de Ceaucescu en Roumanie la même année, les soulèvements en Indonésie et en Serbie dans l’histoire imminente, furent autant de manifestations concrètes de ce potentiel.

Mais, s'orienter vers la classe ouvrière comme agent de la transformation révolutionnaire, nécessite de considérer la théorie et la stratégie qui naissent de l'expérience et des nécessités de lutte de cette classe ouvrière, autrement dit le marxisme.

Bien sur, il est vrai que de nombreux individus et partis s'attribuant le titre de marxistes ont trahi la classe ouvrière. Mais, pour ce faire, ils ont toujours dû déformer ou abandonner les principes de base du marxisme, par exemple en substituant la théorie stalinienne du "socialisme dans un seul pays" à l'internationalisme marxiste, ou en reformulant la théorie marxiste de l'Etat de façon à l'adapter au réformisme parlementaire. Il a cependant toujours existé une véritable tradition marxiste vivante à travers les travaux de Marx, Engels, Luxembourg, Lénine, Trotsky et les mouvements qu'ils dirigèrent. Elle est demeurée fidèle aux objectifs originels d'émancipation de la classe ouvrière, de révolution internationale, tout en réactualisant et en enrichissant la théorie marxiste afin de comprendre un monde en pleine mutation.

Cette tradition vit encore et se manifeste, avant tout parmi les socialistes qui ont compris depuis le début que le stalinisme et les régimes qui s’en réclamaient ou s’en réclament encore n'ont rien à voir avec le socialisme. Pendant plus de 60 ans, le stalinisme a isolé cette tradition et l'a repoussée aux marges du mouvement ouvrier. Aujourd'hui, après l'effondrement du stalinisme, elle retrouve un nouvel espace et une nouvelle audience pour ses idées à l'échelle internationale.

Le besoin des idées de cette tradition n'a jamais été aussi pressant. Au moment où nous écrivons, les entreprises capitalistes internationales et nationales continuent leur programme de résoudre leur crise en faisant payer les travailleurs. Privatisation des services publics, écrasement des pays pauvres sous la dette, destruction de l'environnement, intevrentions militaires à répétition - le capitalisme n'en finit pas de servir ses horreurs. La crise du monde capitaliste s'élargit de jour en jour.

Le chômage de masse et la pauvreté restent désormais des phénomènes courants et profonds en Europe et en Amérique du Nord. Le Tiers Monde subit en plus la famine et les épidémies qui terrassent des dizaines de millions de personnes.

La différence s'accroît sans cesse entre ce qui pourrait être accompli grâce à une utilisation rationnelle des avancées immenses, scientifiques et techniques, du XXIeexposant siècle et ce qui est réellement fait dans ce système capitaliste irrationnel. Le fossé qui sépare les riches des pauvres, non seulement à l'échelle mondiale, mais aussi au sein même des pays capitalistes développés, se creuse. Les Etats-Unis, au cœur du capitalisme mondial, ont connu une fantastique accumulation de richesses au sommet de la société. Il y avait cinq fois plus de milliardaires au cours des années quatre-vingt-dix qu’au cours des années quatre-vingt. En bas, la pauvreté et la misère se propagent. Des dizaines de millions d’américains vivent maintenant au-dessous du seuil officiel de pauvreté. Dans beaucoup de ses quartiers pauvres, le taux de mortalité infantile est plus élevé qu’à Cuba ou en Jamaïque.

En Europe de l'Est et en Russie, les dictatures staliniennes se sont effondrées comme un château de cartes. Le capitalisme bureaucratique d'Etat russe était incapable de soutenir la concurrence économique et militaire avec l'Occident. Il se transforma en désastre économique. Mais l'introduction du marché n’y résoud pas la crise, elle l’aggrave.

L'Occident espérait être capable de stabiliser la situation grâce à un programme d'aide massive, mais il manque des ressources parce qu'il est lui-même en difficulté.

La crise du capitalisme n'a pas que des effets économiques, aussi graves soient-ils. Elle engendre par la même occasion aggravation des tensions entre nations, instabilité politique, militarisme, guerre, répression et racisme. En 1989, George Bush espérait un Nouvel ordre mondial de paix, de prospérité et d'harmonie. Des académiciens et des journalistes écervelés commencèrent à parler de la "fin de l'histoire". Au cours des trois dernières années il y a eu la Guerre du Golfe, la guerre civile en Yougoslavie, de multiples conflits dans ce qui fut l'URSS, une vague d'émeutes à Los Angeles (parmi les plus importantes de l'histoire) et la montée du fascisme en Europe.

Ce dernier élément est particulièrement significatif. Jouant sur la désillusion politique et la souffrance économique, le fascisme a resurgi des égouts pour polluer de nouveau l'atmosphère en Europe de l'Est, en Autriche, en Allemagne, en Italie et en France. Si on le laissait croître, il atteindrait un niveau tel qu'il pourrait de nouveau faire ce qu'il a accomplit dans les années trente : briser toute opposition ouvrière et démocratique et plonger l'Europe dans un cauchemar de racisme, de répression et de guerre. La croissance du fascisme doit être stoppée maintenant. C'est une tâche pour laquelle il faudra non seulement la résistance et la confrontation spontanées, aussi essentielles scient-elles, mais aussi la coordination, l'organisation, une direction et une stratégie qui aient tiré les leçons du passé.

En dernière analyse, le fascisme et la guerre seront toujours les derniers recours du capitalisme en crise. Tant que le système qui crée ces horreurs ne sera pas renversé, nous vivrons à l'ombre de la svastika, des camps de concentration et de la bombe H. Seule une révolution ouvrière et le pouvoir des travailleurs peuvent constituer une issue à la crise du capitalisme. Seule la politique marxiste peut guider la lutte de la classe ouvrière vers la victoire. L'anarchisme ne le peut pas. La seule voie pour l'avenir est de construire un mouvement socialiste fondé sur le marxisme.

John Molyneux et Conor Kostick

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