L'histoire du journal "Libération"

Libération ou intégration ?

 L'histoire du journal Libération éclaire bien les strictes limites qui pèsent sur la liberté réelle de la presse dans un système de profit. Fondé avec quelques milliers de francs en 1973, se voulant un quotidien populaire "à gauche du parti communiste", il est devenu en 20 ans un journal comme les autres, conservant de ses idéaux originaux seulement une insolence occasionnelle et bon enfant à l'égard des pouvoirs en place, et un langage branché sur les pages culture et rock.

  Sorti des aspirations de l'après 68, Libération déclare dans son manifeste de fondation en 1973: "Aujourd'hui la presse quotidienne donne la parole au patronat, aux politiciens, aux puissants, qui d'ailleurs financent cette presse, et elle se contente, quand elle ne peut pas faire autrement, de citer des bouts de phrase d'ouvrier ou de paysan. Le quotidien Libération donnera la parole au peuple, et citera des bouts de phrase des puissants. Il renversera le monde de la presse quotidienne....il ne peut être question pour lui de bavarder sur la diplomatie planétaire. Il s'appuiera sur des correspondants travaillant dans leurs peuples respectifs....Libération sera comme une embuscade dans la jungle de l'information."

  Libé n'acceptait aucune publicité, convaincu que la dépendance financière élimine la possibilité de s'engager, et refusa toute hiérarchie de salaires dans l'entreprise parce que "il ne doit pas y avoir de différence entre travail manuel et travail intellectuel." Jean-Paul Sartre devint le directeur de publication.

    Leur engagement politique était réel. Lors de la grande grève de la LIP, où les salariés occupent l'usine et continuent la production sous contrôle ouvrier, Libé titre en première page "Travailleurs, vous pouvez faire de même". Face à de gros problèmes financiers, il fait appel à ses lecteurs et reçoit une avalanche de chèques de 10 ou 20 francs. Pour toute une génération de travailleurs et jeunes révoltés, Libé devint le porte parole et le forum de débats.

    Mais les forces du marché ont tué le Libé de 1973 à petit feu. Obligé de faire concurrence aux autres journaux, il doit se tourner vers "ce qui se vend le mieux" et dans la période de recul de luttes qui débute en 1975, ça veut dire laisser tomber la perspective de combattre le système. En dehors des périodes de grandes luttes, ceux qui mettent en cause l'ensemble du système sont minoritaires, mais la vente d'un quotidien exige un marché de masses.

  Au demeurant, les militants fondateurs de Libé, dépourvus d'une théorie pour comprendre le recul des luttes, se rapprochaient rapidement du PS et remettaient aux calendes grecques la perspective de changements radicaux. Dès le début des année 80 la capitulation est complète, avec l'apparition des publicités payantes dans le journal et l'établissement d'une hiérarchie des salaires.

    Aujourd'hui, Libé fait exactement le contraire de ce qu'il déclara dans son manifeste. Le panachage de bouts de phrase et la recherche de l'exotique dans les mouvements, le bavardage interminable sur la Bosnie, de longs argumentaires ennuyeux d'intellectuels ex ceci ou ex cela... Bien que critique de l'ordre établi sur certaines questions, dès qu'il surgit une question fondamentale pour la classe dirigeante   telle que la guerre du Golfe, Libé se met au garde à vue aussi vite que les autres journaux, et est d'autant plus important pour l'ordre établi qu'il peut fournir une couverture "de gauche" à leurs intérêts.

    Ce n'est pas dire que les médias de masses ne peuvent pas jouer un rôle dans les luttes. Les mêmes forces commerciales peuvent obliger le journal à incarner, lors des luttes, les aspirations de ses lecteurs. En automne 1986, Libé est devenu le journal du mouvement étudiant, avec une information centralisée sur les manifs et les mouvements, de très nombreux interviews avec des jeunes en colère qui deviendront la nouvelle génération de lecteurs de Libé. En 1994, lors du mouvement C.I.P., c'est Libé qui publia les photos de la brutalité policière. Un mouvement qui monte influe aussi sur les médias en place.

John Mullen

Cet article est paru dans le journal Socialisme International (première série) en 1996
 

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