Critique du livre de Hobsbawm: L'âge des extrêmes -  l'histoire du court 20ème siècle

Richesses, espoir et barbarie

Le livre d'Eric Hobsbawm, "L'âge des extrêmes, histoire du court vingtième siècle" représente une exception parmi les livres d'histoire récents qui se sont bien vendus en France. Le livre de François Furet "Le passé d'une illusion" et le recueil dirigé par Stéphane Courtois "Le livre noir du communisme" s'étaient tous les deux employés à convaincre que toute idée de vouloir renverser le capitalisme ne pouvait mener qu'aux horreurs de la dictature stalinienne. Le livre du charlatan Richard Pipes ("La révolution russe") qui voulait prouver que Lénine rêvait de pouvoir conduire des massacres depuis son plus jeune âge a été également très bien reçu.

Hobsbawm c'est autre chose. Il écrit avec un mépris salutaire pour les explications communes données par nos dirigeants sur le monde. Toute l'hypocrisie, tous les massacres des classes dirigeantes du monde sont mises à nue. Pour ne prendre qu'un exemple, il écrit "La guerre d'Algérie fut (...) un conflit d'une singulière brutalité, qui contribua à institutionnaliser la torture dans l'armée, la police et les forces de sécurité d'un pays qui se prétendait civilisé."

Et, contrairement à tous les historiens (Furet, Carrère d'Encausse et d'autres) qui tentent de minimiser le rôle dans l'histoire des révolutions - ces moments où la masse des gens ordinaires entrent sur la scène de l'histoire - Hobsbawm met au centre de son récit la révolution.

La popularité d'un livre de cette teneur ne peut que nous réjouir. Car il va à l'encontre de la poussée à droite dans les milieux universitaires et ceux de l'édition depuis dix ans en France. C'est sans doute pour cela qu'il a fallu attendre cinq ans après l'édition du livre en anglais pour voir paraître la traduction française. Il était déjà traduit dans près de 20 langues! Et encore, il n'a pu être édité en France que par une collaboration exceptionnelle entre Editions Complexe et le Monde Diplomatique.

Dans les milieux universitaires et de l'édition en France aujourd'hui, il ne fait pas bon de défendre une analyse marxiste de l'histoire, ni de déclarer que ce qui compte ce n'est pas la psychologie des grands hommes ou les avancées invincibles d'idées puissantes, mais bel et bien l'intérêt économique des riches et les tentatives des moins riches de se tailler plus que quelques miettes du gâteau.

Le grand nombre de ventes montre que les éditeurs ont réussi leur pari. Des centaines de milliers de personnes cherchent de nouvelles explications anti-capitalistes (comme le témoigne par exemple le succès de l'organisation ATTAC et la grande mobilisation pour Millau et Nice) Hobsbawm a fait une grande faveur à ceux qui veulent comprendre le monde pour pouvoir le transformer.

L'âge des extrêmes

Le livre de Hobsbawm est un véritable chef d'oeuvre. Malgré ses 800 pages, il reste très lisible - pas besoin d'une maîtrise en histoire pour suivre. Hobsbawm a le don de trouver le chiffre, l'exemple, la citation qui marque, qui aide à expliquer. "L'étude n'est rien sans l'observation des gens, des musiques, de la vie." Explique Hobsbawm, "L'historien n'est jamais en vacances..." écrit-il "En fait, chaque fois que je prends le train, j'apprends."

Le ton du livre est celui d'un auteur engagé, qui déteste l'oppression et qui prend partie dans la lutte pour rendre ce monde plus humain. La hauteur de vue et la largeur de l'expérience de l'auteur, qui a vécu en témoin et en militant un grand nombre des événements qu'il décrit, forgent un ensemble qui constitue une lecture primordiale pour tous ceux, comme les lecteurs de Gauche! qui souhaitent voir une transformation socialiste du monde.

Le but de Hobsbawm est de rendre le XXe siècle compréhensible. Il le divise en trois. De 1914 à 1945 ("l'Ere des catastrophes") 1945-1973 ("L'âge d'Or") et 1973-1991 ("la débâcle"), les trois ensemble font ce qu'il appelle "le court XXe siècle", une unité plus compréhensible que le simple "siècle" du calendrier.

Hobsbawm souligne que dans l'âge des extrêmes nous avons vu les plus beaux succès de l'humanité - dans les sciences, la médecine, la technologie, mais aussi dans bien des aspects de la vie culturelle. Grâce aux progrès dans la productivité du travail, l'allongement de l'espérance de vie et la réduction du temps de travail et de la pénibilité du travail, des dizaines de millions de gens ordinaires peuvent de nos jours espérer découvrir, à travers la lecture et les médias, la culture, le voyage, des horizons incomparablement plus larges qu'il y a un siècle.
 

Mais il montre également la barbarie de ce XXe. La guerre totale de Hiroshima ou de la Somme était sans précédent. A Verdun, pendant la première guerre mondiale, il y eut 60 000 morts le premier jour, un million de morts en quelques mois. L'holocauste nazi était inimaginable un siècle auparavant. Depuis 1945, note Hobsbawm, un tiers des pays membres de l'ONU, (dont la France en Algérie) au moins, ont eu recours à la torture de prisonniers ou d'opposants. Et dans un siècle qui a vu la richesse de l'humanité se multiplier par cent, l'existence de la famine, de la pauvreté, des épidémies de typhoïde ou de paludisme, est une honte innommable.

Une lecture à moitié marxiste

"L'histoire de toute société est l'histoire de la lutte des classes." C'est la phrase de Marx qui définit l'approche marxiste à l'histoire de l'humanité. Si Hobsbawm met bien au centre de son récit les tentatives des différentes classes dominantes pour dominer le monde, de mater la révolte sociale, et de mettre la main sur les ressources naturelles et humaines du monde, l'autre classe agissante dans l'histoire - la classe ouvrière- est étrangement absente.

Lorsqu'il écrit sur les périodes où les travailleurs organisés ont eu un énorme pouvoir, il ne fait pas souvent sortir le potentiel de ces révoltes. L'exception est la révolution russe. Contre les historiens anti-marxistes, il démontre que la révolution russe était bel et bien un mouvement soutenu par l'immense majorité, et qu'elle était la seule façon d'en finir avec le tsarisme. Mais à partir de 1917, les moments révolutionnaires sont moins bien expliqués, car la confusion que fait Hobsbawm entre une révolution socialiste - prise de pouvoir par les travailleurs organisés - et la prise de pouvoir par un parti élitiste qui n'a de socialiste que le nom - l'aveugle.

Ainsi, l'insurrection des travailleurs en Chine en 1927 disparaît quasiment de l'histoire! En Espagne en 1936, le contrôle de régions du pays par la classe ouvrière organisée est loin d'être au centre du récit. Le fascisme en Allemagne n'est pas présenté comme une réponse des capitalistes pour écraser le mouvement syndical. 1968 en France reste "une révolte étudiante", les dix millions de travailleurs en grève presque un détail.

Dans l'explication de la prise de pouvoir de Staline en Russie - événement central au siècle - la lutte de l'opposition de gauche contre Staline et pour le vrai socialisme ne mérite qu'un ou deux paragraphes. Et en général les explications de Trotsky - que ce soit sur le stalinisme ou sur le fascisme - ne sont pas analysées, sous prétexte que Trotsky n'a pas pu construire un mouvement de masses.

Un grave défaut qui mène au pessimisme

Le défaut central du livre enlève à la révolution socialiste son avenir. Hobsbawm met la révolution russe et le projet du renversement du capitalisme au centre de son histoire, (" la révolution... constante générale de l'histoire du siècle") et pourtant il la voit comme un projet épuisé et mort. S'il finit son livre en annonçant clairement "ce monde doit changer", ses idées restent anti-libérales plutôt qu'anti-capitalistes ou révolutionnaires. Dans un interview récent il explique "C'est pourquoi je dis que je ne suis pas anticapitaliste. Je suis contre la dérive frénétique dans laquelle s'est engagé le capitalisme." On dirait un auteur de la fin du XIXème siècle, qui croit encore que le capitalisme peut être réformé, quand tout son récit montre le contraire.

Pour Hobsbawm, comme pour l'essentiel des historiens établis, les sociétés qui s'appelaient "communistes " ou "socialistes" l'étaient vraiment. C'est à dire que les dictatures exécrables, contrôlées par en haut par une minorité privilégiée et souvent corrompue, en URSS, en Chine, en Europe de l'Est étaient quelque part, pour lui, la mise en oeuvre des idées de Marx ou au moins de Lénine. Il parle de régimes "directement dérivés (de la révolution russe) et du modèle d'organisation de Lénine..."

Étrangement pour un historien si doué, il ne s'y réfère qu'entre guillemets. Il écrit à chaque fois ""socialisme réel"" ou ""socialisme réellement existant"" entre guillemets, comme pour prendre ses distances de cette définition. Mais il ne suffit pas de prendre ses distances d'une explication fausse - encore faut-il en proposer une autre. La seule explication qui tienne la route est de voir ces sociétés comme des sociétés de classe, qui n'avaient de communiste que le vocabulaire. Nous avons vu au cours de l'histoire d'innombrables dictatures se déclarer "démocratique", ou "chrétienne", par exemple - qu'y a-t-il de surprenant d'en voir qui se déclare "communiste". En fait, le seul socialisme/communisme qui correspond au désir d'humaniser la société est le contrôle de la production par l'ensemble des salariés. C'est à dire le contraire exact des pays de l'Est, de la Chine etc.

Etrangement, Hobsbawm présente au cours de son livre tous les indices qui permettraient de comprendre le capitalisme d'État, sans jamais tirer les conclusions qui sautent aux yeux. Il parle de la pression extrême de la course des armements sur l'économie de l'union soviétique, qui a poussé les dirigeants russes à tout subordonner à l'accumulation de moyens de production industriels; il évoque le fait que les dirigeants soviétiques n'avaient aucun désir de voir éclater des révolutions ailleurs dans le monde. Il explique que la crise des années 1970 frappa en même temps les pays occidentaux et les pays de l'Est.

Son refus de reconnaître la bureaucratie de Staline comme une classe dirigeante qui agissait en capitaliste (industrialisation forcée, expansion impérialiste..) le laisse incapable d'expliquer des faits majeurs comme l'alliance entre l'URSS et les alliés occidentaux contre HItler. Et c'est seulement la nature capitaliste de l'URSS et de ses satellites qui peut expliquer leur effondrement en 1989 face à l'économie occidentale plus productive.

Sa confusion au sujet de la nature du système stalinien l'amène donc à parler des conséquences "essentiellement négatives" de la chute du mur de Berlin, alors que la disparition du faux socialisme est une chance pour l'avenir.

S'il faut lire ce livre qui détruit bien de discours dominants, il faut aller plus loin pour rendre au projet révolutionnaire son actualité.

John Mullen
 

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