" Ulach smah " (" Pas de pardon ")

L’Algérie vit une quasi-insurrection qui s’étend progressivement sur l’ensemble du territoire. Son cœur se situe en Kabylie, à 100 km à l’est de la capitale, Alger. Elle a démarré à la suite de l’assassinat de sang froid, le 18 avril 2001, du jeune Massinissa, 28 ans, par des gendarmes au sein même de leurs locaux. Elle s’étend désormais à l’Est du pays et commence à toucher l’Ouest.

Ce soulèvement est plus profond que ceux de 1980 et 1988.

Le gouvernement avait réussi à isoler la Kabylie en 1980. Intervention de l’armée, propagande sur une prétendue " sécession kabyle ", avaient eu raison du " Printemps berbère ".

En octobre 1988, le soulèvement de la jeunesse avait été réprimé dans le sang (plus de 500 morts). Après le massacre, le régime avait favorisé l’émergence du FIS. Il avait été contraint ensuite de concéder des droits démocratiques. Mais aux scrutins de 1992, il avait refermé la parenthèse par un coup d’Etat et un ordre militaire à peine déguisé.

Aujourd’hui, le régime, fait face à une lame de fond.

La manifestation du 14 juin à Alger était la plus imposante jamais organisée depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962. On parle de près d’un million de manifestants.

Elle a été réprimée dans le sang. Le régime tente aujourd’hui de jouer la stratégie de la tension et de la terreur. Selon un bilan officiel arrêté au 12 juin, il y aurait déjà eu 56 décès par balle, dont un gendarme, et 305 civils blessés par tir d’armes. Plus de 1500 éléments des services de sécurité auraient été blessés, ce qui donne une idée de l’échelle incroyable des affrontements. Ce bilan n’englobe pas les victimes faites au cours de la marche du 14 et des dizaines d’affrontements quotidiens depuis : de dizaines de morts et plus d’un millier de blessés.

Les soulèvements se sont étendus à toutes les zones urbaines et industrielles de l’est et un peu plus au sud-est de l’Algérie. A l’Ouest, les premières manifestations apparaissent maintenant, à Oran et Relizane.

Les soulèvements impliquent d’abord les jeunes. Ils sont majoritaires dans la population (dont 70 % a moins de 30 ans) et vivent quotidiennement l’expérience de la misère : le chômage atteint officiellement 28 % de la population et frappe en particulier la jeunesse. Ce sont principalement eux qui s’affrontent avec un courage inouï aux gendarmes et aux CNS (équivalents des CRS) dans des dizaines de villes et de communes. Officiellement, plus de 54 casernes de gendarmerie ont été incendiées. Cela en dit long sur la fureur de la jeunesse algérienne.

Les paysans et habitants des zones rurales ont aussi dans ce soulèvement général une part importante : ce sont les aarchs, des conseils traditionnels de village, de Kabylie (en lien avec les coordinations qui fleurissent dans les quartiers et les départements) qui ont été à l’initiative de l’appel à la manifestation nationale du 14 juin. On a vu certains villages repousser par les armes des gendarmes venus poursuivre les manifestants jusque chez eux.

Enfin, les citadins et, parmi eux des salariés, ont un rôle déterminant. Des coordinations sont apparues dans les quartiers, les communes et les départements et se sont reliées dans une structure interwilayas (interdépartementale), en premier en Kabylie, mais aussi dans l’Est et maintenant dans l’Ouest, à Oran et Relizane. On y retrouve de nombreux instituteurs, professeurs, syndicalistes. Ils constituent aujourd’hui la charpente du mouvement de résistance et revendicatif au niveau national. Ils ont élaboré une plate-forme de 15 revendications ayant trait essentiellement aux droits démocratiques mais aussi culturels.

On imagine difficilement l’ampleur de la rupture entre la population et le gouvernement. La coordination interwilayas devait faire porter cette plate-forme à la présidence par 2 enfants, car elle s’est juré de ne mener aucune négociation avec les représentants de l’Etat.

Les combats de rue ne doivent pas occulter ceux menés pour les libertés et droits démocratiques qui surgissent partout. Des structures autonomes des organisations officielles surgissent : étudiants, femmes, comités pour les libertés démocratiques en particulier dans la presse (que le pouvoir tente de museler avec une nouvelle loi votée mi-juin). La crise du logement étant profonde, des milliers d’appartements ont été occupés par des sans-logis ou des mal-logés avec l’aide active de la population. Il y a même des manifestations pour obliger les autorités à ouvrir les plages de Moretti et du Club des Pins, d’ordinaires réservées aux dignitaires du régime, à l’ensemble de la population !

La base sociale du régime s’effrite à grande vitesse. A Oran, capitale de l’Ouest, l’organisation nationale de " jeunesse " inféodée au Président Bouteflika, l’UNJA (Union nationale de la jeunesse algérienne), n’a pu tenir la manifestation qu’elle projetait, malgré tous les moyens officiels mis à sa disposition. Elle a dû se résoudre au dernier moment à un sit-in plutôt misérable et clairsemé. L’UGTA (Union générale des travailleurs algériens), syndicat officiel pourtant intégré au régime, est contrainte de reprendre une partie des revendications de la population (par exemple, sur les libertés, la reconnaissance du Berbère comme langue nationale, etc.) et de dénoncer les plans de privatisation, les licenciements et les coupes sombres dans les budgets sociaux. Même au parlement, institution officielle s’il en fut, la contestation est ouverte. La violence des débats y fait écho aux violences dans les rues.

La grande inconnue est l’attitude des travailleurs. Il y a bien des grèves dans le secteur de la Santé (à Oran), des manifestations de fonctionnaires et d’enseignants. Mais on ne voit pas encore de grève de masse qui pourrait donner le coup de grâce au gouvernement. Pourtant certains indices montrent que le régime a l’œil rivé sur ce danger : à Tiaret, ou la colère gronde et le soulèvement menace, le préfet a décidé le 20 juin d’accorder le paiement de trois mois de salaire aux travailleurs des entreprises publique. C’est une mesure sans précédent dans un pays où l’habitude est plutôt que l’on subisse des retards de paiement de plusieurs mois.

Le soulèvement algérien a besoin de notre solidarité. Beaucoup de gens en France pensent que les violences en Algérie font partie de " l’esprit national " algérien. C’est faux. La sauvagerie est celle d’un gouvernement et de nantis isolés face à la masse de la population qui lutte, elle, pour la liberté.

La communauté algérienne en France est forte de plusieurs millions de personnes. Des centaines de milliers d’entre eux travaillent dans les industries et les services ou sont nos collègues de travail dans les Mc Do, où nous subissons le même sort. La lutte pour la liberté de la grande majorité du peuple algérien doit se traduire par notre solidarité massive en France.

Le 22 juin 2001

Hassan BERBER

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