La découverte de Charles Darwin
 

Alex Callinicos examine les controverses politiques qui, 200 ans après sa naissance,  entourent toujours Charles Darwin, dont la théorie de l'évolution a fondé la biologie moderne.
 

Cette année marque le 200ème anniversaire de la naissance de Charles Darwin. Cela fait aussi 150 ans qu'a été publié le livre qui l'a rendu célèbre, voire sulfureux, dans le monde entier - De l'origine des espèces par la sélection naturelle (On The Origin Of Species By means Of Natural Selection).

Pour un homme qui avait consciemment cultivé l'obscurité du chercheur et dont le seul domaine d'intérêt était celui des sciences naturelles, l'image de Darwin est l'objet de polémiques qui sortent décidément de l'ordinaire.
D'un côté, nous avons le sage bienveillant décrit par David Attenborough dans sa récente émission de la BBC, Charles Darwin et l'arbre de vie. De l'autre, nous avons le Darwin qui est la cible d'attaques constantes de la part de la droite chrétienne.

Le Guardian a récemment publié un sondage d'opinion commandé par l'institut de réflexion religieuse Theos. Selon ce sondage, la moitié 'seulement' de la population britannique pense que la théorie darwinienne de l'évolution par la sélection naturelle est absolument ou probablement exacte.

Parmi les sondés, 22% acceptent, sinon le créationnisme, du moins le 'dessein intelligent' - en d'autres termes, ils pensent que Dieu à créé directement toutes les variétés complexes d'êtres vivants.

C'est une des raisons pour lesquelles l'héritage de Darwin est l'objet d'âpres débats. Il subit un feu nourri de la part de ceux qui font campagne pour que le 'dessein intelligent' soit enseigné sur un pied d'égalité, dans les écoles, avec la théorie de l'évolution.

Suspect

Mais Darwin est également suspect à gauche. Nombreux y sont ceux qui craignent que ses idées ne servent à légitimer toute une série d'idéologies réactionnaires.

Celles-ci commencent avec le 'darwinisme social' du 19ème siècle - la tentative, de la part de divers idéologues, de prouver que l'évolution biologique justifie la compétition capitaliste et la domination impérialistes des races 'inférieures'.

Ensuite, plus récemment, il y a eu le développement de la sociobiologie, qui comprend la réduction du comportement des êtres humains dans la société aux exigences que sont censées avoir sur eux leur gènes.
Les implications réactionnaires de ce type d'approche sont évidentes dans la description des hommes par Richard Dawkins comme des 'robots maladroits' mus inconsciemment par les 'gènes égoïstes' qui les utilisent comme moyens de leur reproduction.

Rien de tout cela n'a grand-chose à voir avec Darwin. Le darwinisme social était développé bien avant que L'origine des espèces ne soit publié, notamment par le sociologue libéral Herbert Spencer, qui a créé l'expression de 'survie du plus adapté'.

Il repose habituellement sur la conception très différente, en fait incompatible, de l'évolution développée plus tôt par le zoologiste français Jean-Baptiste Lamarck.

Darwin n'était pas davantage raciste. Adrian Desmond et James Moore, auteurs d'une excellente biographie de Darwin, ont récemment publié une nouvelle étude, 'La cause sacrée de Darwin' (Darwin's Sacred Cause).
Ils rappellent à quel point il était dégoûté lorsqu'il fut confronté à l'esclavage en Amérique du Sud lors de son premier voyage de cinq ans sur le HMS Beagle dans les années 1830.

C'est après son retour en Angleterre que Darwin développa son idée d'évolution par sélection naturelle. Dans ses carnets de notes, il attaqua l'idée que les Noirs appartenaient à une espèce différente des hommes blancs: 'Les propriétaires d'esclaves ne désirent-ils pas faire de l'homme noir une autre sorte? Depuis notre origine dans un ancêtre commun nous sommes sans doute tous reliés.'

En fait, au cœur de la théorie de Darwin repose l'idée que tous les organismes vivants, et pas seulement les êtres humains, sont 'tous reliés' à travers le procession d'évolution.

L'origine des espèces cherche à établir deux thèses fondamentales. La première est que l'évolution, ce que nous appelons la 'descendance par modification', existe.

L'orthodoxie chrétienne de l'époque de Darwin affirmait que tous les types différents de plantes et d'animaux étaient des 'créations spéciales'. En d'autres termes, Dieu avait conçu et réalisé toutes les différentes espèces que nous connaissons aujourd'hui.

Géologie

Cela impliquait que la nature n'ait pas d'histoire. Mais au milieu du 19ème siècle cela cessa d'être crédible.
Le développement de la géologie révéla que la terre elle-même avait une histoire, et qu'on pouvait y trouver, souvent profondément enfouis dans les couches rocheuses, les restes fossilisés de plantes et d'animaux éteints depuis longtemps.

Il était évident que ceux-ci étaient les ancêtres des plantes et des animaux existant aujourd'hui. Mais si les organismes vivants avaient évolué - s'étaient développés et étaient passés d'un type à un autre - comment cela s'était-il passé?
C'est là qu'intervint la seconde grande découverte de Darwin, la théorie de l'évolution par sélection naturelle elle-même. Celle-ci expliquait comment l'évolution avait fonctionné sur la base de trois affirmations.

La première est que, selon Darwin, 'il naît dans chaque espèce beaucoup plus d'individus qu'il n'en peut survivre… par conséquent, il y a une lutte récurrente pour l'existence'. Les chances de survie d'un organisme dépendront de la qualité de son adaptation à son environnement.

Deuxièmement, les membres individuels d'une espèce sont légèrement différents les uns des autres. De plus, ils sont capables de transmettre ces variations à leur descendance. Troisièmement, certaines de ces différences vont permettre aux organismes qui les possèdent, dans un environnement donné, de se reproduire mieux que d'autres.
Qu'impliquent ces affirmations? Prenons une population d'organismes appartenant à la même espèce et vivant dans un environnement commun.

Les descendants de ces organismes qui développent des variations les rendant plus adaptés à cet environnement constitueront, avec le temps, une proportion plus importante de la population. Ou, comme dit Darwin: 'Du fait de cette lutte pour la survie, toute variation, aussi légère soit-elle et quelles que soient les causes dont elle procède, si elle est à un degré quelconque profitable pour un individu d'une espèce donnée, dans ses relations infiniment complexes avec les autres êtres organiques et la nature extérieure, tendra à la préservation de cet individu, et sera généralement héritée par sa descendance'.

'Les descendants, également, auront ainsi de meilleures chances de survie, car des nombreux individus qui naissent périodiquement, seul un petit nombre peut survivre. J'ai donné à ce principe, par lequel toute variation légère, si elle est utile, est préservée, le nom de sélection naturelle.'

Une des choses les plus importantes en ce qui concerne la sélection naturelle est que ces variations ne se développent pas parce qu'elles peuvent mieux adapter l'organisme qui en est affecté à son environnement. Une créationniste dirait, par exemple, que l'œil humain a été conçu par Dieu pour nous permettre de voir. Pour Darwin, l'œil se développe au cours de 'l'action très lente, intermittente, de la sélection naturelle' - un processus quasiment sans fin de modifications mineures dans différents organismes, dont chacune adapte mieux cet organisme à son environnement.
Les raisons pour lesquelles les variations se produisent n'ont rien à voir avec un plan, conscient ou inconscient, qui serait destiné à améliorer les chances de survie de l'organisme.

Nous savons maintenant que les variations sont causées par des changements minimes, dus au hasard, dans le code génétique - les fils des modules d'ADN qui gouvernent la fabrication de protéines lorsque les végétaux ou les animaux se développent - quand elles sont transmises de parent à enfant. C'est purement une affaire de chance ou de malchance si une variation contribue ou non à aider un organisme à faire face à son environnement.

Ainsi, selon Darwin, l'évolution est aveugle. C'est l'interaction constante entre des mutations génétiques et des changements environnementaux qui aboutit à la prolifération de différentes espèces, dont chacune représente une niche spécifique dans la lutte pour la survie.

Tendance

Darwin emprunta l'idée de 'lutte pour l'existence' aux œuvres de Thomas Malthus, un économiste du début du 19ème siècle. Malthus prétendait qu'il y avait une tendance naturelle à la population humaine de croître plus vite que la production de nourriture, ce qui rendait inévitable la division de la société entre riches et pauvres.
Le grand contemporain de Darwin, Karl Marx, commentait: 'Il est remarquable de voir à quel point Darwin reconnaît, parmi les animaux et les plantes, la société anglaise de son temps avec sa division du travail, sa concurrence, l'ouverture de nouveaux marchés, les "inventions" et la "lutte pour l'existence" de Malthus.'

En fait, Darwin disait qu'il utilisait l'idée de lutte pour l'existence 'dans un sens large et métaphorique'. Il proclamait qu'elle n'amenait pas nécessairement la lutte des animaux et des plantes entre eux, mais contre leur environnement.
'Il doit y avoir dans chaque cas une lutte pour la survie, que ce soit un individu avec un autre de la même espèce, ou avec les individus d'autres espèces, ou avec les conditions physiques de la vie.'

Malgré les critiques qu'il adressait à Darwin, Marx écrivit de L'origine des espèces qu'elle 'est très importante et me sert de base scientifique pour la lutte de classe dans l'histoire'. En fait, lors des obsèques de Marx, en 1883, son grand ami et collaborateur Friedrich Engels compara les deux hommes.

Il avait raison. Marx avait détrôné les rois et les reines, les grands hommes et femmes de l'histoire. Il avait montré comment la société changeait du fait des conflits qui se développent dans la façon dont la production est organisée.
Darwin a détrôné Dieu. Il nous a permis de voir toute la variété et la richesse de la vie comme n'ayant rien à voir avec un projet divin, mais comme étant le résultat d'un processus aveugle de sélection naturelle. Comme il dit dans le paragraphe final de L'origine des espèces: 'Il y a de la grandeur dans cette vision de la vie'.

Socialist Worker, 10 février 2009
(traduit de l'anglais par JMG)
 

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